Ahmed Nadjar et Marilaure Mahé, « Marche pour l’Egalité et contre le Racisme : pourquoi faut-il restaurer cette mémoire », Med’in Marseille, 25 octobre 2013

Afin de rappeler la véritable histoire de la marche pour l’égalité, de tirer les leçons de 30 années de luttes pour l’égalité des droits, et parce que chaque jour qui passe, nous rappelle qu’il n’est pas encore venu le temps de ranger ses baskets. Bien que les crimes racistes aient diminué d’intensité, les crimes policiers contre les jeunes des cités notamment ceux issus d’un pays musulman ou africain n’ont jamais cessé. Oui il ne faut pas baisser la garde quand Jean-François Copé, lui-même descendant d’immigré roumain juif ayant fui les pogroms, nous propose une loi sur devinez quoi ? Le droit du sol ! Mais qui va lui dire stop ça suffit ! quel est le journaliste qui va lui rappeler que si des gens comme lui était au pouvoir, sa famille qui vient du maghreb et d’Europe de l’Est n’aurait jamais bénéficié de l’asile économique ou humanitaire de la France ! Oui, à force de surenchérir, qu’elle soit d’Hongrie (n’es-ce pas M. Sarkozy !), d’Espagne (n’es-ce pas M. Valls !) ou d’Algérie … La dernière génération de l’immigration finira déchue de sa nationalité car il y aura toujours plus français qu’eux ! Oui pour nous*, français de branchages, contrairement aux Français de souche comme Mme Taubira (puisque la Guyane est Française depuis belle lurette) devons plus que les autres être à la hauteur de notre devise de fraternité. D’où le nécessaire devoir de mémoire et cette série de questions à Marilaure Mahé, éternelle marcheuse pour l’égalité, qui avait tendu la main il y a 30 ans à « mes grands frères » Toumi et Djamel, et leur groupe de Lyonnais d’orgine un peu trop contrôlée… L’Ironie de l’histoire, hormis un autre marcheur authentique dont nous respectons le silence, à Marseille, Marilaure Mahé est la seule Marseillaise d’aujourd’hui à avoir fait « la Marche des beurs ! »

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Photo exceptionnelle d’Amadou Gaye (©), Photographe de toute la Marche. Ici l’étape de Strasbourg, de gauche à droite : Fatima Mehallel avec son joli chapeau, puis les « flamboyantes » Cécile, Marilaure (au milieu) et enfin Malika Boumédiene qui préférait les bouclettes en 1983.

Med In Marseille : Marilaure après des années de silence** vous avez beaucoup parlé de la marche ces derniers mois. Trente ans après, on l’évoque aussi sous l’angle de la mémoire à restaurer qu’est-ce que cela vous inspire ?

Marilaure Mahé : Si je pense au terme de mémoire que nous avons tous en bouche et en discours, je me faisais la réflexion suivante l’autre jour : La mémoire c’est comme beaucoup de concepts que l’on brandit pour mieux s’en affranchir. La mémoire, plus on en parle moins on en fait, moins on la réveille.

Exemple, le concept de lutte contre les discriminations, c’est au moment où on en parlait le plus – au début des années 2000 – au moment où on multipliait les textes juridiques et les déclarations, où l’on communiquait le plus sur les plans territoriaux de lutte (PTLCD) que les discriminations sont apparues encore plus nombreuses. Alors peut-être étaient-elles plus cachées avant et c’est pour cela que par contraste, elles apparaissaient en masse depuis les années 2000. En tout cas, pour avoir milité pour l’égalité et travaillé dans le champ de la lutte contre les discriminations, j’ai l’impression que tout se passe comme si : Rabâcher médiatiquement sur les discriminations évitait de lutter vraiment contre.

Autre concept, celui de participation des habitants, j’ai eu la très nette impression que plus on parle de participation des habitants moins ils participent vraiment. Là aussi, peut-être n’est-ce qu’une impression due aux attentes qui seraient plus fortes, à la mesure du nombre des discours produits. En tout cas, au début des années 80, on en a beaucoup parlé, les habitants n’ont pas participé davantage et puis on n’en a plus parlé du tout…

Pour en reparler aujourd’hui … Peut-être devrait-on se méfier.

