« La marche des Beurs: il y a 30 ans, « le Mai 68 des enfants d’immigrés », AFP, 21 juin 2013.

Paris – Le 20 juin 1983, la police tire sur un jeune des Minguettes. L’incident, qui aurait pu dégénérer en émeute dans un climat de tension vive, lance la « Marche des Beurs », acte de naissance politique des enfants d’immigrés.

La marche des Beurs: il y a 30 ans, "le Mai 68 des enfants d'immigrés"
Les « marcheurs pour l’égalite et contre le racisme » arrivent le 2 décembre 1984 à Paris

afp.com/Dominique Faget

Au début des années 80, « c’était dur d’être basané« , se rappelle Toumi Djaïdja. Président de l’association de quartier SOS Minguettes, dans la banlieue de Lyon, c’est lui qui est blessé par la police en cette veille d’été 1983.

« La tension était arrivée à un paroxysme » avec une série d’agressions racistes, de rodéos et d’affrontements avec les forces de l’ordre, poursuit-il. « L’idée de la Marche a germé pour désactiver ce cercle de violences. »

Sur fond de percée du Front national, qui a recueilli 10% des suffrages aux municipales de mars, les jeunes font aussi « une déclaration d’amour à la France« , qui découvre, éberluée, la diversité de sa jeunesse.

« C’est un peu le Mai 68 des enfants d’immigrés » décrit Abdellali Hajjat, maître de conférences en science politique, qui prépare un livre sur le sujet. « C’est la première fois qu’ils ont une audience nationale, qu’une mobilisation va les unir avec un discours positif« .

Le groupe était pourtant très divers, souligne Toumi Djaïdja: « il y avait des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, des Gaulois et des immigrés. » Un mélange « de lascars et de prêtres« , décrit avec ironie une autre marcheuse, Marilaure Mahé.

Encadrée par le père Christian Delorme et le pasteur Jean Costil, qui défendent les droits des immigrés au sein de la Cimade, les marcheurs quittent Marseille le 15 octobre dans une relative indifférence.

Un mois plus tard, la mort d’un touriste algérien tabassé et jeté d’un train par des légionnaires lui donne une nouvelle ampleur, et le cortège grossit progressivement.

D’abord intriguée et méfiante, la gauche au pouvoir prend progressivement la mesure de l’événement et dépêche des émissaires à chaque étape.

« Sur les écrans, la tête de Toumi, Djamel, Malika… »

Sept semaines et 1.000 km après leur départ, les marcheurs sont accueillis à Paris par près de 100.000 personnes. Une délégation triée sur le volet est reçue à l’Elysée par le président François Mitterrand.

« Ca a été le moment où la France a découvert que sa population avait changé« , souligne le père Delorme. Sur les écrans de télévision, il y avait la tête de Toumi, Djamel, Malika… qui apparaissaient comme des Français. »

Le chef de l’Etat annonce alors la création d’une carte de séjour de dix ans pour les immigrés. Malgré la fatigue, « c’était une émotion énorme« , « de la fierté« , se souvient Marilaure Mahé.

Pourtant, la carte de séjour « n’était pas une revendication » pour les marcheurs, souvent de nationalité française, rappelle Toumi Djaïdja.

Leur principale demande – la lutte contre les crimes racistes et contre les violences – prendra plus de temps à trouver un écho. Quatre ans plus tard seulement, « des directives sont données aux parquets pour qu’ils poursuivent les auteurs et les mettent en détention« , rappelle le père Delorme.

Parallèlement, des questions se posent sur le suivi à donner à la marche. Le noyau dur s’efface rapidement. Toumi Djaïdja, un jeune homme timide en proie à des démêlés avec la justice, ne veut pas jouer le rôle de leader.

Plus politiques, les membres des collectifs qui avaient essaimé dans toute la France pour accueillir les marcheurs tentent de prolonger l’action, mais « se déchirent rapidement sur la question du leadership« , selon le père Delorme.

Certains organisent tout de même une seconde marche un an plus tard. Avec le slogan, « la France, c’est comme une mobylette, elle fonctionne aux mélanges« , Convergence 84 rassemble près de 60.000 personnes à son arrivée.

« Le rouleau compresseur SOS Racisme »

Dans la foule, à l’insu des organisateurs, de petites mains jaunes « Touche pas à mon pote » circulent. Julien Dray, un militant socialiste passé par les réseaux trotskystes, est en train de lancer SOS Racisme avec « le soutien des plus hautes sphères du pouvoir« , selon Jean Blocquaux, à l’époque membre du cabinet de Georgina Dufoix, secrétaire d’Etat aux travailleurs immigrés.

Il en suivra une frustration profonde chez les acteurs de la marche, qui se sentent « récupérés« , « broyés » par le « rouleau compresseur SOS Racisme » et les importants moyens financiers rapidement mis à sa disposition.

« Les leaders de la marche ont créé un événement qui a marqué, mais n’ont pas donné suite« , rétorque Julien Dray, se défendant d’être « un prolongement direct » de la marche.

Ce scénario était « inévitable, on était trop jeunes, pas assez aguerris« , reconnaît Djamel Attalah, un autre marcheur historique. A l’inverse, SOS « était composé d’intellectuels habiles avec les médias« , souligne Jean Blocquaux. « Mais SOS ne s’implantera jamais au plus profond des banlieues. »

Les marcheurs retomberont eux dans l’anonymat.

