François Lamy, « Dans les quartiers populaires, le pouvoir de mémoire », Libération, 27 juin 2013.

Par FRANÇOIS LAMY Ministre délégué à la Ville

Parmi les 27 décisions du Comité interministériel des villes du 19 février, le gouvernement a décidé de conduire un programme national sur la mémoire collective dans les quartiers populaires. Les initiatives locales visant à recueillir la mémoire des habitants ont jusqu’à présent été souvent menées dans le cadre des opérations de rénovation urbaine, et pour être très clair, lorsqu’on a détruit des immeubles. En guise de thérapie préparatoire à la reconstruction de ce qui constituait pour beaucoup le quartier de leur enfance, entretiens et expositions locales ont constitué des archives contemporaines.

Ce que je veux désormais, c’est que les souvenirs et les analyses des habitants, c’est-à-dire des premiers concernés, soient considérés à la hauteur de leur valeur, comme le fondement préalable à l’élaboration du renouvellement urbain, et comme un levier d’affirmation de ces habitants et de leur pouvoir d’agir.

A la peur et aux crispations identitaires, quelles que soient les idéologies qui les inspirent, la République oppose la reconnaissance des mémoires individuelles, la richesse des parcours de vie qui construisent et font évoluer la société française dans son ensemble.

Les habitants des quartiers populaires méritent que notre pays tout entier connaisse leurs histoires individuelles et collectives, et porte sur eux un regard différent, affranchi des représentations stéréotypées et négatives dont on les abreuve chaque jour. Les plus jeunes générations, qui ont grandi dans ces quartiers, ont besoin de s’approprier le passé pour construire leur chemin personnel, émancipé du poids de l’histoire, pour inventer leur avenir et participer avec confiance à celui de notre pays.

La République doit soutenir les acteurs de l’éducation, de la politique de la ville, les médiateurs culturels, les associations d’habitants, dans le recueil de cette mémoire vivante avec les habitants, pour donner aux enfants de France les moyens d’inscrire précisément leur famille, leur lieu de vie, leurs souvenirs, dans la chronologie nationale. Ainsi, nous remettrons en lumière ce qui fait notre histoire commune, notre «vivre ensemble».

Pour cela, un programme sur la mémoire des quartiers populaires vient d’être lancé par le ministère de la Ville, sous l’autorité indépendante d’un collectif de chercheurs, d’associations et d’urbanistes animé par l’historien Pascal Blanchard. Il aura pour mission de valoriser les initiatives déjà entreprises, de les mettre à la disposition du grand public, et de les compléter, notamment par une tournée nationale sur l’histoire locale dans les quartiers populaires.

Ce programme concernera tous les quartiers en rénovation urbaine, pour que demain les traces du passé soient partie intégrante de notre patrimoine commun. L’inscription de la mémoire comme outil d’élaboration des futurs «contrats de ville» et des prochains programmes de rénovation urbaine sera d’autre part contractualisée sous la forme du «1% mémoire», sur le modèle du «1% artistique».

L’histoire des deux conflits mondiaux, de la colonisation et de l’émancipation des peuples, l’histoire industrielle et des crises économiques du XXe siècle ainsi que l’histoire culturelle et artistique de notre pays seront placées en regard des mémoires locales et familiales dans les quartiers populaires.

Trente ans après la Marche pour l’égalité et contre le racisme, une génération de militants pour la dignité des habitants va rappeler ses combats et faire le lien avec tous ceux qui depuis des années poursuivent sur le terrain, sous d’autres formes, la mobilisation pour l’égalité. Alors que le gouvernement s’est engagé dans une réforme de la politique de la ville et des politiques d’intégration, la mémoire a le pouvoir de remobiliser les consciences pour faire reculer les fractures urbaines et sociales.

Parce qu’elle s’oppose à l’invisibilité sociale et qu’elle raconte une histoire de la France contemporaine, la mémoire des habitants des quartiers populaires est un vrai levier contre les discriminations et pour l’égalité des territoires et des citoyens.

Source: Libération.

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