Amélie Meffre, « Marcher pour l’égalité », Nouvelle voie ouvrière, 6 octobre 2013

De la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, plus connue sous le terme de Marche des Beurs, on retient généralement le grand show médiatique de l’arrivée sur Paris, le 3 décembre. Si l’histoire de la marche a été faite jusqu’ici par les témoins et les marcheurs eux-mêmes, trente ans après, les historiens commencent à se pencher sur le dossier.

Chronologie________________________________

Mars 1983
Le FN fait une percée
aux municipales de Dreux (28).

27 avril 1983
Création de SOS Avenir Minguettes,
présidée parToumi Djaïdja

        9 juillet 1983
Toufik Ouanès, 9 ans, est tué à
La Courneuve par un habitant.

15 octobre 1983
Départ, de Marseille, de la marche pour l’égalité et contre
le racisme.

          14 novembre 1983
Habib Grimzi est défenestré
par des légionnaires du train Bordeaux-Vintimille

3 décembre 1983
Arrivée des marcheurs à Paris, accueillis par 100 000 personnes.

Juillet 1984
Instauration de la carte de séjour de dix ans.

1er décembre 1984
Arrivée à Paris des mobylettes de Convergence 84.

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L’été 1981, le quartier des Minguettes à Vénissieux (69) focalise les médias alors que les rodéos s’y multiplient ; le terme de « violence urbaine » fait son apparition. Pour l’historien Yvan Gastaut, c’est aussi à ce moment-là que certains comme Gaston Defferre, ministre de l’Intérieur, mettent en parallèle le développement de l’insécurité et de l’immigration. Le climat est tendu, au moment où le FN fait une percée, lors des élections municipales de 1983 à Dreux (28).

Un climat de violence
À cette époque, la France connaît aussi une explosion sans précédent des crimes à caractère raciste, comme le rappelle le chercheur Abdellali Hajjat : 203 Maghrébins tués entre 1971 et 1989. Radio Beur, créée en 1981, dans la mouvance des radios libres, se fait l’écho de la longue litanie des assassinats qui débouchent bien souvent sur des non-lieux. Une liste de 40 crimes est établie par la radio et le nouveau journal Sans Frontière (1). De nouveaux médias apparaissent qui se font l’écho de ces questions, comme l’agence de presse IM’média. Aux Minguettes (69), les tensions entre la police et la jeunesse sont extrêmes. Le 22 mars 1983, une descente de police provoque un sit-in de quelque 350 habitants devant le commissariat de Vénissieux. Une semaine plus tard, une grève de la faim pour dénoncer les violences policières est lancée par quelques jeunes du quartier de Monmousseau, soutenus par des militants pro-immigrés, tels le prêtre Christian Delorme et le pasteur Jean Costil, de la Cimade.
Le 27 avril, ils créent SOS Avenir Minguettes, présidée par Toumi Djaïdja, entouré de Farouk Sekkaï, Mohamed Khira, Patrick Henry, Djamel Mahamdi et Mohamed Ouzazna. Parmi leurs reven­dications, une égalité de traitement par la police et la justice, le droit au travail et au logement. Comme le révèle Abdellali Hajjat, une discrimination était établie par les bailleurs sociaux, avec un « seuil de tolérance » vis-à-vis des familles maghrébines aux Minguettes.

Une démarche pacifiste
Le 18 juin 1983, Toumi Djaïdja reçoit une balle tirée à bout portant par un policier. L’idée d’organiser une marche pacifiste de Marseille à Paris est lancée. Le 9 juillet, l’assassinat à La Courneuve (93) de Toufik Ouanès, 9 ans, par un habitant fait grand bruit. C’est dans ce climat de violence qu’une trentaine de personnes part de Marseille le 15 octobre dans une indifférence quasi générale. Parmi eux, le groupe de SOS Minguettes, dont une majorité de fils de harkis, mais aussi des militants pro-immigrés. « Nous marchions pour notre sécurité, pour ne plus nous faire flinguer dans les rues de Lyon ou d’ailleurs », se souvient Marie-Laure Mahé, marcheuse, lors d’une rencontre organisée par le journal Presse et cité, le 31 mai dernier.

Nous marchions pour ne plus nous faire flinguer
dans les rues de Lyon ou d’ailleurs

Au fil des six semaines de marche, une montée en puissance va s’opérer, à partir de Valence (26). La presse nationale commence à couvrir l’événement. La médiatisation va aller crescendo, à partir de Strasbourg (67) avec la venue de Georgina Dufoix, secrétaire d’État à la Famille, alors que le 14 novembre, Habib Grimzi est défenestré par des légionnaires dans le train Bordeaux-Vintimille. À l’arrivée sur Paris, le 3 décembre, c’est l’apothéose, 100 000 personnes se rassemblent pour accueillir les marcheurs. François Mitterrand reçoit neuf d’entre eux, qui annoncent, à leur sortie de l’Élysée, la carte de séjour de dix ans pour les étrangers ; elle sera instaurée en juillet 1984. Une réponse pour le moins décalée, alors que ces enfants de la deuxième génération sont pour la plupart français…

Si, bien souvent, on ne garde de l’événement qu’une initiative antiraciste, c’est que les revendications ont changé entre la création de SOS Minguettes et l’appel à la marche. « Le but de la marche était de sortir de l’isolement, de faire pression auprès du gouvernement socialiste pour montrer qu’une France fraternelle existait. D’où une revendication plus générale que celles de SOS Minguettes sur le droit au travail et au logement », explique Abdellali Hajjat. La revendication de la carte de séjour de dix ans, portée par les associations de soutien aux travailleurs immigrés, est ainsi popularisée à cette occasion, d’autant qu’en juillet 1983, la Cimade lance une campagne. Le chercheur rappelle encore que le Conseil des ministres du 31 août 1983 lance une étude sur le sujet. En d’autres termes, bien avant l’arrivée de la marche sur Paris, la carte de séjour de dix ans est déjà dans les tuyaux.

