Abdellali Hajjat, « Des espoirs déçus de ce grand mouvement 
à la construction du « problème musulman », L’Humanité, 31 mai 2013.

Les origines de la Marche se situent dans les événements des Minguettes de mars-avril 1983. Le 21 mars, une rébellion urbaine rassemble des centaines d’habitants du quartier Monmousseau, jeunes et mères de famille, pour dénoncer les déviances policières violentes. Une marche et un sit-in s’organisent devant le commissariat et la mairie de Vénissieux, dirigée par le maire communiste Marcel Houël. S’ensuit une grève de la faim, puis la création de l’association SOS Avenir Minguettes par les jeunes du quartier, qui parviennent, grâce au prêtre Christian Delorme, de la Cimade, à nouer un dialogue avec le gouvernement de Pierre Mauroy. Mais le rapport de forces avec la mairie communiste, hostile aux grévistes, et les forces de l’ordre, qui ne reconnaissent pas l’existence de violences policières, conduit à une impasse au niveau local. Les tensions sociales atteignent leur paroxysme lorsque, le 19 juin, le président de l’association, Toumi Djaïdja, se fait tirer dessus par un policier. L’idée d’une marche devient une évidence.

Le soutien des Églises catholique et protestante et du mouvement pro-immigrés (Fasti, Mrap, etc.) assure l’accueil des marcheurs au fil des étapes. Certaines associations de jeunes immigrés s’en méfient mais les militants finissent par participer en créant des forums justice et des collectifs jeunes. L’assassinat de Habib Grimzi par des légionnaires dans le train Bordeaux-Vintimille (14 novembre) suscite un intérêt redoublé du côté des grands médias. Pour la première fois dans l’histoire de France, cette catégorie de la population est l’objet d’un discours médiatique et politique positif. Même le président de la République finit par recevoir une délégation de marcheurs à leur arrivée à Paris, le 3 décembre 1983. À l’issue de la discussion, le chef de l’État accepte l’idée d’une carte de séjour de dix ans, instaurée en juillet 1984 pour les étrangers (hors Communauté économique européenne).

Malgré le succès quantitatif de la mobilisation (environ cent mille manifestants à Paris) et la satisfaction d’une revendication centrale du mouvement pro-immigrés, l’apothéose parisienne est marquée par des ambiguïtés révélées les années suivantes. Tout d’abord, la volonté de rassembler largement et de séduire les médias conduit les marcheurs à produire un discours très général (droit à la vie) qui marginalise les enjeux fondateurs de SOS Avenir Minguettes : égalité de traitement par la police et la justice, droit au travail et droit au logement. Les inégalités raciales et économiques sont occultées dans les discours dominants, qui privilégient la question de la « différence » culturelle. La « culturalisation » du débat public est la source d’une autre ambiguïté : la popularisation du terme « beur ».

À l’origine, utilisé par les enfants d’immigrés maghrébins de la région parisienne pour s’auto-désigner, « beur » signifie « arabe » en verlan. Mais le terme échappe très vite à ses inventeurs, devenant une forme d’assignation identitaire. Les « beurs » ne sont plus des Arabes : ils ne sont ni des Français à part entière ni tout à fait immigrés, et les « bons beurs » se distinguent des « mauvais travailleurs immigrés ». Les usages dominants du terme « beur » scellent la séparation symbolique d’avec la génération des parents immigrés. Au moment où les « jeunes immigrés » font leur entrée symbolique dans l’espace public, les travailleurs immigrés sont disqualifiés lors des grèves de l’automobile (Citroën Aulnay et Talbot Poissy). Ce basculement est fondamental dans l’histoire de l’immigration parce qu’il correspond à la construction de l’opposition entre « beurs laïques assimilables » et « immigrés musulmans inassimilables ».

Ainsi, 1983 correspond aux débuts de la nouvelle construction du « problème musulman » articulée avec celle de « l’immigration ». L’immense espoir provoqué par le succès de la manifestation finale de la Marche est vite remplacé par une exacerbation des tensions sociales dans les banlieues et la désillusion des jeunes marcheurs. Certains continuent à se mobiliser dans le secteur associatif, trouvent un emploi, d’autres sombrent dans la délinquance ou meurent prématurément, tandis que Djaïdja est l’objet d’un harcèlement policier et judiciaire débouchant sur son incarcération en 1984, puis gracié par Mitterrand le 1er janvier 1985. Néanmoins, la Marche constitue aussi un extraordinaire vecteur de socialisation politique pour toute une génération de militants des quartiers populaires et favorise la naissance de centaines d’associations de quartier et de l’immigration. Elle devient une référence historique pour tous les mouvements ultérieurs.

