« Hanifa Taguelmint, « nous marchions pour nos morts » », Marsactu, 22 octobre 2013

Il y a trente ans, des jeunes des cités marseillaises battaient pacifiquement le pavé des routes françaises pour réclamer davantage de droits et pour demander l’arrêt des violences racistes. Hanifa Taguelmint était l’une des organisatrices de la Marche pour l’égalité. Témoignage.

Le 15 octobre 1983, un groupe de marcheurs marseillais se réunissait à la cité de la Cayolle, suite à l’appel d’un collectif antiraciste constitué dans le quartier des Minguettes, à Vénissieux. Cette mobilisation marseillaise qui marque le départ de la Marche pour l’égalité, surnommée par les médias de l’époque « Marche des Beurs », prend sa source trois ans plus tôt. Le jour de l’assassinat de Lahouari Ben Mohamed, abbattu par un CRS « à la gâchette facile » lors d’un banal contrôle routier survenu dans la cité des Flamants, dans le 13e arrondissement. Cette même année, une jeune lycéenne, Hanifa Taguelmint, à l’époque Hanifa Boudjellal1 vit ces événements en bas de chez elle. Trois ans plus tard, âgée de vingt-et-un ans, devenue organisatrice locale de la marche, elle tient les banderoles et scande les slogans anti-racistes. Nous l’avons rencontrée trente ans plus tard, et nous avons choisi de vous livrer son témoignage tel que nous l’avons recueilli.

Le déclencheur

« Lorsque Lahouari Ben Mohamed a été assassiné en bas de chez moi, j’avais déjà entendu plusieurs fois parler de crimes racistes. J’entendais les mots ”ratonnade” et ”bougnoule” qui ont pratiquement disparu maintenant. Je voyais mes parents algériens souffrir, les flics nous tombaient dessus. Mais au lycée où j’étais scolarisée, nous, les enfants d’immigrés n’étions pas nombreux. Et puis il y avait déjà la crise. Au fond nous sommes nés dedans, nous avons continué à vivre avec. Pour ma part, je connaissais davantage le racisme par l’éducation et les témoignages qui me revenaient, indirectement. Ce jour du 18 octobre 1980, avec des habitants du quartier, nous nous sommes rassemblés pour aller présenter nos condoléances à la mère du jeune Lahouari Ben Mohamed.

Le 21 février 1981, c’est mon jeune frère qui a été tué. Violemment, sans raison, comme ça, par ce que j’appelle un facho. Mon petit frère Zahir Boudjellal avait seulement dix-sept ans. Ma mère est morte six mois après de chagrin. D’une famille militante, nous sommes devenus une famille victime. Inutile de préciser que j’ai tout arrêté, la préparation de mon baccalauréat, les cours… Mais rapidement, j’ai souhaité adopter à nouveau une posture militante. Je voulais être actrice de ma vie, et surtout pas ne faire que pleurer… »

Premiers pas du militantisme

« En 1981, il y avait déjà des marches locales et dispersées à Marseille. On était ce que j’appelle la ”génération Tonton”, avec plein d’espoir placé dans l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand. Mais j’ai coutume de dire que nous n’en avons reçu que les épines… La plupart d’entre nous étions Algériens, nous risquions l’expulsion. Qu’importe, nous avons créé Radio gazelle, c’était notre lieu de rassemblement. Nous nous sommes mis à écouter de la musique arabe, à reparler arabe alors que jusqu’à présent, nous faisions tout pour ”être intégrés”, nous nous moquions même de ceux qui n’avaient pas rompu avec leurs racines culturelles. On a souvent lu et entendu que les jeunes marcheurs étaient illettrés, mais c’est une idée reçue ! Il y avait beaucoup de jeunes comme moi, qui lisaient comme tout lycéen Chateaubriand et bien d’autres auteurs. Mais les meurtres racistes nous ont rappelés que quoi que nous ferions, nous resterions toujours pour certains les ”bougnoules”.

