Fériel Alouti, « L’histoire oubliée de la marche pour l’Egalité », Med’in Marseille, 29 octobre 2013

Trente ans après la marche pour l’Egalité et contre le racisme, partie le 15 octobre 1983 de Marseille et arrivée le 3 décembre à Paris, peu de Français se souviennent encore de ce long périple, lancé par des enfants d’immigrés qui revendiquaient l’égalité des droits et voulaient en finir avec les crimes racistes. Malgré l’intérêt des médias de l’époque et l’engouement suscité par la marche qui a rassemblé près de 100 000 personnes dans les rues de la capitale, la société française a vite oublié cet événement.

Selon Yvan Gastaut, historien et maître de conférence à l’université de Nice, la plupart de ses étudiants ignorent l’existence de la marche de 1983. Rien d’étonnant à cela puisque, comme il l’indique, son « histoire de la marche n’a jamais été écrite ». Jamais inscrite dans l’histoire de France, oubliée des manuels scolaires et des professeurs, il y a, depuis 1983, comme une amnésie générale.

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Marilaure Mahé en 2003 au 20 ans de la Marche à Marseille. © Med In Marseille/Ahmed Nadjar

Seuls les militants de gauche et ceux qui y ont participé se souviennent encore de cet événement, pourtant majeur dans l’histoire de l’immigration française. « La marche a été oubliée car les acteurs sont tous repartis chez eux dans l’anonymat le plus complet, certains dès le lendemain », se souvient Marilaure Mahé, marcheuse permanente.

Pour les dix ans, une dizaine de marcheurs se sont rassemblés à Lyon, à l’initiative d’un journaliste de Libération, le temps d’un dîner. « C’était pour faire vivre la mémoire mais j’avais un sentiment de tristesse, les marcheurs avec qui j’avais vraiment tissé des liens n’étaient pas là », explique Marilaure Mahé. Pour Zoubida Menguenni , soutien actif à la Marche de 1983, la responsabilité de cet oubli revient aussi à ceux qui y ont participé. « On n’a pas transmis le souvenir de cette marche à nos enfants peut-être parce qu’on l’a vécue comme un échec mais aujourd’hui, il ne faut plus qu’elle passe inaperçu », dit-elle. Effectivement, les principaux acteurs, déçus par la gauche qui leur a vite fermé ses portes, se sont vite tus et repliés sur le local.

La déferlante SOS Racisme

Selon Saïd Boukenouche, fondateur de Radio Gazelle, « il y a eu une volonté de la part des partis politiques et des gouvernements de faire disparaître l’histoire de la Marche ».

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18-10-2013 Caravane Marche d’AC le Feu. De gauche à droite : L’animatrice, le réalisateur Mogniss Abdalah et Saïd Boukenouche. © Med’in Marseille

L’ancien militant rappelle ainsi la création, en 1984, de l’association SOS Racisme qu’il compare à une « bataille de missiles » pour « faire couler la Marche ». Au lendemain de l’événement, c’est effectivement SOS Racisme, créée par des militants socialistes rassemblés autour de Julien Dray et Harlem Désir avec le soutien de l’Elysée, qui récupère habilement la mise médiatique et politique et s’approprie ainsi la Marche. A l’époque, le Parti socialiste, méfiant à l’égard des militants issus des banlieues, a préféré soutenir cette association, considérée comme plus présentable quand le Front national a commencé à remporter ses premiers succès électoraux.

« Ces militants ont créé l’association pour gagner du poids au sein du PS », assure le sociologue Abdellali Hajjat, auteur de La marche pour l’égalité et contre le racisme . Une stratégie qui semble avoir fonctionné puisque Harlem Désir est aujourd’hui Secrétaire général du PS. Résultat, trente ans plus tard, l’opinion publique a du mal à faire la distinction entre la marche de 1983 et SOS Racisme. « Contrairement aux marcheurs, SOS Racisme s’est beaucoup intéressé aux médias », indique Yvan Gastaut. Même les plus apolitiques connaissent ainsi le fameux slogan « Touche pas à mon pote ».

Incapable de signer un chèque en blanc

Mais la commémoration des trente ans pourrait changer la donne et faire entrer la Marche dans l’histoire de France. Une multitude d’initiatives célèbrent cet anniversaire. Des conférences sont organisées dans toute la France, plusieurs livres sont publiés et un film grand public, La Marche de Nabil Ben Yadir avec Olivier Gourmet et Djamel Debbouze, sort le 27 novembre dans 500 salles. Ce premier long métrage autour de l’événement à être soutenu par l’industrie du cinéma (EuropaCorp, fondé par Luc Besson, produit et distribue le film) pourrait ainsi, comme ce fut le cas avec le film Indigène, créer un débat et refaire émerger la question de la Marche.

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Toumi entouré des acteurs du film « La Marche » et du réalisateur Nabil Ben Yadir. Med’In Marseille tous droits réservés.

De nombreuses associations et collectifs se sont montés pour rappeler cet événement. Il y a quelques jours, le collectif AC LeFeu, soutenu par la Fondation Abbé Pierre, a lancé une « caravane de la mémoire » qui a sillonné des villes, telles que Marseille, pour soutenir les nouvelles formes d’engagements dans les quartiers populaires et pousser les jeunes à s’inscrire sur les listes électorales. Au total, 450 000 euros ont été débloqués par le gouvernement pour financer 70 actions commémoratives. Un engagement pris lors du comité interministériel des villes qui s’est tenu en février dernier. Un plan de 27 décisions avait été arrêté pour « intégrer dans les politiques publique les spécificités des banlieues ». La dernière proposait de « conduire un travail de mémoire collective dans les quartiers prioritaires » et notamment «  soutenir les initiatives engagées à l’occasion de 30e anniversaire de la marche de l’Egalité ».

François Lamy ministre de la Ville a d’ailleurs déclaré dans Le Monde vouloir « rendre hommage à un temps fort d’initiative citoyenne qui doit s’intégrer dans l’histoire de France » et a reconnu qu’il « serait utile d’avoir une parole forte sur cet événement fondateur qui a réveillé la société française ». Après un long silence de la part des gouvernements successifs sur la situation des quartiers populaires, le ministre a tenu à se rendre le 14 octobre dernier dans celui des Minguettes à Vénissieux, dans la banlieue lyonnaise. L’objectif était d’aller à la rencontre des anciens membres de l’association SOS Avenir Minguettes, organisatrice de la marche de 1983. Mais Toumi Djaidja, initiateur de la marche et président de l’association, a refusé de recevoir le ministre. Dans un communiqué, l’ancien militant s’est dit incapable de « cautionner l’inaction politique en signant un chèque en blanc au gouvernement ». « Si certains cherchent à capter l’héritage sympathie suscité par la Marche à travers cette commémoration, cela ne peut se faire à moindre frais. (…) Beaucoup d’entre nous vivent dans des conditions inadmissibles, laissés non pas sur le bas-côté de la route mais dans le fossé des inégalités », a-t-il écrit. Comme quoi, certains n’ont pas la mémoire courte.

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Toumi Djaidja, initiateur de la Marche pour l’Egalité. ©Med In Marseille – AN
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