Pour la mémoire, c’est pareil. Plus on en aurait besoin, pour assurer la transmission des luttes, plus on en parle, moins les conditions qui permettent de retrouver une mémoire collective sont remplies. La façon dont chacun s’empare de l’histoire de la marche illustre malheureusement le brouillage auquel nous participons tous.

Je fais court sur les institutions qui instrumentalisent cette histoire pour se donner bonne conscience. Je fais court aussi sur les héritiers de la marche – qui aussi éloignés soient-ils – trouvent tous à interpréter à leur gré le message de la marche.

Je me concentre ici sur cette volonté affichée de mémoire : Au lieu de mettre en lumière ce qui s’est passé avant la marche, partout en France mais en faisant un focus sur les Minguettes, au lieu de chercher à révéler les positionnements des uns et des autres pour voir comment la marche a fait évoluer ces positionnements – c’est d’autant plus important que c’est une caractéristique forte de ce mouvement que de rallier et d’entrainer des personnes sceptiques au départ – au lieu de recenser les rôles de chacun pour voir les multiples contributions à ce mouvement, il apparait plus important de se déclarer … marcheur.

Si l’étiquette d’ancien marcheur recouvre outre la petite quarantaine de marcheurs qui a rallié Paris, ceux qui ont marché un jour ou un week-end, ceux qui ont marché quelques heures à l’arrivée dans leur ville, ceux qui ont préparé une étape, ceux qui ont organisé des cars pour aller à Paris, ou ceux qui ont marché ente Bastille et Montparnasse le trois décembre, alors nous sommes dans la confusion la plus totale.

S’il s’agit de restaurer une mémoire qui nous permet – non pas de s’auto satisfaire – mais d’analyser pour mieux poursuivre, il convient de faire le travail qu’a entrepris Salika Amara.

Puisque l’on voit bien que même dans la quarantaine de Marcheurs, il y a encore des distinctions à faire. Non pas en terme de mérite d’ailleurs, on peut avoir des personnes parties de Marseille qui ont fait moins de présence que d’autres parties de Valence … Et entre les huit des Minguettes, il y a aussi des rôles spécifiques … Il y aurait des choses instructives à dire sur le parcours singulier de tel ou tel mais là n’est pas la question.

S’il s’agit de restaurer une mémoire qui nous soit collectivement utile, il est important que ceux qui se disent marcheurs sans l’avoir été, retrouvent la mémoire de ce qu’ils ont fait vraiment, car cela est important et ne doit pas se perdre. Ceux-là ont à leur actif des actions glorieuses et méritantes : création d’associations diverses, de femmes, de lutte contre le racisme, des radios militantes des troupes de théâtre … l’organisation de forums justice, l’accueil des marcheurs lyonnais le 15 octobre à Marseille ou en d’autres villes plus tard, bien sûr l’accompagnement des marcheurs dans leur ville et à Paris sans qu’il soit besoin de s’inventer un rôle que l’on n’a pas tenu.

La mémoire de la marche et de son environnement exige ce retour sur soi. C’est de notre responsabilité de le faire pour exhumer toutes la richesse encore enfouie. La mémoire revient à chacun quand on éclaircit les choses et que l’on sort petit à petit de la confusion.

* Il va de soi qu’à Med’In Marseille les journalistes ne sont pas tous issus de l’immigration. Le « nous » est employé par Ahmed Nadjar, journaliste d’origine contrôlée, qui dénonce l’attitude honteuse des zélés-complexés issus de la dernière vague de l’immigration qui crient à l’invasion, et ferment la porte à ceux qui viennent derrière. Une posture payante : à chaque fois ces derniers sont promus médiatiquement et politiquement, ils finissent par intégrer les plus hautes sphères, se gavent… Mais à force ils risquent de finir par la diète mortelle d’un régime Vichy !

Source: Med’in Marseille

« 30 ans après, une « assise » de véritables « marcheuses » ! », Med’in Marseille,23 octobre 2013

Le 15 octobre 2013, cela faisait trente ans qu’une poignée de jeunes des Minguettes avait entamé à Marseille la longue marche pour l’égalité et contre le racisme qui devait rassembler 100 000 personnes à Paris le 3 décembre 1983. Rapidement rejoints par d’autres marcheurs de Paris, de Valence et d’ailleurs. Parmi eux, beaucoup de jeunes femmes que l’histoire a oublié. En ce 15 octobre 2013, l’EPI ou l’Espace Projets Interassociatifs de Vaulx-en-Velin décidait de leur rendre hommage en invitant plusieurs d’entre elles à participer à un débat dont cette structure inter associative dédiée à la citoyenneté et à l’égalité des droits a le savoir-faire.

