Alissa Jemaï BenAbdalleh, « La Marche des Beurs a gâché mon petit-déjeuner », Rue89, 17 octobre 2013

C’est l’heure du petit-déjeuner. Je mets la bouilloire en marche, je commence à tartiner mon pain et, pour patienter en attendant que le thé infuse, je consulte les journaux en ligne.

Apparemment, une pluie de commémoration va s’abattre sur la France, en l’honneur de la marche pour l’égalité et contre le racisme, rebaptisée en bonne et due forme Marche des Beurs.


La Marche des Beurs, le 3 décembre 1983 à Paris (DOMINIQUE FAGET/AFP)

J’ai très envie d’écrire un article novateur sur le sujet, mais tout ce que je trouve à dire s’inscrit dans une rengaine lassante qui ne convainc plus personne aujourd’hui.

J’en veux à la terre entière.

J’en veux aux associations antiracisme les plus médiatisées de servir le même plat cent fois décongelé et réchauffé.

J’en veux aux politiques d’intégration et à cette mention « jeune issu de la diversité ».

J’en veux à France Télévisions de produire chaque année le même téléfilm pétri de bonnes intentions et de raccourcis, du style « Fatou l’excisée » ou « Majda, entre tradition et modernité ». Notez que les protagonistes en sont le plus souvent des filles, qui d’ailleurs semblent un peu exclues du concept de Beurs. Les Beurettes, ça passe mieux à l’écran et aux caisses de supermarché. Elles s’intègrent mieux que leurs frères, les Beurettes, c’est bien connu, sauf quand elles mettent un voile.

J’en veux à tout un tas de gens, un peu bêtes mais pas si méchants, par exemple à cette responsable de recrutement pour une grande enseigne de supermarchés qui classe ses employées par origine. Lors d’un entretien d’embauche, elle a noté « marocaine » sur mon CV, juste à côté du récapitulatif de mon parcours universitaire (et je suis d’origine tunisienne, mais passons, on en n’est plus là). « C’est juste pour me rappeler qui vous êtes. »

Je m’en veux de jouer à l’équilibriste

J’ai honte, mais j’en veux à certains, de la « première » et « seconde » générations. Je leur en veux, à ces vieux, parce que bon nombre d’entre eux on joué à l’immigré colonisé, comme ce petit papy algérien dans mon immeuble qui s’excuse muettement d’exister chaque fois qu’un Blanc rentre dans l’ascenseur.

Je sais que je ne devrais pas, mais j’en veux parfois aux rebeux qui rigolent fort dans le métro ou aux « wesh » qui parlent avec un accent volontairement stupide. Ils se complaisent dans un rôle qu’on leur a donné et dont ils n’arrivent pas à sortir.

Celle à qui j’en veux le plus, c’est moi. Je m’en veux de sans cesse jouer à l’équilibriste, de contredire tantôt ceux qui dénoncent la non-intégration de ces Beurs, tantôt ces Beurs qui tiennent les murs. Je m’en veux de me soucier de ce que pensent les « autres » des gens comme moi, au lieu de vivre ma vie.

Revenons-en à la marche. Je ne leur en veux pas à Toumi Djaïda, à Christian Delorme et surtout pas à tous les marcheurs de 1983.

Je pense qu’à l’époque, la démarche était pertinente et sensée. Ce qui reste aujourd’hui, c’est malheureusement un ramassis de débats télévisés et de festivals du rire contre le racisme, empêtrés dans du politiquement correct, et totalement hors-sujet vis-à-vis des besoins de débat.

Et mince, j’ai fait tomber ma tartine.

 

Source: Rue89.

Publicités

Une réflexion au sujet de « Alissa Jemaï BenAbdalleh, « La Marche des Beurs a gâché mon petit-déjeuner », Rue89, 17 octobre 2013 »

  1. Et moi, en plus, je t’en veux d’avoir fait tomber ta tartine, car je suis tartineur aussi.
    Pour le coup, ton article en peu de mots et avec ta sensibilité à toi, dit et résume tout. Tu l’as fait mieux que beaucoup d’analystes sophistiqués. Mais, un désaccord quand même sur le wesh. Perso, qui ne suis pas un ancien de 83, ni petit jeune premier, ni menacé par Alzheimer, j’en suis arrivé, finalement, à me réapproprier revendiquer et pratiquer le wesh, les halls d »immeuble et les murs (avec la « sale geule « _à-la-De Niro en guise de bonjour en plus) ! Solidarité avec les frères_racailles et devoir f »insolence obligent ! Alors, désintégration ? Incivilité ? Haine de la France ? Non ! Dignité, fierté d’être , oui ! oh oui !Résistance et « vis-ma_vie-la tête_haute_et _le_regard_fier aussi ! Tenir tête à la stigmatisation ! Ne pas baisser la tête devant les attaques ! Jamais baisser la tête ! C’est ça hériter la marche. Continuer la marche de l’Égalité. . vers l’Égalité …

    Ps. Je me suis permis de te tutoyer entre frères. On est et on reste des frères. C’est très important plus que tout, surtout en ce moment, malgré toutes les calomnies et tout ce qu’on nous met sur le dos et toutes les biscottes qu' »on fait tomber (je biscotte aussi), Je suis convaincu que tu me comprends.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s