« La Marche des beurs est un renversement », La Marseillaise – L’Héraut du jour, 19 novembre 2013

ABDELLALI HAJJAT. Le sociologue, maître de conférence à l’université Paris Ouest-Nanterre, revient sur le contexte explosif qui a vu l’émergence d’une « socialisation politique » des jeunes de banlieue.

 

Il y a trente ans, des affrontements entre la police et des habitants du quartier des Minguettes dans la banlieue lyonnaise, débouchent sur la première mobilisation d’ampleur des jeunes issus de l’immigration. Alors que les commémorations de cette Marche pour l’égalité et contre le racisme se multiplient, Abdellali Hajjat, sociologue et enseignant à l’université Paris Ouest-Naterre, revient sur le contexte de cet événement et son héritage oublié.

Comment peut-on expliquer le succès de la Marche en 1983 ?

C’est un succès à la fois quantitatif et qualitatif. Plus de 100 000 personnes se sont mobilisées à l’époque à Paris, sans compter au moins une dizaine de milliers sur tout le trajet depuis Marseille. Du point de vue qualitatif, c’est un succès au niveau de l’apparition des enfants d’immigrés post-coloniaux dans l’espace public. Auparavant, c’était la cellule des travailleurs immigrés qui marquait la manière de percevoir l’immigration, avec la Marche on a un renversement. Ce succès symbolique s’explique par une alliance entre trois pôles d’acteurs qui ont chacun à leur manière ont joué un rôle. Elle réunit des jeunes des Minguettes, le mouvement pro-immigré, notamment des gens de la Cimade ou des gens qui militent depuis des années pour les droits des travailleurs immigrés, les associations de l’immigration (Jeunesse sans frontière, Radio Beur sur Paris, Radio Gazelle sur Marseille), et puis une partie du gouvernement socialiste et certains journalistes parmi les médias nationaux vont apporter un traitement médiatique favorable à la Marche (Le Monde, Libération, les trois chaînes publiques de l’époque).

Y avait-il un terrain social et politique favorable pour que cette alliance émerge ?

Oui, ça correspond à un prolongement de mai 68 : un contexte social et politique où des rencontres improbables sont encore possibles. C’est en ce sens là que la Marche se situe dans cet héritage. Ensuite, il y a le contexte des rébellions urbaines de 1981 et 1983 auxquelles une partie du gouvernement souhaite apporter des mesures préventives : Pierre Bérégovoy, aux Affaires sociales, Robert Badinter, à la Justice, s’opposent notamment à Gaston Deferre, le ministre de l’Intérieur qui était plutôt partisan d’une répression pure et simple. Ce qui se joue, c’est le décalage avec l’euphorie de l’arrivée de la gauche au pouvoir et la désillusion par la suite. Les rébellions urbaines renvoient aux difficultés que rencontrent les jeunes des banlieues après l’élection de 81 : la question du traitement inégalitaire devant la police et la justice, la question du chômage des jeunes, la question du logement. Ce sont les trois principales revendications portées par les associations des Minguettes qui se réunissent en avril 1983.

Quelles sont les avancées qui découlent de cette mobilisation ?

La Marche a permis une véritable socialisation politique de centaines de militants associatifs, ce qui explique qu’à sa suite il y a une multiplication du nombre d’associations dans les quartiers. En ce sens là, la Marche est un événement fondateur. Beaucoup d’associations qui existent encore aujourd’hui se sont créées en bénéficiant du souffle de la Marche. En même temps, les marcheurs sont retournés dans leur quartier et ont subi une désillusion très forte parce que la plupart des revendications portées n’ont pas été satisfaites. La grande victoire obtenue c’est l’instauration de la carte de 10 ans pour les étrangers non communautaires, qui était une revendication de longue date du mouvement pro-immigré. Mais pour tout le reste – le contrôle de la police, le droit au logement ou au travail – ce sont des questions qui sont toujours d’actualité aujourd’hui.

Pourquoi l’histoire de cette marche n’est pas plus connue aujourd’hui ?

Il n’y a pas eu de transmission de cette histoire en raison d’un déficit en terme de matériel et de ressources. La question de l’inscription de la Marche dans les manuels scolaires s’est posée. Mis à part dans les années 80 où il y a eu quelques mentions, cet événement est passé sous silence. L’Éducation nationale, qui a une grande importance dans la transmission de la mémoire, a eu tendance à occulter cette histoire. Il existe bien des documentaires, des livres, mais qui n’ont pas les moyens suffisants pour avoir un écho important. Quant aux participants à la Marche, il n’y a pas forcément eu de transmission familiale. Il ne faut pas surestimer l’importance de la Marche dans les familles d’immigration : la mobilisation a duré peu de temps, elle n’a pas forcément suscité l’adhésion de tous. C’est un élément fondateur essentiellement pour les militants, mais pour ceux qui n’en étaient pas proches, la Marche leur est passé à côté.

Aujourd’hui, une telle mobilisation est-elle possible ?

Il y a un lien entre les rébellions des Minguettes et la Marche. Ce sont deux réalités qui s’articulent avec deux modes d’action différents : un violent, réprimé ; et l’autre, la Marche, accepté, légitime. Après 83, les rébellions urbaines se sont multipliées : Vaulx-en-Velin en 1990, Dammarie les Lys, puis les derniers en 2005. Les raisons de la colère sont toujours présentes. On peut même dire que dans certains quartiers la situation s’est dégradée, du point de vue du taux chômage, etc. Une mobilisation équivalente à celle de la Marche en 1983 me semble difficilement reproductible. La configuration politique actuelle, les transformations dans le champ politique, font qu’il serait aujourd’hui impensable qu’un président de la République vienne boire le thé aux Minguettes. Il n’y a pas d’empathie possible avec une catégorie de la population qui est régulièrement stigmatisée. Du côté de la télévision, la vision des banlieues est assez caricaturale. Il est peu probable qu’il y ait un consensus tel qu’à l’époque.

La libération de la parole raciste, comme l’illustre la Une de Minute, ne pourrait pas être un déclencheur ?

Ce n’est pas suffisant. Ce type de publication, malheureusement, ce n’est pas nouveau. Cette Une a provoqué beaucoup de débats parce qu’il s’agit d’une ministre, mais pendant une trentaine d’années, les Unes se sont multipliées sur l’Islam et les musulmans avec une dimension islamophobe, sans que ça provoque une réaction de la part des gouvernements. La libération de la parole raciste s’explique par une sorte de légitimation, d’autorisation, par des acteurs politiques au plus haut niveau de l’État. Chirac qui parle du bruit et de l’odeur, Sarkozy qui parlait des musulmans d’apparence, Valls qui dit que les Roms ne sont pas intégrables… Le fait que l’extrême droite soit raciste, ce n’est pas très nouveau, ils sont cohérents avec leur idéologie, ce qui pose plus problème c’est que des acteurs politiques dits républicains véhiculent eux aussi des stéréotypes racistes.

Propos recueillis par Marine Desseigne

Source: La Marseillaise

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