C’est l’Aïd, ce 15 octobre 2013, ce qui n’empêche pas l’affluence au centre social George Levy qui reçoit Fatima de Lyon, Malika de Annonay, Marilaure de Marseille et Kaissa de Paris.

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De gauche à droite Kaissa Titous du collectif jeunes d’accueil de la Marche à Paris ; ensuite trois véritables marcheuses : au micro Marilaure Mahé – marcheuse permanente de Marseille à Paris ; Malika Boumédiene – marcheuse permante de St Valier à Paris ; Fatima Mehallel – marcheuse permanente de Marseille à Paris.
  • Nous étions plus nombreuses encore dit Marilaure, il y avait Cécile, Kheyra, Nacéra, Colette, Taoues, Dalila.
  • Les filles étaient importantes dans la marche, c’est ce que nous disent les marcheurs aujourd’hui encore quand on se rencontre, la marche n’aurait pas pu se faire sans vous.
  • Donc vous n’étiez pas cantonnées aux tâches domestiques, lance un jeune homme en souriant ?
  • Le fait est que notre emploi du temps était le même pour tous les marcheurs, puisque nous ne faisions que marcher et délivrer un message dans les rencontres informelles, les petites réunions, les gros meetings, plus rarement les réceptions municipales et les média… Nous étions accueillis avec le gîte et le couvert donc pas de tâches domestiques. Mais surtout nous prenions la parole – dans mon souvenir – autant qu’on le voulait.
  • Les filles sont-elles allées à l’Elysée ?
  • J’y étais – répond Malika – avec Cécile, nous étions donc deux femmes sur huit. Il est vrai que les initiateurs de la marche étaient des hommes.
  • Que diriez-vous des rapports hommes femmes ?
  • C’était des rapports égalitaires, ça allait de soi beaucoup plus que maintenant. Aujourd’hui, moi qui ai des enfants, dit Fatima, je ressens les regards ou même les propos réprobateurs des garçons dans les cités et autres lieux publics sur ma façon de m’habiller, de me maquiller etc. Je pense qu’on a régressé sur ce plan, vraiment.
  • Une jeune femme du public parle des progrès réalisés en trente ans, qu’elle constate quand elle entend parler ses parents sur ce qu’ils vivaient et dit que c’est d’autant plus difficile d’exprimer une plainte et donc de s’engager dans une action offensive parce qu’elle ne paraîtrait pas légitime, surtout quand, comme moi on habite le centre-ville, qu’on fait des études et que pourtant on sent bien une certaine discrimination mais insidieuse.

Beaucoup acquiescent

  • Oui c’était plus facile de riposter en 1983, quand c’était la vie qu’on devait défendre.
  • Ce racisme meurtrier a peut-être diminué mais il n’a pas complètement disparu, dans les cités enclavées on le ressent très fort – dit Marilaure. Il y a donc encore à se battre contre cela. Mais aussi contre les autres formes de discrimination très présentes dans le domaine du travail, de l’accès aux droits …

Kaissa poursuit sur les discriminations dans le logement et sur les programmes de rénovation urbaine sur lesquels elle est très engagée actuellement. Elle rappelle qu’elle n’a pas marché mais qu’elle était membre fondateur du Collectif jeunes parisien qui a soutenu les marcheurs. Elle était présidente de Radio beur à l’époque et avec d’autres associations comme l’ANGI (Association nouvelles générations immigrées) où les femmes étaient majoritaires et meneuses, elle a contribué à créer ce collectif d’accueil des marcheurs, autonome des autres organisations telles que la LDH, le MRAP etc.

Une éducatrice militante des JALB dans les années 90, rappelle que ce sont des femmes qui ont crée le groupe Zaama de banlieue dans les années 80, et que quand il s’est transformé en Jeunes Arabes de Lyon et Banlieue, les femmes étaient encore prépondérantes. La soirée s’est poursuivie dans un échange très inter actif avec une salle très diversifiée en âges et dans laquelle on trouvait des élus municipaux et régionaux.

