Lilian Mathieu, « Abdellali Hajjat, La Marche pour l’égalité et contre le racisme », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 16 octobre 2013

La Marche pour l’égalité et contre le racisme fête cet automne ses trente ans. Moment fort de l’histoire politique de l’immigration, elle est aujourd’hui au cœur d’un travail de construction mémorielle qui n’est pas sans rappeler celui dont Mai 68 fait l’objet à l’occasion de ses célébrations décennales. Ici encore, l’importance historique de l’événement est produite au travers de ses usages, mises en récit et interprétations à l’aune des enjeux du présent. L’étude d’Abdellali Hajjat s’ouvre sur ce travail de commémoration qui réduit la Marche à une « légende dorée de l’intégration » : les « bons » marcheurs de 1983, désireux de s’intégrer à la société française laïque, sont désormais opposés aux « mauvais » rejetons de l’immigration tentés par la délinquance et le fondamentalisme religieux.

L’objet de l’ouvrage n’est cependant pas la déconstruction de cette légende dorée. Il ne verse pas non plus dans le registre du témoignage auquel ont sacrifié bon nombre de marcheurs (réels ou fictifs)1. Sa perspective — autorisant la poursuite du parallèle avec Mai 68, enfin investi par des chercheurs soucieux d’en restituer les faits plutôt que d’en livrer une analyse de surplomb — est celle de la socio-histoire, visant à reconstituer la séquence historique et sociale dont l’événement-Marche est le produit. Principalement basé sur la consultation d’archives publiques et privées et sur des entretiens (avec les protagonistes de la Marche mais aussi des acteurs institutionnels), il reconstitue en cinq chapitres un processus qui naît des transformations du peuplement de la ZUP des Minguettes à Vénissieux et s’achève par la dislocation d’un mouvement des enfants de l’immigration miné par les désaccords internes et supplanté par la force médiatique de SOS Racisme.

L’approche locale privilégiée dans la première moitié de l’ouvrage n’est pas une facilité : certes exemplaire de processus qui traversent à l’époque bon nombre de zones urbaines défavorisées2, les Minguettes présentent une configuration spécifique qui permet de comprendre qu’elle ait été le lieu d’origine de la Marche. Quartier d’habitat collectif rapidement construit dans les années 1960-1970, les Minguettes sont alors directement affectées par les effets combinés de la désindustrialisation, du départ des couches les plus favorisées vers d’autres zones de résidence, de politiques de logement discriminatoires et d’un manque d’équipement collectifs. S’exacerbent progressivement les tensions au sein de la population, au point de faire ressentir des désordres bénins comme des révélateurs d’une « insécurité » menaçante dont les « enfants d’immigrés » seraient les ferments privilégiés. La présence accrue de la police, vécue comme humiliante par les populations ainsi stigmatisées, est à la source de multiples conflits qui culminent avec les révoltes urbaines de l’été 1981 et la rébellion de mars 1983. Si ces mécanismes inhérents aux transformations du peuplement des « grands ensembles » et aux relations entre jeunes et police sont désormais bien connus, l’apport majeur du livre d’Abdellali Hajjat est de donner accès aux représentations que s’en font les acteurs institutionnels. Les archives policières et municipales, spécialement, donnent à voir combien les grilles d’interprétation racialisantes prévalent autant du côté des forces de l’ordre que de la municipalité communiste de Vénissieux, et constituent la principale grille de lecture des désordres urbains. Les pages que l’auteur consacre à la gestion des déviances policières violentes (expression qu’il juge plus rigoureuse que celle de « bavures ») comptent parmi les plus intéressantes lorsqu’il montre combien leur reconnaissance vaut perte de légitimité politique pour les institutions qui se doivent dès lors, sinon de les « couvrir », au moins d’en neutraliser le caractère déviant.

Le livre rappelle également le poids du contexte pour rendre compte des premières actions protestataires des jeunes vénissians. Le début des années 1980 assiste à une multiplication des agressions et crimes racistes, qui dépasse la flambée de meurtres visant des Maghrébins du début des années 1970. Une des forces de ces mobilisations réside dans leur adoption d’un répertoire non-violent, tout d’abord sous la forme d’une grève de la faim puis d’une marche nationale. Cette orientation pacifique est certes l’expression directe du ralliement des militants de soutien de la mouvance chrétienne (tels le prêtre Christian Delorme et le pasteur Jean Costil) mais elle est aussi le fruit d’une lecture lucide de l’état des rapports de force politiques et symboliques : les jeunes ne pouvaient se permettre le recours à des formes davantage perturbatrices de contestation. Le contexte est également celui, immédiatement postérieur à la révolution iranienne, de montée en puissance d’une panique morale devant le fondamentalisme musulman, dont une des premières expressions est la stigmatisation par le premier ministre Pierre Mauroy de grèves d’ouvriers majoritairement musulmans comme produit d’un extrémisme religieux.

Le projet de la Marche est lancé à l’été 1983, après que l’animateur de l’association SOS Avenir Minguettes, Toumi Djaïdja, a été blessé par un policier. L’appui qu’elle reçoit de la part des syndicats, partis de gauche et d’extrême gauche et, surtout, du mouvement pro-immigré est souvent timide ou réservé, et les marcheurs sont loin de recevoir un accueil enthousiaste partout où ils passent, y compris de la part des populations immigrées. Perpétré au moment de la Marche, l’assassinat raciste d’Habib Grimzi, jeté du train Bordeaux-Vintimille par des légionnaires, impose dramatiquement la gravité du racisme dans l’actualité et favorise un ralliement beaucoup plus large à l’action en même temps qu’il atteste la légitimité de ses revendications. Cette légitimation autorise un soutien plus affirmé du gouvernement et du Parti socialiste. Les liens tissés avec le cabinet de Georgina Dufoix, secrétaire d’Etat à la Famille, à la Population et aux Travailleurs immigrés, débouchent sur la réception des marcheurs par le président Mitterrand le 3 décembre 1983 et sur l’octroi de la carte de séjour de dix ans renouvelable automatiquement. Cette reconnaissance et ce succès ne doivent pas masquer les ambiguïtés qui traversent l’action : si les associations se focalisent sur les avancées juridiques, « les jeunes, eux, parlent de leur quotidien dans les cités » (p. 146). En outre, et comme dans toute mobilisation de groupe dépourvu de tradition et d’expérience militantes, la place et le rôle des soutiens deviennent sources de tensions, particulièrement exacerbées lors des marches de 1984 et 1985. La capacité de SOS Racisme à s’arroger le monopole de la lutte antiraciste mettra rapidement un terme à la dynamique de mobilisation née directement des banlieues, ce dont le mouvement pro-immigré ne s’est sans doute pas encore remis aujourd’hui.

Quoique relativement bref, cet ouvrage présente une analyse de l’événement-Marche qui en articule élégamment les différentes dimensions : la structure de population dans lequel il prend naissance, le contexte historique (et spécialement politique) qui assiste à son émergence, la dynamique conflictuelle qui préside à la mobilisation, les parcours des principaux protagonistes ou encore sa réception journalistique et son héritage mémoriel. Ces qualités en font un travail de référence pour l’étude des mobilisations, et pas seulement de celles actives sur les questions d’immigration.

Source: Lectures

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