Abdellali Hajjat

Source: L’Humanité.

Publicités

Hédi Chenchabi, « Égalité dans le champ culturel : une revendication toujours d’actualité, trente ans après la marche », L’Humanité, 31 mai 2013.

Les années 1970-1980 sont marquées par un paysage culturel peu ouvert aux cultures des minorités. Dans les grands équipements culturels fermés aux populations immigrées ainsi qu’aux milieux populaires pour diverses raisons, l’offre culturelle était destinée à des publics sensibilisés de nationaux, d’Européens bien que donnant quelques ouvertures pour une programmation ouverte aux Italiens de France, aux Espagnols et aux Portugais autour d’œuvres et d’artistes majeurs. L’art produit et diffusé n’est pas ouvert aux peuples du Sud, à l’immigration postcoloniale (Africains, Maghrébins, Asiatiques…). Ainsi, les produits culturels des pays du sud de la Méditerranée ou d’Afrique n’ont pas leur place dans le paysage culturel et artistique français de cette époque. Les productions en direction de ces populations au niveau du théâtre, du cinéma, des arts plastiques sont principalement distribuées dans des circuits parallèles, dans le cadre d’actions culturelles et associatives aux faibles moyens, avec quelques exceptions pour des grands chanteurs orientaux. Le film les Ambassadeurs (1972), dénonçant l’un des premiers meurtres racistes, ouvrira tout de même la voie à des réalisateurs issus de l’immigration, au documentaire et à la fiction plutôt engagés.

Face à cette carence, ce sont principalement des moyens spécifiques qui vont être mobilisés pour encourager la diffusion en France des produits culturels des pays d’origine de l’immigration en direction des populations cibles. Les jeunes marcheurs et ceux qui les ont accompagnés ont vécu dans ce contexte, certains vont bénéficier, grâce à ces dispositifs toujours spécifiques, d’un autre programme d’aide à la diffusion de la musique, du théâtre ou de la danse qui se limitera le plus souvent à la participation aux cachets des troupes d’artistes. L’action culturelle est réduite de fait à des fêtes de l’immigration, centrées sur le folklore et la cuisine exotique, en présence des représentants des pays d’origine qui voyaient là un moyen de garder un contact avec leurs communautés d’immigrés et leurs enfants.

Les enfants de la Marche ont vécu dans cet entre-deux, fréquentant les cours de langue et de culture d’origine mais fabriquant aussi leur langage, leurs codes et s’intéressant aux cultures du monde dont le hip-hop, expression urbaine qui fête aussi ses trente ans d’existence cette année, enfants d’une immigration ouvrière exclue de la société de l’écrit mais partie prenante de l’histoire et des luttes sociales. De nombreux travaux sont lancés dans ces années-là autour de thématiques telles que le rapport au bled, aux parents, aux sœurs, aux traditions mais aussi d’autres s’intéressant à la condition ouvrière, à l’histoire et à la valorisation de la culture d’origine. La revendication de l’égalité dans tous les domaines, dont celui de la culture, a été fortement et à maintes fois répétée par les marcheurs et tous les acteurs de la société civile qui les ont accompagnés tout au long des étapes de cette Marche et lors de son arrivée, à Paris.

À travers ce moment qui marque l’histoire des luttes en France, les enfants d’immigrés, de diverses origines jusqu’ici invisibles, revendiquent à la fois les luttes des parents mais aussi un rapport positif aux cultures et au métissage ; ils criaient haut et fort qu’ils et elles se considèrent définitivement comme des acteurs à part entière de la société française, fiers d’être français, ils se voulaient porteurs de la culture melting-pot. Cette nouvelle donne va bouleverser la perception de la jeunesse dont celle de l’immigration et redessiner le paysage associatif, culturel et politique antiraciste. Le concert de clôture de la Marche introduit déjà ce qui va faire le succès de SOS Racisme, avec l’appui des politiques et des médias : les concerts gratuits et la world musique.

L’enjeu de la représentation des acteurs, dans ce domaine en crise de la culture, ne peut pas être ignoré car la reconnaissance de leurs compétences, de leur expertise, de leurs parcours constitue aussi une revendication partagée, depuis trois décennies, par de larges secteurs de l’activité artistique où les jeunes des quartiers et des minorités excellent. La Marche pour l’égalité a permis l’éclosion de talents individuels indéniables mais n’a pas permis la réussite d’aventures culturelles collectives pour des raisons économiques et politiques. Il est temps que l’État, les collectivités et les décideurs politiques et culturels admettent que notre marginalisation dans le champ de la culture a assez duré et qu’elle n’empêchera jamais l’éclosion des talents et la manifestation de la vérité.