Source: Med’in Marseille

L’EPI Kézaco :

l’EPI reprend les valeurs républicaines et démocratiques que sont la laïcité, la liberté de conscience et d’expression, l’égalité des droits et des devoirs et la solidarité. A partir de ces valeurs, les objectifs de l’Espace Projets Interassociatifs sont de lutter contre le racisme et toutes les formes d’exclusions ; d’encourager la réflexion et l’accès à la citoyenneté ; de promouvoir l’égalité entre les femmes et les hommes ; de faciliter l’insertion dans la société française des populations issues de l’immigration ; de favoriser la connaissance, l’échange et le dialogue entre les différentes composantes de la société française. Ses activités principales s’inscrivent dans une démarche d’éducation populaire et s’organisent autour de la formation des responsables et des bénévoles associatifs, d’un soutien technique et pédagogique aux projets associatifs, de l’organisation d’actions collectives à caractère culturel, du suivi et de l’accompagnement des porteurs de projets collectifs. Rien d’étonnant dès lors que l’équipe composée de six salariés décide de recevoir les marcheuses de 1983. Le 10 octobre précédent, l’EPI avait déjà reçu quatre femmes militantes de France, d’Algérie, de Tunisie et du Maroc.

Documentaire « Les marcheurs, chronique des années beurs » de Samia Chala, Thierry Lercere et Naima Yahi, diffusion LCP, 18 novembre 2013.

En passant

Marcheurs (Les) – Chronique des années beurs

Thèmes : Emigration

Réalisateur(s) : Samia Chala , Naïma Yahi , Thierry Leclère

Pays de production : France

Type : Long métrage

Genre : Documentaire

Edition du festival : Maghreb des films novembre 2013

Année 2013 / 52’

Synopsis Qui se souvient de cette improbable poignée de marcheurs « pour l’égalité et contre le racisme » partis sur les routes de France, en octobre 83, dans l’anonymat, pour finir en apothéose à Paris, près de 100 000 personnes à la Bastille, et le palais de l’Élysée sur la ligne d’arrivée ?  » “Rengainez, on arrive, la chasse est fermée” clamait la Marche qui répondait aux violences policières et aux nombreux crimes racistes qui avaient marqué le début des années 80. Roman de la « génération beur », Les Marcheurs revisite cette histoire méconnue et raconte l’irruption sur la scène publique des jeunes arabes de la « seconde génération », leurs espoirs comme leurs désillusions, leur âpre combat pour être reconnus comme des Français à part entière et rappeler ainsi le long processus d’enracinement des Maghrébins en France. Djamel Attalah, Farida Belghoul, Christian Delorme, Djida Tazdaït, Kaïssa Titous, Abdelaziz Chaambi. D’anciens marcheurs et acteurs de cette époque témoignent, aux côtés d’écrivains et d’artistes emblématiques de la « génération beur » comme Azouz Begag, Rachid Taha et Magyd Cherfi. Les Marcheurs raconte la prise de parole des enfants de l’immigration. Leurs échecs, leurs réussites et leur âpre combat jusqu’à aujourd’hui, pour être reconnus comme des Français à part entière.

http://maghrebdesfilms.fr/Marcheurs-Les-Chronique-des-annees

– RETROUVEZ LE DOCUMENTAIRE

LE 18/11/2013 À 22H30

Les marcheurs, chronique des années beurs

Rediffusion le :

samedi 23/11/2013 à 22h00
dimanche 24/11/2013 à 18h00
lundi 25/11/2013 à 17h15
Durée : 52 minutes

http://www.publicsenat.fr/cms/emission/emission.html?idE=141740

Miguel Segui, « Égalité nous marchons encore », Hebdo L’Anticapitaliste, n°214, 24 octobre 2013

l y a 30 ans, elle était partie dans l’indifférence quasi générale le 15 octobre 1983, et vouée à l’échec par certains. Le 3 décembre 1983, 100 000 personnes manifestaient à Paris, concluant une marche décidée par un groupe de jeunes issus des cités de la banlieue lyonnaise.