Nous étions donc des petits animateurs de quartiers et Radio gazelle est devenue le relais de la marche de 1983. Les trois quart d’entre nous sont montés à Paris. Moi, j’ai marché mais j’étais surtout organisatrice. Nous expliquions le but de notre mouvement aux jeunes, nous nous inscrivions sur les listes, nous distribuions des tracts. Parmi nous, il y avait même des mineurs de seize ans. Nous étions convoités par des politiques, mais nous souhaitions éviter que des partis politiques nous récupèrent, car nous voulions rester indépendants. C’est à cette époque, lors des municipales à Dreux, qu’est apparu le Front national. On s’est pris cette nouvelle comme un boomerang. »

Euphorie… puis désenchantement

« Nous n’avions pas le temps de pleurer nos morts. Avec passion, avec engouement, nous étions hyper activistes. A mon sens, un engouement pareil ne s’est jamais retrouvé. Peu de médias nous suivaient, il y avait Libération et quelques indépendants. La marche de Paris a constitué un moment d’euphorie et de communion. Il régnait cette espèce de naïveté liée à notre jeunesse. Nous étions des Arabes, des Juifs, des Blancs, un vrai bonheur partagé. Nous nous sommes dits, ça y est, on nous voit. Interrogée par une chaîne de télévision, je me suis exprimée : ”on ne demande pas la lune, on demande juste à vivre” [Cf vidéo Ina – ndlr]. En ce qui concerne les femmes, la marche a clairement contribué à leur émancipation. A l’époque, les filles ne sortaient pas beaucoup. Alors sortir la nuit pour animer une émission de radio, ce n’était pas banal. Et puis les débats avec les marcheurs de Paris ont joué également un rôle. Les Parisiens assuraient que si leur soeur couchait, ils s’en foutaient, alors que les Marseillais, eux, s’emportaient : ”Si ma soeur couche, le la tue !”.  Mais nous les femmes du mouvement, on n’avait pas le temps de se faire draguer. Sous couvert de militantisme, on n’était plus des putes mais des combattantes, respectées comme telles.

Quand les marcheurs ont été reçus par François Mitterrand et qu’il nous a accordé la création d’une carte de séjour de dix ans [l’une des revendications des marcheurs avec le droit de vote des étrangers – ndlr], pour moi il s’agissait seulement d’un pourboire. Il n’y a pas eu de véritable acte politique, ni de discours. A partir de là, j’ai commencé à désenchanter. Arrivés à ce stade de la marche, nous étions devenus médiatiques et populaires mais nous n’avions aucune reconnaissance réelle de la part des politiques. J’ai vécu l’apparition de SOS racisme comme une trahison, avec Harlem Désir propulsé sans légitimité à mon sens à la tête du mouvement. La marche a été pervertie, surtout avec le fameux Touche pas à mon pote qui refaisait de nous des victimes. C’était un acte pourri de la part des politiques. J’avais envie de crier que je n’étais la pote de personne ! »

Les lendemains… qui se répètent

« La marche est née d’un rêve, d’un désir, d’une envie collective de crier. Ce rêve n’existe plus aujourd’hui. Toute une génération est devenue apolitique et ne semble plus croire en rien. Le pognon règne. Les jeunes ne marcherons plus, je crois qu’ils casseront. Pourtant j’aimerais que les jeunes des quartiers Nord créent leur propre marche. A l’époque je crois que nous nous sommes battus aussi un peu contre nous-mêmes pour éviter de détester l’autre. Nous aurions pu céder à la facilité… Mais je dis souvent que nous marchions pour nos morts, avec leurs photos dans les bras.

Plus tard, devenue mère de trois filles, j’ai souhaité leur inculquer une conscience politique. Je les ai toujours emmenées avec moi, à toutes les manifestations, notamment celles du 1er mai. Un jour de marche sur la Canebière, je portais contre moi ma fille qui avait six ans. Elle s’est mise à me chanter à l’oreille ”1ère, 2ème génération, tous enfants d’immigrés”. J’ai ressenti une vague d’émotion et, chancelante, m’asseyant sur des marches, une crise de larmes m’a submergée. Vingt ans après, la chanson restait la même. Les problèmes n’étaient toujours pas réglés. Qu’en sera t-il alors dans quinze ans ?

Après 1983 et jusqu’à aujourd’hui, je ne souhaitais pas m’exprimer, un peu comme nos parents qui refusaient de nous parler de la guerre d’Algérie. Mais on réécrit notre histoire alors que nous sommes encore vivants, il est temps de parler. Et puis avec les marcheurs, nous n’avons jamais cessé de nous voir, nous avons créé une communauté de valeurs. Je ne veux pas transiger avec l’écriture de la marche parce qu’elle appartient à l’histoire nationale. »

1. Soutenant la banderole, en manteau blanc sur certaines photos [retour]

Par Elodie Crézé

Source: Marsactu

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