Bertrand Enjalbal, « 30 ans de la Marche des beurs : « On risque une crise dans les quartiers pire qu’en 2005 », Carré d’info, 17 juin 2013.

Pour Mohamed Mechmache du collectif ACLEFEU "on risque une crise dans les quartiers plus grave qu'en 2005" / Photo Carré d'Info

1983-2013. 30 ans que la « Marche des Beurs » a traversé la France. Samedi 16 juin, des initiateurs du mouvement et leurs « enfants » de luttes dans les quartiers populaires étaient réunis lors du festival « Toucouleurs » à Lafourguette. 30 ans après le militantisme, les marches ne suffisent plus : les acteurs veulent entrer en politique. Notamment à Toulouse.

Un cri d’amour

Toumi Djaidja a la voix douce, posée, et le débit tranquille. Le crâne rasé, aussi. Il y a 30 trente ans, le phrasé était un peu plus rapide et la tignasse plus fournie. Président de l’association « SOS Avenir Minguettes » du nom d’un quartier de Vénissieux près de Lyon, il est l’initiateur de la «Marche pour l’égalité et contre le racisme» en 1983, appelée par les médias «Marche des Beurs».

En réponse aux violences des affrontements entre la police et les jeunes des quartiers cette année-là et malgré un tir policier qui le blesse, il décide d’entamer une lutte non-violente. Une grève de la faim puis une grande marche. Partie de Marseille en octobre, garnie d’à peine quelques âmes, celle-ci en comptera près de 100.000 à son arrivée à Paris le 3 décembre. Toumi Djaidja (à gauche sur le diaporama sonore) parle aujourd’hui de ce mouvement comme d’ «un cri d’amour» envoyé à la France.

Un mouvement porté par «le sentiment d’égalité» qui «ne demandait rien si ce n’est qu’on demandait tout». Il se souvient que le droit de vote des étrangers était déjà une promesse du président de l’époque, François Mitterrand, et trente ans après, il l’attend toujours. Certains problèmes demeurent «sinon la politique de la Ville aurait disparu».

Pas de récup, mais une OPA

30 ans après, la France a connu d’autres émeutes que les militants préfèrent appeler révoltes des quartiers populaires. Celles de 1998 à Toulouse et de 2005 un peu partout en France. Pour les « héritiers » comme Choukri El Barnoussi, président du mouvement politique Emergence basé en Essonne, la Marche de 1983 est «un acte fondateur de l’émancipation des quartiers populaires».

Mais pour eux le militantisme ne suffit plus désormais. L’année suivant la marche, SOS Racisme vit le jour. « Une agence d’intérim du Parti Socialiste », pour le président d’Emergence. «On n’a pas été récupéré par SOS Racisme, on a subi une OPA», converge Toumi Djaidja. Pour les plus jeunes qui ont pris le relais aujourd’hui, le temps des marches est terminé. «On marche toujours mais sous une autre forme, avec notre seule arme : la politique», précise Almany Kanouté, dit « Mam », conseiller municipal à Fresnes et candidat aux législatives de 2012 pour le mouvement Emergence. Pour lui, il n’y a plus de temps à perdre, «on est dans une logique de résistances».

Porter soi-même sa parole

Une urgence que partage Mohamed Mechmache, fondateur de ACLEFEU au lendemain des émeutes de 2005 après la mort de Zyed et Bouna à Clichy-sous-Bois. Une urgence qu’il espère que le pouvoir politique entendra sinon le risque d’une nouvelle révolte sera plus fort qu’en 2005, promet-il.

Mohamed Mechmache remettra le mois prochain au ministre de la Ville un rapport qui lui a été confié en collaboration avec l’urbaniste Marie-Hélène Bacqué. Un énième ? «Non, parce que celui-là n’est pas fait par des politiques ou des fonctionnaires de l’Etat mais par des gens de terrain.» Il ne veut pour le moment pas révéler les propositions qu’il formulera au ministre mais espère un créneau favorable pour que certaines soient retenues et appliquées. Son but : faire en sorte que les habitants des quartiers populaires soient associés aux décisions qui les concernent et qu’ils en deviennent les acteurs. «Ni plus, ni moins.»

Marre de la petite tape dans le dos

Un projet qui doit se poursuivre par l’entrée «dans le champ politique» encouragé par la lassitude envers tentatives de récupération des partis. En premier lieu de gauche. «La petite tape sur le dos on l’a eue souvent : ‘vous inquiétez pas on est avec vous’. Je ne sais pas si c’était sincère… » regrette « Mam ». Lui, Choukri El Barnoussi ou encore Mohamed Mechmache avec le mouvement Affirmation sont déjà entrés en politique. Mais ils ne veulent pas pour autant être cantonnés à être des «candidats des quartiers». «La première fois que je suis allé à la mairie et que j’ai demandé quelque chose, j’ai mis du temps à me rendre compte que j’étais dans une démarche politique et surtout que je voulais rassembler tout le monde avec moi, tous les quartiers », explique Almany Kanouté.

Ils viennent donc prêcher la bonne parole, encourager à «bousculer tout ça pour se faire entendre». «Quand on est stigmatisés par la droite dans les propos, par la gauche dans les lois, on ne sait plus où on en est», plaide Choukri El Barnoussi.

Un mouvement à Toulouse ?

A Toulouse, les prochaines élections municipales pourraient bien compter sur une liste issue de cette dynamique. Ahmed Chouki, originaire du quartier de la Reynerie, en a marre d’être vu «comme un agitateur social». «Tu présentes quelque chose aux institutions et eux ne voient que comment récupérer la chose. J’ai rencontré le cas d’un élu qui m’a fait comprendre que comme la mairie versait des subventions on devait faire allégeance ou presque. Ce n’est pas tolérable», poursuit-il.

Pour lui, comme pour les autres intervenants du débat, si des mouvements politiques locaux existent dans les quartiers populaires, rien ou presque ne les fédère au niveau national. Pour l’heure, il faut donc faire des listes locales indépendantes des partis politiques. Une vision que ne partage pas Jean-Christophe Sellin, conseiller municipal et porte-parole du Parti de gauche. «Il n’y a pas de mouvement politique autonome sur Toulouse. Faire des listes de quartiers, ça part d’un bon sentiment mais elles n’intègrent pas des problématiques sur toute la ville. C’est une erreur. » Pour Nicky Tremblay de la CLACQ, il y a un «mouvement politique en construction à Toulouse» et «il faudra compter avec [lui]».

30 ans après la «Marche des Beurs», si la nécessité de l’entrée en politique est évidente pour les nouvelles forces militantes, des mêmes souhaits persistent. «On veut un job et être traité comme tout le monde», affirme ainsi « Mam ». Le temps les a aguerris et ils ne veulent être «ni dupes ni soumis» pour Mohamed Mechmache qui «ne désespère pas que la prochaine présidentielle ait un candidat des quartiers».

Source: Carré d’info.

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