Erwan Manac’h, « Trente ans après, que reste-t-il de la marche pour l’égalité ? », Politis, 4 juin 2013.

Le trentième anniversaire de la « marche des beurs » met à jour le désarroi du mouvement antiracisme et des militants issus des quartiers populaires.


La marche pour l’égalité et contre le racisme, qui a sillonné la France de Marseille à Paris en 1983, est un acte de renaissance du mouvement antiraciste. Son évocation, trente ans plus tard, n’est pourtant pas de nature à réconforter les marcheurs d’hier et les militants d’aujourd’hui. Les discriminations, les violences policières et les inégalités restent d’actualité et le bilan de trois décennies d’antiracisme et de « politique de la ville » est peu reluisant.

« Nous marchions pour ne pas nous faire flinguer »

Les témoins de l’époque se souviennent d’un climat bien différent de celui que connaissent aujourd’hui les immigrés et leurs enfants. Au début des années 1980, une litanie de crimes racistes plongeait les Arabes de France dans une angoisse permanente. Toumi Djaidja, initiateur de la marche et président de SOS Avenir Minguette (Vénissieux, Rhône), avait lui-même reçu une balle dans le ventre en tentant d’intervenir alors qu’un policier avait lâché son chien sur un adolescent, le 20 juin 1983.

« Nous marchions pour notre sécurité, pour ne plus nous faire flinguer dans les rues de Lyon ou ailleurs », se souvient Marie-Laure Mahé, marcheuse marseillaise, à la tribune d’une conférence organisée par le journal « Presse et cité  », vendredi 31 mai.

Dans ce contexte, l’arrivée à Paris des marcheurs accompagnés, le 3 décembre 1983, de plus de 60 000 manifestants, crée l’électrochoc. « La marche est un tournant du point de vue de l’image », analyse l’historien Yvan Gastaut. C’est un moment médiatique qui met en scène une France multiraciale. »

Cet « épisode » est toutefois éphémère et à double tranchant. Il coïncide avec la montée en puissance du racisme et la progression du Front nationale, passé de 0,1% des votes aux législatives en 1981 à 11% aux Européennes de 1984. La marche marque l’arrivée de l’immigration parmis les « préoccupations » des Français dans les sondages d’opinion et de l’Islam dans le débat public, observe Yvan Castaut.

L’antiracisme récupéré et divisé

Dans les années qui suivent, les tentatives de faire durer la dynamique butent sur de nombreux obstacles. « On était extrêmement divers, se souvient Marie-Laure Mahé qui figurait parmi les premiers marcheurs partis de Marseille le 15 octobre 1983. Il y avait des jeunes, des femmes, des fumeurs d’herbes, des spirituels, des lascars, etc. Après une cinquantaine de nuits et six semaines de marche, les divisions étaient naturelles. »

Amiens, le 27 novembre 1983 au passage de la Marche.

Amiens, le 27 novembre 1983 au passage de la Marche.

BORIS HORVAT / AFP

Une seconde marche, organisée l’année suivante, rencontre une mobilisation plus faible. C’est alors qu’apparait SOS Racisme, fondé en 1984 par des membres du PS (Harlem Désir et Julien Dray notamment). Aujourd’hui encore, l’association figure pour beaucoup d’historiques de la marche comme un faux-nez du Parti socialiste, destiné à récupérer la vitalité du mouvement antiraciste.

« L’échec de la marche est lié à la reprise en main des mouvements autonomes par les organisations », observe la militante Rokhaya Diallo, cofondatrice en 2007 des Indivisibles, au cours d’une journée organisée le 1er juin par l’association Banlieue Plus. C’est la différence avec le mouvement des droits civiques aux États-Unis. Là-bas, les luttes des minorités sont restées aux minorités. »

Est-ce à dire que rien n’a existé depuis ? L’idée en hérisse plus d’un dans l’assemblée réunie samedi par Banlieue Plus. Les victoires des militants des années 1980 sont passées sous silence, regrette ainsi Samir Baaloudj, militant de Mib (Mouvement de l’immigration et des banlieues). « C’est grâce aux anciens de la marche « convergence 1984 », du Comité contre la double peine et du Mib que des combats ont été menés avec les familles pour que la vérité éclate », après les décès entre les mains de la police.

Mariage pour tous, Dieudonné… Les vues divergent

Sur fond de divergences politiques, la mobilisation sur le terrain est difficile, aujourd’hui, pour les héritiers de la marche. « Les petits frères et les parents ont une culture individualiste du confort, estime le militant belge Mohsin Mouedden, invité par Banlieue Plus. Les militants sont écartelés entre les gens qui vivent dans les quartiers, lassés de ne voir aucun changement, et le monde politique et militant qui les méprise ».

À la tribune, ce samedi 1er juin, il s’en prend alors au « sectarisme » des antiracistes face au mouvement d’extrême droite « Égalité et Réconciliation », fondé par l’ancien frontiste Alain Soral. « Il faut dénoncer leur instrumentalisation des gens de banlieue pour qu’ils votent pour le Front national, mais il y a des choses constructives, comme la démarche de Dieudonné », défend-il.

« Soral est machiste et raciste », réplique d’entrée Rokhaya Diallo. « C’est important de ne pas être solidaire avec n’importe qui. On ne peut pas, par exemple, appeler à manifester aux côtés des extrémistes de Civitas, comme l’on fait certains militants pour marquer leur opposition au mariage pour tous ».

À force d’effleurer le sujet, l’assistance réunie dans un hôtel parisien finit par consommer la rupture : « Comment peut-on être musulman et être d’accord avec le mariage pour tous ? », clame Akim Mimoun, militant marseillais. Malaise dans une partie du public. « Les quartiers sont une réalité beaucoup plus disparate que ce qu’on dit souvent », nuance un militant de Banlieue Plus qui s’exprime depuis la salle. « Même dans l’Islam, nous ne sommes pas homogènes », ajoute une militante parisienne qui tient à dire son accord avec le mariage pour tous.

« Ce qui nous affaiblit, c’est la division, lance de son côté Rokhaya Diallo, nous devons travailler ensemble et créer des fronts des solidarités, pour défendre par exemple les Roms lorsqu’il y a des expulsions ».

La marche, « fossilisée » ?

Les commémorations du trentième anniversaire de la marche pour l’égalité s’annoncent comme un nouveau « moment » symboliquement important. Comme a pu l’être cet automne la première reconnaissance officielle des crimes du 17 octobre 1961.

« La marche », un film de Nabil Ben Yadir avec notamment Jamel Debbouze, prévu en salle le 27 novembre, devrait faire un peu de bruit autour du 3 décembre. Une multitude d’initiatives sont aussi prévues d’ici là dans plusieurs villes de France [1].

Avec ce flot d’évocations, plus ou moins fidèles à la réalité originelle revendiquée par les premiers marcheurs, beaucoup craignent d’être une nouvelle fois « dépossédés » de leur mémoire. « Cela fait des mois que des projets s’élaborent, mais je crains qu’on nous fossilise », pointe en particulier le sociologue Adil Jazouli. « Nous ne pouvons pas rester dans le mode commémoratif », ajoute Abdellali Hajjat, sociologue à Paris X Nanterre.

Car dans les quartiers, le ras-le-bol grandit, estime aussi Éric Marlière, sociologue, invité par « Banlieue Plus ». « On passe directement aux émeutes et aux violences aujourd’hui. À l’époque [de la marche] il y avait une voie pacifique ».

Source: Politis.

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