« 1984 : la Marche pour l’Égalité et l’antifascisme radical », La Horde, 15 octobre 2013

À l’occasion des trente ans de la Marche pour l’Égalité, voici un extrait de « Comme un Indien métropolitain », aux éditions No Pasaran (un ouvrage qui retrace l’histoire de l’antifascisme des années 1984-1992) qui revient sur les liens étroits entre les luttes de l’immigration de cette époque et les Scalp (Sections Carrément anti-Le Pen), groupes fondateurs de l’antifascisme radical contemporain dont nous nous réclamons.

Le combat pour l’égalité des droits et la citoyenneté a été un des plus significatifs de la lutte antifasciste. Le développement des forces d’extrême droite a conduit à une légitimation politique et idéologique du racisme, de la xénophobie et des lois discriminatoires ; on ne peut évidemment réduire à la seule extrême droite ces idées et pratiques. Cela se traduit en effet dans le quotidien par une augmentation des passages à l’acte (insultes, harcèlements…) qui peuvent aller jusqu’à l’assassinat.

Pour les Scalp (Section Carrément Anti-Le Pen), la solidarité avec les immigrés était donc un engagement naturel. Avant l’arrivée des jeunes issus du rock alternatif, les militant-e-s antifas radicaux de la fin des années 1970 sont souvent issus des nombreuses luttes autour des immigrés (foyers Sonacotra, lutte des OS dans les usines, lutte des sans-papiers des années 1972-1974), avec une jeunesse immigrée engagée dans la lutte contre les expulsions, contre les violences policières, notamment au travers du mouvement Rock against Police, et enfin dans les facultés autour des étudiants étrangers… Pour les scalpeuses et scalpeurs de la génération Mitterrand, la Marche des Beurs en 1983 et ensuite Convergence 84 pour l’égalité en novembre ont été des événements fondateurs. Les manifs antifas se font dorénavant au son des slogans « Première, deuxième, troisième générations, nous sommes tous des enfants d’immigrés. »

Pendant que les discours de Le Pen sont relayés par les médias et légitiment les agissements des Dupont Lajoie, les enfants des immigrés qui ont « reconstruit la France » sortent au grand jour. En 1981, le pouvoir de gauche avait procédé à des régularisations. En 1984, changement de décor, les premières mesures restrictives voient le jour (limitation du regroupement familial, développement de centres de rétention). On ne peut que souligner la concomitance du changement politique au niveau économique et social et du changement qui concerne l’immigration et l’insécurité. Pierre Bourdieu écrit à ce sujet : « il y a deux façons de mentir, l’une de gauche, l’autre de droite. La gauche transforme les problèmes politiques en problèmes moraux. Quand un pouvoir politique fait de la morale et non plus de la politique, c’est suspect : pas de prêchi-prêcha, il faut transformer les conditions économiques et sociales. » (in Chroniques métissées, Ahmed Boubeker et Nicolas Beau Ed. A. Moreau, 1986).

Tout cela s’inscrit dans un climat difficile. Les crispations entre communautés sont de plus en plus fréquentes dans les quartiers, et des incidents graves qui se déroulent lors d’une grève des ouvriers OS immigrés à Talbot-Poissy en 1983-1984 sont pour le moins révélateurs de ce racisme ambiant. La « maîtrise » (c’est-à-dire l’encadrement), liée au syndicat CSL (Confédération des Syndicats Libres), elle-même proche des idées de droite extrême, s’en prend aux Maghrébins avec une haine féroce : « Au four, à la Seine ». Dans les cités, les jeunes sont pris pour cible par des beaufs qui tirent à la carabine et se justifient en invoquant le bruit et la chaleur… Racisme, violences policières et discriminations ont donc été les soubassements des deux grandes marches de 1983 et 1984. Ces dernières soulèvent un enthousiasme extraordinaire tant d’un point de vue humain, avec le concept d’égalité des droits, l’idée de la multiculturalité/interculturalité, que politique avec la volonté d’auto-organisation de la deuxième génération et le foisonnement de centaines d’associations. Pour ne prendre qu’un exemple, c’est après le passage des marches en octobre 1985 que se crée à Lille le collectif de mobilisation contre les centres de rétention, qui regroupe de nombreuses associations et individus, dont les militants antifas, et qui place son action sur les contrôles d’identité au faciès, les rapports entre police et justice, le suivi des procès par rapport aux expulsions…

À l’arrivée de Convergence 84 pour l’Égalité, on voit poindre dans le cortège des calicots avec une main jaune portant : « SOS Racisme » « Touche pas à mon pote ». Pilotée par le Parti socialiste, cette association bénéficie d’un énorme soutien médiatique et politique. Telle une mante religieuse, elle étouffe tout le vivier associatif et assourdit les revendications politiques au profit de grandes déclarations antiracistes. SOS est la championne des concerts géants (avec parfois dans le service d’ordre des éléments peu fréquentables pour une association qui se veut championne de la lutte antifasciste)… Pour répondre à SOS Racisme, le Scalp transforme la petite main en poing rageur qui dit : « Si tu touches à mon pote… » Bien évidemment, cette opération politique n’est pas le fruit du hasard, mais participe bien de ce que le pouvoir socialiste compte mettre en avant dans la lutte anti-Front national. SOS gomme toutes les aspérités pour présenter une France unie sous les couleurs d’un antiracisme moralisateur : disparues les luttes des sans-papiers (SOS Racisme ne participe qu’épisodiquement aux différents mouvements de sans-papiers), enterrées les revendications sur la fermeture des centres de rétention (SOS est adepte des quotas et d’une gestion rigoureuse des flux migratoires), envolées les luttes contre les lois sécuritaires (SOS veut réconcilier la police avec les jeunes), etc. En mars 1987, dans RÉFLEXes n°6, un des membres des Jeunes Arabes de Lyon et sa Banlieue (JALB) résume bien l’action de cette association : « Nous sommes très réticents par rapport aux grandes messes antiracistes. L’unité, c’est du flanc…. SOS ne veut pas se mobiliser sur les expulsions car il ne veut pas se mouiller par rapport à la délinquance, sur le code de la nationalité, oui. SOS fait le tri des cas défendables et ceux qui ne le sont pas. »

Face au rouleau compresseur médiatique, les associations autonomes ont beaucoup de mal à trouver un espace politique pour faire exister leur concept d’égalité des droits et de citoyenneté. La Marche de 1985, la troisième, est un échec. SOS Racisme fait son tour de France en scooters et une troisième entité, France Plus, vient ajouter son grain de sable avec pour mot d’ordre : « Tous aux urnes, inscrivez-vous sur les listes électorales. »

Source: La Horde

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