Edwy Plenel, « Et si on marchait tous le 3 décembre pour l’égalité et contre le racisme ? », France Culture, 13 novembre 2013

Et si on marchait tous le 3 décembre pour l’égalité et contre le racisme ? – Information – France Culture Mercredi 13/11/2013

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Texte intégral :

MARCHONS LE 3 DÉCEMBRE POUR L’ÉGALITÉ ET CONTRE LE RACISME (Mediapart)

L’insulte raciste visant la ministre de la justice Christiane Taubira, à la Une de l’hebdomadaire d’extrême droite Minute, n’est qu’un épisode de plus du racisme qui monte et qui s’assume en France. La seule perdante, c’est la République. Alors marchons, marchons le 3 décembre 2013, pour l’égalité et contre le racisme.

Cette agression contre Christiane Taubira – c’est le troisième épisode en quelques semaines –, c’est une agression contre nous, c’est une agression contre la République qui se fait au nom du peuple français. Et la question qui est posée, bien au-delà des partis politiques, c’est : est-ce que nous, tous, ceux qui nous écoutent, là, nous sommes attachés à la République?

C’est quoi la République ? L’article premier du Préambule de la Constitution depuis la catastrophe européenne, celui de la Constitution de la Quatrième République, maintenu par la Cinquième, énonce ceci, que je voudrais rappeler : « Au lendemain de la victoire remportée par les peuples libres sur les régimes qui ont tenté d’asservir et de dégrader la personne humaine, le peuple français proclame à nouveau que tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés. »

Le mot race, mot d’époque, que veut-il dire ? Il parle de l’apparence, il parle de la couleur de la peau. Alors il faut s’interroger sur qu’est-ce que c’est que le surgissement de ce racisme le plus archaïque : qu’une élue de la République, ancienne candidate à la présidentielle, aujourd’hui ministre d’un gouvernement de la République, soit traitée de guenon, de singe, parce qu’elle a une couleur de peau qui la distingue, la peau noire.

D’où vient ce racisme le plus archaïque ? Il vient de ce qui a inventé le Blanc. Le blanc, ça n’existait pas cette couleur. Jusqu’à quoi ? Jusqu’à la Traite négrière, jusqu’à l’esclavage, jusqu’au fait de faire de femmes, d’enfants, d’hommes, de vieillards, de gens de tous âges, des esclaves, des marchandises dont on niait totalement l’humanité, que l’on renvoyait, en effet, à leur « animalité ».

Alors, d’où vient cette transgression ? D’où vient cette transgression qui remue profondément tous les racismes : l’article premier du Code Noir qui, sous Louis XIV, a théorisé la Traite, excluait les Juifs de tout ce commerce et visait aussi, assumait l’antijudaïsme. Alors d’où ça vient ? Ça vient d’en haut ! Le peuple français n’est pas raciste. Mais, depuis trop d’années, des intellectuels, des journalistes, des politiques ont ouvert la porte, entrouvert la porte où tout cela se glisse.

Car, depuis quand cette parole est-elle libérée à ce point ? Rappelez-vous, il y a trois ans, un discours de Grenoble qui vise l’origine et qui vise les Roms. Et, dans la foulée, on nous parle d’identité nationale. Et, dans la foulée, on nous parle de civilisations supérieures sur d’autres. Et, dans la foulée, on désigne nos compatriotes de culture musulmane.

Et que s’est-il passé cet été ? Eh bien, on nous a parlé à nouveau des Roms, on nous a parlé à nouveau de l’origine. Quand on entrouvre cette porte et que l’on dit qu’une population, au nom de son origine, n’est pas intégrable, on entrouvre la porte à tous les racismes. Le racisme, c’est une poupée gigogne : on désigne le Rom, puis derrière il y a l’Arabe, puis derrière il y a le Noir, puis derrière il y a le Juif.

On parle d’un journal qui s’appelle Minute. Que disait sa Une il y a quelques semaines ? « L’arbre rom qui cache la forêt arabe » quand M. Manuel Valls, après M. Sarkozy, désignait les Roms. Que disait-il cet été cet hebdomadaire en Une ? « Vas-y Manuel, mords-y l’œil » quand M. Manuel Valls, ministre de l’intérieur, chargeait sa collègue de la justice au lieu d’être solidaire de ce qu’elle devait faire, c’est-à-dire une réforme pénale conforme aux engagements du candidat Hollande.

Il y a quelques semaines, sur cette antenne, je disais qu’il faut continuer à marcher. C’était les trente ans de cette Marche pour l’égalité et contre le racisme qui est arrivée à Paris le 3 décembre 1983. Nous ne sommes ici que des journalistes, et donc que des citoyens. J’aimerais comme citoyen pouvoir marcher le 3 décembre 2013, de la Bastille à la République pourquoi pas, et que l’ensemble des sociétés de pensée, l’ensemble des partis, l’ensemble des associations, l’ensemble des cultes, l’ensemble des religions de ce pays, appellent à cette Marche, le 3 décembre 2013.

Marc Voinchet (France Culture) : Vous avez un petit livre, comme chaque mercredi, mais qui n’est pas sans rapport avec ce que vous dites. Frantz Fanon ?

Eh oui… Peau noire, masques blancs. Vous savez dans ce livre, qui date du début des années 1950, Frantz Fanon rappelle qu’un de ses professeurs lui disait – c’était à la Martinique, il parlait donc à des Antillais : « Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille : on parle de vous… Un antisémite est forcément négrophobe ». Il faudrait aussi que les Juifs de France se disent aujourd’hui que, derrière tout négrophobe, il y a un antisémite.

Je voudrais juste lire ces paroles, que nous devrions tous faire nôtres, de Frantz Fanon : « Moi, l’homme de couleur, je ne veux qu’une chose : que jamais l’instrument ne domine l’homme, que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme, c’est-à-dire de moi par un autre. Qu’il me soit permis de découvrir et de vouloir l’homme, où qu’il se trouve. Le nègre n’est pas. Pas plus que le blanc. »

Et il ajoutait : « Il ne faut pas essayer de fixer l’homme puisque son destin est d’être lâché ». De bouger, de changer. Car qu’est-ce qui s’exprime là ? C’est le refus du changement, le refus du mouvement ! Une obsession de la fixité, une obsession de l’identité à racine unique, fermée, close. Et donc ce qui est en jeu, c’est profondément notre humanité. J’aimerais, je le redis, et je lance cet appel, à ceux qui peuvent organiser cela : marchons, marchons, le 3 décembre 2013, pour l’égalité et contre le racisme.

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