Elle fut organisée suite aux crimes racistes, aux violences policières, et à une campagne électorale marquée par la xénophobie, l’idéologie sécuritaire et des alliances électorales entre la droite et le FN comme à Dreux. L’histoire bégaye.

« Rengainez on arrive ! » criaient les manifestantEs pour symboliser les discriminations et le racisme vécus par les habitantEs des quartiers, en particulier par les jeunes. Après avoir été « triée » en écartant « les délinquants » (sic), la délégation fut reçue par Mitterrand et les jeunes obtinrent comme seule réponse concrète la carte de séjour de 10 ans et des promesses assez générales sur les véritables problèmes des quartiers : les violences policières, le racisme, le chômage, la précarité, les logements insalubres, l’absence de services publics, etc. Peu de temps après, Mitterrand enterra définitivement la promesse du droit de vote pour les étrangers aux élections municipales.

Toujours d’actualité

Aujourd’hui, le constat est amer : cela a empiré « grave » ! Le 15 octobre, François Lamy, ministre de la Ville, est allé poser une plaque commémorative des 30 ans de la marche dans le quartier des Minguettes à Vénissieux. Il pense peut-être que cela suffira à cacher la faillite totale des politiques sociales et économiques appliquées dans les quartiers populaires par les différents gouvernements. Il pense aussi peut-être récupérer la marche et sa mémoire.
Toumi Djaidja, initiateur de la marche, explique dans un communiqué qu’il ne participera pas à « un acte de récupération de la marche et qu’il ne peut signer un chèque en blanc au gouvernement »… Il a bien raison !
Si nous voulons éviter que les institutions de leur « République » ne figent à jamais la marche sur du papier glacé ou bien qu’elle ne se résume qu’à un film, nous devons lutter dans nos rues, nos quartiers, nos lieux de travail et chômage, nos lieux de vie, contre le racisme et pour l’égalité.

Constitué pour « commémorer » de manière militante les trente ans de la marche, le collectif national « Égalité des droits/Justice pour tou-te-s » a lancé un appel à organiser partout où c’est possible des initiatives pour montrer l’actualité de la marche et se retrouver toutes et tous ensemble pour une manifestation nationale ce 7 décembre.
Cette manifestation devra réunir les sans-papiers, les Roms, les jeunes, les femmes… autour de l’égalité des droits, contre le racisme. Le NPA soutient cet appel et sera dans la rue. Par les temps qui courent, cela devrait nous servir d’antidote à la politique nauséabonde menée par Hollande, Ayrault et Valls, et contre la droite, l’extrême droite et les fascistes.

Source: NPA

Laurent Burlet, « Il y a 30 ans, la « Marche des beurettes » : elles ont encore des choses à dire », Rue89Lyon, 22 octobre 2013

Dans le flot des commémorations des 30 ans de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, renommée « Marche des beurs », on oublie un peu vite que le quart de la cinquantaine de marcheurs étaient des marcheuses. Rencontre avec quatre d’entre elles qui ont encore des choses à dire.

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Kaïssa Titous : « Dans les années 80, ce sont les femmes qui dirigeaient les associations dans les quartiers »

Kaissa-titous-marche-beursComme Kaïssa Titous, toutes les femmes qui ont marché en 1983 ont une cinquantaine d’années ©Laurent Burlet/Rue89Lyon

La Marche pour l’égalité et contre le racisme
A l’origine, ils étaient une quinzaine, partis de Marseille en réaction à une énième bavure policière dont Toumi Djaïdja avait été la victime, dans son quartier de Monmousseau, aux Minguettes. Sur son lit d’hôpital, c’est lui qui avait lancé cette idée avec le père Christian Delorme. Cette marche se termina par une manif de 100 000 personnes à Paris. François Mitterrand avait rencontré une délégation de marcheurs.

Lorsque Kaïssa parle, elle harangue son auditoire. Question d’habitude. Kaïssa a trente ans de militantisme derrière elle. Quand la Marche pour l’égalité et contre le racisme s’est élancée, elle œuvrait à Radio Beur, à Paris. Elle pensait, comme nombre de militants des quartiers, plus politisés, que les marcheurs étaient « manipulés par les curés » car deux religieux (le père Delorme et le pasteur Costil) les accompagnaient.

