« Les marcheurs de 1983 continuent le combat de l’égalité », La Croix, 8 novembre 2013

Dans un livre qui sort aujourd’hui, le P. Christian Delorme, l’un des initiateurs de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 avec le pasteur Jean Costil, revient sur cet événement fondateur de l’antiracisme en France.

Que sont devenus ces marcheurs ? Trois d’entre eux reviennent sur leur parcours personnel et sur leurs engagements. Si chacun continue à sa façon de militer et d’exprimer ses colères, tous conservent un parti pris d’optimisme sur les évolutions de la société.

Farid L’Haoua,  héraut de la « communauté nationale »

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Ne prononcez pas devant lui le mot « beur ». « Un terme humiliant, qui me vrille les oreilles », s’échauffe Farid L’Haoua, animé par la fougue militante que l’ancien coordinateur de la Marche insuffle dans ses engagements depuis trente ans. Il n’apprécie pas plus d’entendre parler de « Français de la deuxième ou de la troisième génération », des termes incompatibles avec la conception qu’il se fait de la « communauté nationale ». Cette dernière n’est « pas assez affirmée », y compris à l’école où, juge-t-il, « l’on n’insiste pas assez sur les liens qui nous unissent ».

Pourtant, il la voit s’incarner au quotidien, dans toute sa banalité. Le plus jeune de ses huit frères et sœur, le seul de sa famille à avoir fait des études supérieures, il travaille pour une collectivité locale. De jeunes chercheurs en sciences sociales se prénommant Abdellali ou Foued viennent le rencontrer. « Le jeu de l’intégration pour les gens d’origine maghrébine s’est fait », se réjouit Farid L’Haoua.

À 55 ans il garde en mémoire le « bidonville amélioré » de son enfance, à Vienne, en Isère. « On constate un mieux-vivre. La société a progressivement accepté notre existence. » Néanmoins, « le plafond de verre » demeure une réalité. Lui-même s’y est heurté au cours d’une carrière tournée vers l’animation sociale et l’éducation populaire.

« La lutte contre les discriminations reste d’actualité », affirme celui qui dirige depuis quatorze ans une ludothèque sur les pentes de la Croix-Rousse, à Lyon. En revanche, d’autres combats de l’époque ne lui paraissent plus pertinents. « Aujourd’hui, la revendication sur le droit de vote des étrangers n’est plus légitime, assure-t-il. Cela ne ferait qu’offrir des voix au Front national. »

Il s’inquiète aussi « d’une libération de la parole raciste » dans une société divisée, où « toute une partie de la population est enveloppée sous le terme de Français musulmans ». Les responsables politiques, « de droite comme de gauche, manquent de courage », déplore ce militant associatif à la fibre écologique. Son fils aîné, 24 ans, « enfant du métissage » et apprenti comédien, fait une apparition dans le film « La Marche ». Mais sa motivation à figurer au générique est davantage liée à son parcours artistique qu’à son histoire personnelle, pense son père. « C’est un enfant du droit commun », sourit-il.

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Fatima Mehallel, musulmane et féministe

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Fatima n’a jamais cessé de marcher. À 21 ans, elle était du petit groupe parti de Marseille. Le souffle de la marche de 1983 « est vite retombé », regrette Fatima Mehallel, qui s’est, depuis, toujours révoltée contre le racisme au quotidien. Lorsque cette aide à domicile cherchait un emploi. Ou lorsqu’elle a déménagé de Vaulx-en-Velin au quartier de Gerland, à Lyon. « Ma voix passait bien au téléphone, mais face aux propriétaires, les appartements étaient toujours déjà loués. » Son fils et sa fille nés d’un père antillais ne sont pas épargnés. « On a fait explicitement comprendre à ma fille, lors d’un stage chez un chocolatier, qu’elle n’était pas à sa place. »

Aujourd’hui, blouson de cuir bleu et boucles d’oreilles cascadant sur ses cheveux de jais, elle continue de « militer au quotidien », en arpentant son quartier, habillée comme elle l’entend. « Il faut refuser de baisser les yeux face au regard désapprobateur de certains hommes », dit-elle. Le combat continue mais sur un double front.

Musulmane pratiquante, elle dénonce « la stigmatisation en raison de la religion » tout en refusant, au nom de l’égalité homme-femme, de porter le voile, « une tradition importée d’Arabie saoudite ». « À force de ne pas accepter les différences, en ‘‘parquant’’ les mêmes populations, la société a provoqué un repli communautaire », dénonce Fatima Mehallel, consternée par le porte-à-porte jusque chez elle « des Frères musulmans embrigadant les jeunes ».

Pour Fatima, dont la fille est en couple avec « un Français de France », ce sont les femmes qui sont les vraies victimes, dans les quartiers populaires. Se faire belle, le droit de plaire, c’est « haram » (illicite). Fatima combat « en regardant droit dans les yeux ceux à qui cela ne plaît pas ».

Résolument « optimiste », elle reste persuadée qu’il est possible d’inverser cette évolution. « Tôt ou tard, nous y parviendrons. Je crois en l’être humain, en la solidarité, en la fraternité. L’éducation a son rôle à jouer. »

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Djamel Atallah, toujours militant

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Djamel tapote la table du doigt, accélère son débit, semble s’emporter, puis finit par sourire. À 50 ans, père de cinq enfants, il a gardé une capacité d’indignation apparemment intacte. Ses sujets de colère du moment ? Les insultes racistes contre Christiane Taubira et le salafisme. « Je me bats toujours contre les personnes qui portent un discours haineux, quels qu’ils soient », clame-t-il.

En marchant à travers la France, en 1983, ce fils d’Algérien avait décidé qu’il ne retournerait pas à Vénissieux, dans le quartier des Minguettes, où il avait grandi. « Au départ, j’incarnais la branche un peu dure du mouvement, raconte-t-il. Mais je me suis construit à travers cette marche, elle m’a structuré intellectuellement. J’ai rencontré des gens formidables qui m’ont poussé à reprendre mes études. » Lui qui n’avait pas le bac s’est inscrit en droit à Paris. Mais il s’est surtout consacré au militantisme étudiant et investi dans l’Association de la nouvelle génération immigrée (Angi).

L’ancien « marcheur » a aussi été brièvement encarté au PS. « J’ai claqué la porte au bout de trois mois, précise-t-il. Je suis quelqu’un qui ne peut pas se taire. Quand quelque chose ne va pas, je le dis. » S’il s’est présenté à des élections cantonales en 2004 dans son département d’adoption, les Hauts-de-Seine, c’est sans étiquette. « J’ai quand même fait 2 % des voix », souligne-t-il, les yeux rieurs.

La même année, il a également soutenu en France la campagne d’Ali Benflis à la présidentielle algérienne.

Même sans avoir mené ses études à terme, Djamel Atallah a trouvé sa voie professionnelle. Aujourd’hui, toujours installé en banlieue parisienne, il vend des « prestations sécurité » pour une entreprise spécialisée et continue à militer, sans faire partie d’aucune organisation : « Je suis toujours un militant de l’égalité. »

Demain, il ira prononcer un discours à Nanterre (Hauts-de-Seine) pour l’inauguration du boulevard Abdenbi-Guemiah, un étudiant victime d’un crime raciste en 1982, un an avant une marche qui a changé sa vie.

PASCAL CHARRIER ET BÉNÉVENT TOSSERI (à LYON)

Source: La Croix

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