« La ‘mémoire des quartiers’ n’est pas une marchandise », Libération, 30 juillet 2013

Par ALIMA BOUMEDIENNE-THIERY, SOUAD FRIKECH, HÉDI CHENCHABI, MOHAMED BEN SAÏD, MOHAMMED OUADDANE Du collectif Egalité des droits – Justice pour tous (tes)

Depuis plus de trente ans, les «quartiers» font l’objet d’un traitement négatif qui alimente en préjugés l’opinion publique : ce serait des «zones de non-droit» ! C’est trop vite oublier les causes réelles des situations de grande précarité sociale et économique affectant une grande partie de ces territoires et leurs populations. C’est trop vite oublier actes et crimes racistes, les incessantes injustices et nombreuses violences policières dont sont victimes notamment les jeunes. C’est ne pas comprendre le sens des révoltes urbaines cycliques ou les revendications des marches successives pour l’égalité des droits du début des années 80. La mobilisation du collectif pour l’Egalité des droits – Justice pour tous (tes) autour de la Marche pour l’égalité ne relève pas de la commémoration. Nous n’acceptons aucun «hold-up» politique ni aucune récupération des luttes sociales menées dans et depuis les quartiers.

Dans un article publié le 28 juin dans Libération, le ministre de la Ville, François Lamy, souligne les vertus salutaires du «pouvoir de la mémoire» pour «nos quartiers populaires» et leurs habitants. Un groupe «d’experts» dont les compétences sur les dynamiques urbaines laissent sceptiques – labellisé «Autorité indépendante» et animé par Pascal Blanchard (historien du fait colonial) – vient d’être désigné juste avant les vacances d’été pour remettre son rapport à l’automne ! Le ministre propose que «les souvenirs et les analyses des habitants, c’est-à-dire des premiers concernés, soient considérés à la hauteur de leur valeur comme le fondement préalable à l’élaboration du renouvellement urbain, et comme un levier d’affirmation de ces habitants et de leur pouvoir d’agir». Le ministre semble découvrir que la mémoire peut être un moyen de combattre les discriminations dont sont victimes les habitants des territoires de la rénovation urbaine. C’est par un programme à vocation nationale qu’il prétend redonner de la dignité à tous ces exclus de la «chronologie nationale». Vu les délais, un tel programme national ne pourra que s’approprier les réflexions et les expériences que les acteurs de terrain ont accumulées depuis plus de trente ans.

C’est donc avec stupéfaction que nous constatons que le ministre – contredisant d’emblée les ambitions démocratiques qu’il proclame haut et fort – peut écarter les procédures de consultation élargie et de collégialité de décisions démocratiques de base. Un projet ayant pour finalité de s’attaquer aux «fondements du renouvellement urbain» ne peut pas ressembler à une opération de marketing. L’enjeu politique posé par la «mémoire des quartiers» n’est pas une marchandise qui se monnaye au gré des échéances de l’agenda gouvernemental, que celui-ci soit électoral ou non. Les décisions et les principes avancés par le ministre peuvent être louables sur le fond, mais nous contestons la méthode choisie pour annoncer cette nouvelle «révolution» dans nos quartiers ! Depuis des décennies, des milliers d’acteurs associatifs et culturels, militants ou non, et nombre d’acteurs institutionnels, relais (dont l’Acsé, l’ex-Fasild…) et élus des collectivités locales, sont engagés sur le terrain pour faire face aux multiples situations d’inégalités et de discriminations.

Sans sous-estimer la dimension culturelle, il est important de rappeler que les solutions qui doivent être apportées sont avant tout d’ordre social, économique et politique. Un travail sur les représentations et les identités est voué à l’échec s’il ne s’accompagne pas d’une transformation des conditions sociales, culturelles et économiques d’existence des individus et des groupes. Ce que réclament les «habitants des quartiers» de manière permanente – dans les urnes et les révoltes -, ce sont des réponses claires et concrètes aux situations d’inégalités et de discriminations qui ne se réduisent pas aux logiques du «1 %» ! Nous ne voulons pas que des «experts» confisquent la parole des habitants des quartiers en parlant à la place de ceux qui sont directement concernés et impliqués.

Aucune politique publique durable ne pourra voir le jour sans une réelle consultation directe et démocratique. Nous sommes favorables à un travail de mémoire et d’histoire critique et permanent donnant les clés d’analyse et d’action pour lutter contre les inégalités et encourager l’émancipation des citoyens. Bien que peu relayées par les médias – et face au contexte de fragilisation politique et économique de l’intervention sociale -, nombre d’associations n’ont pas attendu l’aval des pouvoirs publics pour se fédérer, mutualiser et valoriser leurs expériences y compris dans le champ de la «mémoire». Elles constituent une force collective vigilante et soucieuse d’articuler le local et le global. Nous refusons toute démarche fondée sur une expertise extérieure à sens unique ou sur du prêt à penser. Une politique publique digne de ce nom doit favoriser les actions d’intérêt général contre toutes pratiques individualistes et/ou clientélistes !

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