Devant l’engouement populaire, ils se sont ravisés. Et Kaïssa est devenue la présidente du « Collectif jeune » qui a « accueilli » la Marche à Paris, rassemblant 100 000 personnes lors d’une dernière manif.

Aujourd’hui, elle rend hommage aux « Marcheurs » qui ont « ouvert un sillon » en créant une dynamique importante dans les quartiers, particulièrement chez les femmes :

« Dans les années 80, la majorité des associations étaient dirigées par des filles ».

Fathma et Hamida, deux travailleuses sociales de Vaulx-en-Velin, qui l’écoutent ce soir là, se reconnaissent dans ses paroles :

« Après la Marche, on était au Jeunes arabes de Lyon et de sa Banlieue (JALB). C’était l’époque des luttes sur les prisons ou contre la double peine ».

Trente ans après la Marche, « les femmes sont devenues invisibles dans l’espace public » selon Kaïssa :

« La position des femmes s’est détériorée dans les quartiers. Il faut le reconnaître. »

Malgré tout, elle n’a rien perdu de sa flamme. Elle qui habite toujours en banlieue parisienne, se bat contre les démolitions de logements sociaux dans les quartiers. Ce qu’on appelle des opérations de « renouvellement urbain » et qu’elle nomme, elle, des opérations de « blanchiment de la ville » :

« Mon père était ouvrier chez Renault. Après avoir fermé les usines où les maghrébins travaillaient, on détruit nos logements ».

Fatima Mehallel : « Mon quotidien, c’est mon combat »

Fatima-Mehallel-marche©Laurent Burlet/Rue89Lyon

Making-of
Pour les 30 ans de la « Marche pour l’égalité et contre le racisme », l’Espace projets interassociatifs (EPI) de Vaulx-en-Velin organisait une rencontre-débat autour des marcheuses de 1983. La soirée a réuni une cinquantaine de personnes au centre social de la Grappinière, l’un des quartiers vaudais.

C’était la grande timide du groupe. Jamais à se mettre en avant. Les grands discours, comme elle dit, elle les laisse toujours aux autres. Habitante du quartier Olivier de Serres à Villeurbanne (aujourd’hui démoli), elle a connu par hasard la Marche, par hasard, via le cousin du père Christian Delorme, « le curé des Minguettes », l’un de ses initiateurs.

« Nous, les filles maghrébines, nous ne sortions pas. Du coup, nous n’étions pas directement concernées par les crimes racistes alors que pour les garçons, la chasse était ouverte. »

Sa mère ne voulait pas que Fatima parte faire la Marche. Elle avait peur. Mais elle ne s’est pas opposée quand Fatima a posé les valises dans le couloir.

« Quand je suis rentrée, mes parents étaient fiers de moi. J’avais représenté mon quartier ».

Même si son quartier d’alors, elle le décrit comme une « poubelle ».

Après la Marche, Fatima est revenue à sa vie d’avant. Elle a déménagé de Villeurbanne pour connaître d’autres quartiers populaires : les cités de Vaulx-en-Velin puis celles de Gerland, à Lyon.

Comme beaucoup de monde, elle note une réelle amélioration sur le front des crimes racistes. Mais elle pointe aussi une transformation du racisme en islamophobie. Mais elle dit ne pas le subir :

« Je suis musulmane mais je suis moderne. La relation que j’entretiens avec Dieu ne regarde que Dieu ».

Elle se dit effrayée par le nombre de femmes qu’elle voit voilées :

« Les femmes sortent plus mais elles doivent porter le hijab ou un jogging. Sinon, elles se font traiter de putes. »

Après la Marche, elle n’a pas rejoint d’association. « Je veux être dans le concret », dit-elle. Son « âme est féministe » :

« Mon combat, c’est tous les jours que je le mène. Quand je suis arrivée à Gerland. Je ne m’habillais pas comme je voulais à cause des regards des hommes. Après, je me suis dit que je m’habillerai comme je veux. Il ne faut pas se laisser imposer une manière de se vêtir ou qui on doit fréquenter. »

À 51 ans, aide à domicile chez les personnes âgées, divorcée, elle est fière d’avoir transmis ses valeurs à ses enfant qu’elle a élevés seule :

« Si j’écoute certaines femmes du quartier, je devrais marier ma fille avec un musulman. Le chéri de ma fille est un Français (comprendre « européen », ndlr). Par notre intermédiaire, on fait changer les mentalités ».