Hédi Chenchabi

Source: L’Humanité.

Farid Taalba, « Donner l’envie aux plus jeunes comme aux anciens d’aller à la rencontre de leur histoire », L’Humanité, 31 mai 2013.

Que reste-t-il de la Marche et des luttes trente ans après au moment où se prépare activement la célébration de son 30e anniversaire dans les coulisses ministérielles ? Comment contribuer à l’écriture de notre histoire dans un contexte où ceux qui prétendent la célébrer estiment que Jean-Marie Le Pen pose « les bonnes questions » (1). Comme si la nouvelle citoyenneté n’en était pas une.

Pour répondre à la première question, on pourrait avancer que la Marche n’est jamais arrivée à Paris le 3 décembre 1983 si ce n’est en rêve et que, parmi les rescapés de cette période, on marche et on roule toujours inlassablement. Faisons un premier constat : depuis les indépendances acquises par les anciens pays colonisés par la France, et sans que cette nouvelle situation historique n’ait entraîné la fin de l’émigration, fruit direct de la colonisation, les ressortissants de ces pays, entre-temps devenus étrangers et non plus sujets ou indigènes si ce n’est en tant que Français à l’image de ceux que l’on appelle les harkis ou des enfants d’étrangers nés sur le territoire français, ont continué à émigrer vers la métropole entraînant à leur suite l’arrivée des femmes et des enfants en nombre important.

Ces populations sont alors cantonnées dans des espaces de vie spécifiques situés aux périphéries des agglomérations urbaines ou rurales et dégradants pour la personne humaine (bidonvilles, cités de transit, camps de regroupement, hôtels meublés, garnis, foyers, HLM, voire aujourd’hui à la rue tout court ou dans les squats). Vouées aux emplois les plus précaires et pénibles, et soumises à un ensemble de discriminations persistantes et diffuses, ces populations vont malgré tout progressivement s’installer et participer à la vie sociale, politique, économique et culturelle de ce pays. Toutefois elles ne bénéficieront pas du respect et de la reconnaissance dont elles peuvent s’estimer légitimes contre une opinion publique qui continue, au-delà des clivages politiques traditionnels, de voir en elles le bouc émissaire confortable des maux rongeant l’ensemble du pays marqué par la crise économique et le chômage depuis la fin des Trente Glorieuses.

Face à cette situation, contrairement aux idées reçues, ces hommes et ces femmes, aux statuts divers et variés jusque parfois entre les membres d’une même famille, ne sont pas restés dans la passivité mais ont mené des luttes auxquelles on n’a pas accordé l’intérêt et la visibilité qu’elles auraient mérités malgré la richesse des acteurs, de leurs actes et des configurations originales dans lesquelles ils se sont impliqués. Depuis la fin des indépendances jusqu’à aujourd’hui, en passant entre autres par la grande grève générale du MTA de 1973 aux marches des années 1980, il se déroule une histoire que l’on ne peut plus tenir dans l’ombre.

Aussi, devant un tel constat replaçant la Marche comme un moment d’une chaîne d’événements liés entre eux sur une longue période, nous avons décidé de créer l’association l’Écho des cités qui regroupe des acteurs de ces différentes luttes. Sa création dans un cadre intergénérationnel est un moyen de répondre à la deuxième question. Ainsi l’Écho des cités entend, d’abord, contribuer à contrecarrer l’idée courue de « désert politique des banlieues » et, en ce sens, lutter contre l’amnésie et la confusion qui règnent sur le domaine de l’histoire des luttes de l’immigration et des quartiers populaires. Deuxièmement, nous souhaitons rendre visibles, par toutes sortes de manifestations culturelles et sociales, la mémoire des luttes des quartiers populaires et l’apport des acteurs/actrices issu-e-s de l’immigration. Enfin, donner l’envie aux plus jeunes comme aux plus anciens d’aller à la rencontre de leur histoire et de l’établir par la recherche et l’enquête, l’histoire des résistances des quartiers populaires étant partie prenante de l’histoire des mouvements sociaux de France. Le but sera d’assurer un service d’éducation populaire, de formation et d’information en direction de tous les publics et avec un intérêt particulier pour les habitants des quartiers ouvriers en organisant toutes sortes de manifestations culturelles et sociales. La route, l’avenir durent longtemps : on verra qui pose les bonnes questions.

