Jean-Baptiste François, « Trente ans après, les fruits de la « Marche des beurs » », La Croix, 15 octobre 2013

À l’occasion des 30 ans du départ de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, le sociologue Abdellali Hajjat est allé à la rencontre d’une trentaine d’acteurs de l’époque.

Le 15 octobre 1983, l’une des marches part de Marseille. L’action s’inspire de la lutte des Noirs...

P. CIOT / AFP

Le 15 octobre 1983, l’une des marches part de Marseille. L’action s’inspire de la lutte des Noirs américains pour les droits civiques.

À l’aide de leurs témoignages et d’archives personnelles croisées avec des documents officiels inédits (1), il retrace les acquis d’une période emblématique pour le mouvement antiraciste français.

C’était il y a trente ans exactement. Le 15 octobre 1983, 32 personnes, essentiellement des jeunes de SOS Avenir Minguettes de Vénissieux, décident d’entamer une marche jusqu’à la capitale pour se faire entendre au plus haut niveau de l’État, avec le soutien actif du P. Christian Delorme et du pasteur Jean Costil. La mobilisation s’inspire de la lutte des Noirs américains pour les droits civiques et de la philosophie de non-violence popularisée par Gandhi.

On n’y trouve pas de personnalités politiques en devenir. Les grandes figures de SOS Racisme (Harlem Désir, Julien Dray, Malek Bouthi) n’émergeront que plus d’un an après, dans la foulée de la création de l’association affiliée au PS. Non, les tout premiers marcheurs sont des inconnus, que le sociologue Abdellali Hajjat s’est attaché à retrouver.

 « La plupart n’avaient pas de formation politique et n’ont pas connu de véritable transformation de leur condition sociale, certains ont même souffert longtemps après de la pression qu’ils ont subie à ce moment-là », souligne Abdellali Hajjat, chercheur à l’université de Nanterre. Il y avait là Toumi Djaidja, président de l’association locale SOS Avenir Minguettes, porte-étendard des marcheurs. Durant l’été, il avait été blessé par un policier dans le quartier de Vénissieux encore secoué par la rébellion survenue trois mois auparavant. Ou encore Farid L’Haoua et Djamel Atallah, des noms aujourd’hui oubliés, mais « qui ont inspiré toute une génération ».

 « Mai 68 des enfants d’immigrés »

Le sociologue, qui n’hésite pas à parler d’un « Mai 68 des enfants d’immigrés », a croisé des documents inédits de militants, de personnalités, avec les archives encore gardées secrètes des préfets, des renseignements généraux, de la ville de Vénissieux. Ce travail lui a permis de mettre en lumière les avancées majeures qu’a permises cette marche.

Le principal acquis de la mobilisation fut ainsi, lors de l’arrivée à Paris en décembre, l’obtention d’une carte de séjour de dix ans pour les immigrés. Autre acquis : l’alerte lancée par les marcheurs a abouti à un net recul des crimes racistes. Dans les années 1980, le ministère de l’intérieur avait recensé des violences sans précédent : 225 blessés (dont 187 Maghrébins) et 24 morts (dont 22 Maghrébins).

Ces exactions sont devenues beaucoup plus marginales, des années 1990 à aujourd’hui. Les peines prononcées pour crime raciste se sont par ailleurs considérablement alourdies. Et ce, dès le jugement de l’affaire Habib Grimzi, du nom de ce jeune Algérien défenestré dans le train Bordeaux-Vintimille, en novembre 1983, en pleine marche. Deux des trois auteurs du crime, apprentis militaires, avaient été condamnés à la prison à perpétuité.

un événement qui appartient aujourd’hui à la mythologie française

Quid des autres revendications ? Les préoccupations relayées par SOS Avenir Minguettes portaient aussi sur le droit au travail et le droit au logement. Deux aspirations qui sont toujours d’actualité. La Marche des beurs n’en reste pas moins un événement qui aura fait date et appartient aujourd’hui à la mythologie française. Avec son lot d’imaginaire. Ainsi, selon Abdellali Hajjat, l’un des mythes attachés à cette marche consiste à penser qu’à l’époque, les questions religieuses n’auraient pas posé de problèmes.

Cette reconstruction aurait en fait émergé avec les premiers cas de foulard à l’école, bien après la marche, donc, et se serait peu à peu développée avec la peur de l’islamisme dans les banlieues. En réalité, lors de la marche, « la question de la liberté de culte a bel et bien émergé, avec la revendication de donner aux mosquées la même place qu’aux églises », commente le chercheur.

Deuxième mythe : les marcheurs se seraient laissé bercer d’illusions tout en se faisant instrumentaliser par le PS. « SOS racisme n’est apparu que fin 1984 et a alors pris de l’ampleur. Mais avant, en juin, les associations n’avaient pas réussi à construire un rapport de force favorable avec les autorités lors des assises nationales des jeunes issus de l’immigration. » Et il leur faudra encore du temps pour se faire entendre plus largement.

Source: La Croix.

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