Malika Boumediene : « Le quart d’heure de gloire puis l’anonymat »

Malika-Boumediene-marche-beurs©Laurent Burlet/Rue89Lyon

Malika a rencontré Dieu. Enfin, celui qu’on appelait comme ça dans les années 80 : François Mitterrand. Cette jeune Ardéchoise faisait alors partie de la délégation d’une dizaine de personnes qui a été reçue par le président de la République, après la manif parisienne.

A son retour à Annonay, dans le nord de l’Ardèche, un journaliste du Dauphiné Libéré l’attendait chez elle. Elle était devenue une star locale et la fierté de ses parents. Ces mêmes parents qui lui avaient interdits de rejoindre la Marche. « Mais je suis partie en cachette », raconte-t-elle :

« Ils avaient peur des réactions des gens que nous allions croiser. Il faut dire qu’il y avait tellement de crimes racistes que leur inquiétude était justifiée ».

Elle a finalement pris la Marche en route, le lendemain d’un débat à Valence.

« Je me sentais concernée car j’avais un frère ».

Elle se souvient particulièrement d’un fait divers qui l’avait fortement ébranlé. En juillet 1983, à la « Cité des 4000″, à la Courneuve, Taoufik Ouanès, neuf ans, qui jouait avec des pétards au pied de son immeuble, avait été abattu par un habitant de la cité. Après avoir été arrêté, le meurtrier avait été remis rapidement en liberté.

Aujourd’hui, elle vit toujours à Annonay. Elle est aide-soignante. Sa fille de 23 ans l’accompagne pour les commémorations de la Marche. C’est elle aujourd’hui qui tient les discours revendicatifs :

« On est toujours renvoyés à nos origines. Je suis la fille d’une fille d’immigré algérien. Mes enfants seront-ils qualifiés d’arrière petits enfants d’immigrés ? »

Marie-Laure Mahé : « Je ne voulais pas vivre en apartheid »

Marie-Laure-Mahe-Marche-beurs©Laurent Burlet/Rue89Lyon

Marie-Laure, comme son prénom le laisse supposer, n’est pas d’origine maghrébine, contrairement à l’immense majorité des marcheurs et marcheuses.

« Ma participation à la Marche n’était pas que du soutien. Je me sentais tout autant agressée par cette partition qui régnait à l’époque. Je ne voulais pas vivre en apartheid ».

Élève éducatrice à l’époque de la Marche, Marie-Laure a été de toutes les grandes luttes anti-racistes de l’époque. Elle a participé à Convergence 84, une sorte de seconde Marche contre le racisme mais cette fois-ci en mobylette, en application du slogan : « la France, c’est comme une mobylette, pour avancer il faut du mélange ».

Elle a œuvré à la création de l’association Mémoire fertile, qui se voulait une « riposte à la récupération par le PS via la création de SOS Racisme » du mouvement anti-raciste né de la Marche de 1983.

Marie-Laure s’auto-qualifie volontiers de « gauchiste » mais jamais de féministe.

« C’est normal qu’on parle moins des marcheuses que des marcheurs. Les jeunes femmes étaient beaucoup moins concernées par les crimes racistes ».

Il y a trente ans, les marcheuses représentaient un quart de l’ensemble des marcheurs.

Hier éducatrice spécialisée, aujourd’hui psycho-pédagogue, elle vit à Marseille dans une zone pavillonnaire « calme » non loin des cités des quartiers nord de la ville. On la sent un brin désabusée :

« Il y a de nombreuses familles maghrébines qui habitent le quartier. Elles votent FN et mettent leurs enfants dans le privé parce que, disent-elles, il y a de la « racaille » dans les établissement publics ».

Source: Rue89Lyon

Entretien « Toumi Djaïdja : « Le message a dépassé le messager », RTL, 15 octobre 2013

Le Choix de Yves Calvi du 15 octobre 2013 en vidéo : le 20 juin 1983, la police tire sur un jeune des Minguettes, dans la banlieue de Lyon. Malgré un climat de tension, l’incident ne dégénèrera pas. Au contraire, elle sera à l’origine d’une grande marche.

A écouter ici.