(1) En référence à la formule du premier ministre Laurent Fabius lancée en 1984 : 
« Le Front national pose les bonnes questions, mais leur donne de mauvaises réponses. »

Farid Taalba

Source: L’Humanité.

Conférence « 1983-2013: 30 ans de marche pour l’égalité »

affiche_banlieue+_01062013

1 juin à 08:30

Espace Monceau – Ibis Paris Berthier 163 bis, avenue de Clichy 75017 Paris

 
Un événement en partenariat avec Radio Orient

 

Cette année 2013 verra commémorer les trente ans de la Marche de l’égalité et contre le racisme.

 

Initiée précisément aux Minguettes dans la région lyonnaise en conséquence des premières dénonciations issues des banlieues, la marche débuta le 15 octobre 1983 à La Cayolle au sein de la cité phocéenne avec une trentaine de marcheurs pour terminer à près de cent mille citoyens dans les rues de la capitale le 3 décembre suivant. Des premiers aux derniers, l’ensemble de ces citoyens courageux marquera à jamais l’histoire de la nation, de ses territoires et de ses enfants. Néanmoins, celle-ci est trop peu transmise. Trois décennies plus tard, au delà des récupérations et des désenchantements, les problématiques issues des banlieues ont difficilement évolué.

 

Fidèle à sa volonté d’éveil des consciences, BANLIEUE + et nos quartiers évoquera tout au long de cette année anniversaire cette histoire de France à travers différentes actions. Symboliquement, BANLIEUE + et nos quartiers rendra hommage le 15 octobre prochain à Marseille aux marcheurs d’il y a trente ans, puis s’associera à une marche commémorative à Paris le 3 décembre.

 

Tout au long de l’année, l’association continuera ses rencontres-débats notamment à travers ses nouvelles antennes lyonnaises et toulousaines.

 
Parallèlement, BANLIEUE + et nos quartiers organisera le premier juin prochain un forum lié aux trente ans de la marche de l’égalité et contre le racisme. Il ne s’agit nullement de faire un quelconque bilan; chacun a su et saura mener ses observations utiles. Notre ambition est d’apporter cette réflexion nécessaire à la transmission de cette histoire des banlieues – et – au delà – aux générations nouvelles et à venir. C’est ainsi que l’ensemble des sujets marquants tant la marche elle-même mais également son interaction avérée au sein de la société française seront abordée. BANLIEUE + et nos quartiers pourra compter sur son réseau de femmes, d’hommes, et d’entités associées.

 
Ce premier juin prochain, à Paris, le forum sera animé par cette volonté de retranscrire le plus fidèlement possible ces réalités parfois trop souvent biaisées. Le constat des situations policières présentes il y a plus de trente ans l’est encore largement souvent aujourd’hui. L’exploitation par certains et la philosophie les ayant conduit à alimenter la marche initiale sont trop peu évoquées. La lutte contre les discriminations a bénéficié des projecteurs de l’époque, mais également subi les travers de sa performance éphémère.

 
La politique dite «de la ville» née ultérieurement n’a toujours pas su être associée aux projets gouvernementaux de cohésion nationale. Enfin, trente ans après, la considération des quartiers et de leurs habitants se fait toujours attendre en dépit des évolutions partielles. Ce sont autant de raison pour lesquelles la transmission de cette histoire est un devoir.

 
Trente ans après, l’implication civique peut être caractérisée comme étant en marche à la vue de l’existence de plus en plus importante des entités associatives et autres démarches citoyennes à travers l’ensemble du territoire. Cette croissance, expiée des erreurs passées, qui se veut d’autant plus honnête et juste, symbolise par définition cette nouvelle marche: la marche vers la juste défense des intérêts des banlieues.

 

 
Le programme de la manifestation :

 
8h30: Accueil 

9h: La Marche de l’égalité: contexte et genèse, avec Toumi DJAÏDA, Rachid MOKRAN et Fouad CHERGUI
 

11h: La Marche de l’égalité: récupération politique et création de SOS Racisme, avec Serge MALIK et Philippe JUHEM.

 

14h30: Les luttes contre les discriminations en France et à l’étranger, avec Rokhaya DIALLO, Mohsein MOUEDDEN et Marwan MUHAMMAD.

 

16h: Les violences policières, avec Tarek KAWTARI, Tara DICKMAN et Manuel BOUCHER.

17h30: Banlieue ou l’impossible considération, avec Aziz SENNI, Mohamed MECHMACHE, Akim MIMOUN et Mohamed BOUKLIT.

Source: Banlieue +.