Et pendant 30 ans, la situation sociale des banlieues continuera de se dégrader. Le taux de pauvreté (part des habitants vivant avec moins de 964 euros par mois) y dépasse aujourd’hui 36% et celui du chômage 22%.

Abdelaziz Chaambi, qui avait accueilli le cortège à Valence (Drôme), ne s’en remet pas. « La marche est une blessure qui ne cicatrise pas: un grand vent d’espoir s’était levé…. On y a cru, à l’époque on était tous quasiment de gauche, ils nous ont trahis… »

Toumi Djaïdja, dont les cheveux frisés ont disparu mais qui conserve son sourire serein, ne veut pas baisser les bras. Après des années de silence, il s’associe aux multiples initiatives lancées pour les 30 ans de la marche, qui culmineront fin novembre par la sortie d’un film avec Jamel Debbouze.

Pour lui, il faut qu' »on parle de la marche dans les écoles » et que les nouvelles générations s’emparent de ce « combat« . Aux jeunes, Toumi Djaïdja n’a qu’un message: « Engagez-vous ! Continuez à marcher ! »

Source: L’Express.

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Une réflexion au sujet de « « La marche des Beurs: il y a 30 ans, « le Mai 68 des enfants d’immigrés », AFP, 21 juin 2013. »

  1. à propos de la comémoration des »marches » de « la marche »

    qu’est ce qui prend du sens avec le temps? La monumentalisation d’un parcours qui n’était qu’une étape. Imaginez une petite chambre universitaire pas parce que vous êtes étudiants mais parce qu’il y en a un qui est en fauteuil .Il n’y avait pas beaucoup d’étudiants à ce moment là. Imaginez le conflit jeune et créatif parce qu’il y a un mélange non déclaré d’amour, d’amitié, de revendications , de besoins de clarifications et d’ouvertures, de futurs « d’artistes », »de travailleurs sociaux », »de précaires », de »retours à la case départ », »d’illusions » et « d’allusions », « d’envies de s’en sortir » »d’envie de petro dollars » »de fierté cash du sud en nous » »une revendication brouillonne de la complexité d’une identité méditerranéenne ,sociale, politique, historique,affective et familiale à la fois machiste, libératrice, conformiste,féministe, attachée. Imaginez les vieux routards de la gauche regarder avec appétit cette jeunesse qui se veut, qui se sait belle qui tente de faire le lien qui veut faire le lien avec son histoire sans redéfinir pour autant le contenu que devrait être l’égalité des droits réellement partagée dans un territoire et ne pouvant s’empêcher de vouloir nous absorber. Imaginez la fierté plus tard de voir sur scène ceux qui attirent l’affection de leur public après avoir été le public de » carte de séjour »Imaginez encore votre pudeur parce qu’à 18/19 ans on a traité le parcours typiquement républicain français de votre père immigré de « collaborationniste » ce que vous n’êtes pas loin de penser vous mêmes donc plutôt que de dire que vous l’avez vécu avec eux vous restez en retrait comme des milliers de manifestants de 83 et 84 parce que vous pensez qu’ils, qu’elles font oeuvre utile. Votre mémoire est’elle valide,avec sa précarité du passé, ajoutée à sa précarité du présent..Mais finalement reste d’actualité « la lettre aux gens convaincus » de 84 même si pour moi son auteur se perds aujourd’hui dans des chemins qui ne peuvent être le mien.l’égalité reste un chemin à conquérir même chez beaucoup de ceux,de celles qui ont intégré « la lutte des classes »égalité des genres, respect de toutes les mémoires et de leurs paradoxes, égalité des mémoires ajoutées des migrations, des identités,inégalité de traitement basée sur une répartition des rôles que l’état français tente de pérenniser en monumentalisant aussi certains et certaines de ses acteurs,actrices voir en en faisant le médian culturel le plus efficace pour faire de son bilan critique positif la pérennisation de l’Etat séculaire tel qu’il ne veut pas y renoncer et surtout tel qu’il veut en garder les prérogatives au sein de l’Europe à venir ou il est peut être temps que nous les « d’içi d’ailleurs » imaginions d’autres nations, d’autres échanges, d’autres places. Je ne remercierai jamais assez Rachid d’être monté sur scêne en disant »Je suis un toulousain d’Algérie » et »Je suis un homme bleue des minimes » car c’était spontanément la déclaration d’une autre géographie de la terre et du coeur ajouté à la très grande dignité de ma famille ou mon père croyait que nous franciser c’était nous donner l’opportunité d’un choix tout en refusant que je me coupe les cheveux et tout en refusant que des féministes me pervertissent . Je serai toujours redevable à la générosité de Malika à la tendresse attentionnée de Maité, aux nuits poétiques de futurs philosophes et auteurs de théâtre et de chant mais aussi à tout ceux et toutes celles qui redécouvraient que la couture ce n’est pas des milliers de boutons sur un djean mais je n’ai pas non plus perdu la mémoire des empêchements,imposés par mes limites personnelles, définis par mes manquements par mon sentiment d’infériorité bien intégré et fondateur et l’inégalité de traitements de porteurs-porteuses de mémoire,l’inégalité de traitement dans la modélisation du futur car tout demeure de ce que je ressens comme une colonisation intérieure et surtout la pérennisation d’une inégalité séculaire et pernicieuse qui est logée au coeur même du fossé fondamental qui existe entre le mythe de la « France terre d’asile » et sa réalité. Nathalie.Salvadora

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