L’impact de l’événement
Alors que l’année suivante, Convergence 84 réitère la traversée de la France, en mobylette cette fois, mettant en avant les revendications pour l’égalité, à l’arrivée, les « petites mains jaunes » de SOS Racisme apparaissent. Une véritable machine médiatique et politique, orchestrée par le parti socialiste qui servira de marchepied à bien des militants, Harlem Désir en tête.

Bientôt, la vague « Beur is beautiful » déferlera, mettant en avant la richesse d’une différence culturelle à travers les succès de Smaïn, Karim Kacel ou du groupe Carte de séjour. Les problèmes toujours prégnants que rencontrent les enfants d’immigrés, eux, sont mis de côté. En ce qui concerne les crimes racistes, difficile de dire que la marche a eu un réel impact en la matière. Si on observe une baisse en 1985, un pic est de nouveau atteint en 1988, qui dépasse celui de 1983. Par contre, la mobilisation a influencé les jugements. Ainsi, le 18 octobre 1980, à Marseille (13), Lahouari Ben Mohamed est tué par un CRS. Ce dernier ne sera condamné qu’à dix mois de prison dont quatre avec sursis. Le 28 septembre 1982, Ahmed Boutelja est tué à Bron (69). Le meurtrier, jugé en 1985, écopera de cinq ans de prison, dont deux avec sursis. Après 1983, le ministre de la Justice Robert Badinter adresse une instruction aux parquets, demandant une plus grande sévérité dans les jugements de crimes racistes.

Un anniversaire médiatique
Trente ans après, alors que les historiens se penchent sur l’événement, ce dernier constitue toujours un enjeu mémoriel. L’anniversaire promet d’être médiatisé quand le ministre délégué à la Ville, François Lamy, annonce le 27 juin, dans Libération, « un programme national sur la mémoire collective dans les quartiers populaires ». Le 27 novem­bre, sortira dans les salles La Marche, un film de Nabil Ben Yadir avec, notamment, Jamel Deb­bouze. De nombreuses initiatives vont saluer l’événement (2) ; certaines associations dénoncent déjà une instrumentalisation (voir encadré). Une histoire qui n’en finit pas de faire débat, quand les revendications d’hier sont toujours d’actualité et que le FN bat plus que jamais des records électoraux.

(1) Les numéros de Sans Frontière sont consultables sur http://www.odysseo.org
(2) Voir le blog d’Abdellali Hajjat qui recense les événements liés à la marche : https://marcheegalite.wordpress.com. À noter, du 3 au 6 octobre, le Festival images de la diversité et de l’égalité au musée de l’Histoire de l’immigration (75012). Avec La Marche, de Nadir Ben Yadir, d’autres films sur les luttes de l’immigration, des rencontres avec les marcheurs et la première exposition sur la marche. www.lefidel.com

 

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La marche continue
Mi-juin 2013, le collectif national Égalité des droits/Justice pour tou-te-s lançait un appel pour que les revendications d’hier ne soient pas enterrées dans une commémoration sans lendemain. Signé par une centaine d’associations parmi lesquelles Au nom de la mémoire, l’agence IM’média, le Forum social des quartiers populaires (FSQP), Droit au logement (DAL), le MRAP, ­Attac France ou la Ligue des droits de l’homme, le texte souligne ainsi : « Notre marche ne s’est pas terminée le 3 décembre 1983. Nous n’avons jamais cessé de marcher et de lutter. Même si nous avons remporté des victoires ou obtenu quelques avancées, la situation des immigrés et de leurs descendants, dont beaucoup sont français, n’a cessé de se dégrader. Les habitants des quartiers populaires d’aujour­d’hui sont confrontés à des situations plus dures qu’en 1983. Trente ans pour arriver à ce constat amer : les violences policières comme les crimes racistes n’ont pas cessé et restent impunis. […] La promesse du président de la République d’alors, celle du droit de vote pour les étrangers extracommunautaires n’a jamais été tenue […]. »
Le collectif organise deux rencontres : le 15 octobre et les 18 et 19 octobre à Vaulx-en-Velin (69), ainsi que plusieurs manifestations dans toute la France du 25 novembre au 8 décembre. nx
Pour contacter le collectif : marche30egalite@gmail.com

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  A lire

« La Marche pour l’égalité et contre le racisme », de A. Hajjat, éd. Amsterdam.

Le n° 41 de la revue Migrance rassemble témoignages et analyses sur la marche
de 1983 (13,13 euros, frais de port inclus).
Génériques, 34, rue de Cîteaux, 75012. Tél. : 01 49 28 57 75.
www.generiques.org.

« Rengainez on arrive ! » Chronique des luttes contre les crimes racistes et sécuritaires, de Mogniss H. Abdallah,
éd. Libertalia, 2012, 192 p. 12 euros.

« Histoire politique des immigrations (post)coloniales ».
France 1920-2008, sous la direction de A. Boubeker et A. Hajjat,
éd. Amsterdam, 2008.

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