Hédi Chenchabi, « Égalité dans le champ culturel : une revendication toujours d’actualité, trente ans après la marche », L’Humanité, 31 mai 2013.

Les années 1970-1980 sont marquées par un paysage culturel peu ouvert aux cultures des minorités. Dans les grands équipements culturels fermés aux populations immigrées ainsi qu’aux milieux populaires pour diverses raisons, l’offre culturelle était destinée à des publics sensibilisés de nationaux, d’Européens bien que donnant quelques ouvertures pour une programmation ouverte aux Italiens de France, aux Espagnols et aux Portugais autour d’œuvres et d’artistes majeurs. L’art produit et diffusé n’est pas ouvert aux peuples du Sud, à l’immigration postcoloniale (Africains, Maghrébins, Asiatiques…). Ainsi, les produits culturels des pays du sud de la Méditerranée ou d’Afrique n’ont pas leur place dans le paysage culturel et artistique français de cette époque. Les productions en direction de ces populations au niveau du théâtre, du cinéma, des arts plastiques sont principalement distribuées dans des circuits parallèles, dans le cadre d’actions culturelles et associatives aux faibles moyens, avec quelques exceptions pour des grands chanteurs orientaux. Le film les Ambassadeurs (1972), dénonçant l’un des premiers meurtres racistes, ouvrira tout de même la voie à des réalisateurs issus de l’immigration, au documentaire et à la fiction plutôt engagés.

Face à cette carence, ce sont principalement des moyens spécifiques qui vont être mobilisés pour encourager la diffusion en France des produits culturels des pays d’origine de l’immigration en direction des populations cibles. Les jeunes marcheurs et ceux qui les ont accompagnés ont vécu dans ce contexte, certains vont bénéficier, grâce à ces dispositifs toujours spécifiques, d’un autre programme d’aide à la diffusion de la musique, du théâtre ou de la danse qui se limitera le plus souvent à la participation aux cachets des troupes d’artistes. L’action culturelle est réduite de fait à des fêtes de l’immigration, centrées sur le folklore et la cuisine exotique, en présence des représentants des pays d’origine qui voyaient là un moyen de garder un contact avec leurs communautés d’immigrés et leurs enfants.

Les enfants de la Marche ont vécu dans cet entre-deux, fréquentant les cours de langue et de culture d’origine mais fabriquant aussi leur langage, leurs codes et s’intéressant aux cultures du monde dont le hip-hop, expression urbaine qui fête aussi ses trente ans d’existence cette année, enfants d’une immigration ouvrière exclue de la société de l’écrit mais partie prenante de l’histoire et des luttes sociales. De nombreux travaux sont lancés dans ces années-là autour de thématiques telles que le rapport au bled, aux parents, aux sœurs, aux traditions mais aussi d’autres s’intéressant à la condition ouvrière, à l’histoire et à la valorisation de la culture d’origine. La revendication de l’égalité dans tous les domaines, dont celui de la culture, a été fortement et à maintes fois répétée par les marcheurs et tous les acteurs de la société civile qui les ont accompagnés tout au long des étapes de cette Marche et lors de son arrivée, à Paris.

À travers ce moment qui marque l’histoire des luttes en France, les enfants d’immigrés, de diverses origines jusqu’ici invisibles, revendiquent à la fois les luttes des parents mais aussi un rapport positif aux cultures et au métissage ; ils criaient haut et fort qu’ils et elles se considèrent définitivement comme des acteurs à part entière de la société française, fiers d’être français, ils se voulaient porteurs de la culture melting-pot. Cette nouvelle donne va bouleverser la perception de la jeunesse dont celle de l’immigration et redessiner le paysage associatif, culturel et politique antiraciste. Le concert de clôture de la Marche introduit déjà ce qui va faire le succès de SOS Racisme, avec l’appui des politiques et des médias : les concerts gratuits et la world musique.

L’enjeu de la représentation des acteurs, dans ce domaine en crise de la culture, ne peut pas être ignoré car la reconnaissance de leurs compétences, de leur expertise, de leurs parcours constitue aussi une revendication partagée, depuis trois décennies, par de larges secteurs de l’activité artistique où les jeunes des quartiers et des minorités excellent. La Marche pour l’égalité a permis l’éclosion de talents individuels indéniables mais n’a pas permis la réussite d’aventures culturelles collectives pour des raisons économiques et politiques. Il est temps que l’État, les collectivités et les décideurs politiques et culturels admettent que notre marginalisation dans le champ de la culture a assez duré et qu’elle n’empêchera jamais l’éclosion des talents et la manifestation de la vérité.

Hédi Chenchabi

Source: L’Humanité.

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