« La France est-elle raciste ? », Reforme, 21 novembre 2013

Trente ans après la Marche des beurs et alors qu’une libération de la parole semble s’opérer, assiste-t-on à une recrudescence du racisme en France ?

À la une d’une manchette abjecte de l’hebdomadaire Minute, accueillie par des enfants avec des bananes lors d’un déplacement, comparée à un singe dans un photomontage douteux, Christiane Taubira a été la cible de plusieurs attaques racistes au cours des dernières semaines. Interrogée par Libération, la garde des Sceaux a répondu qu’« il s’agit très clairement d’inhibitions qui disparaissent, de digues qui tombent ». « Cette attaque au cœur de la République » est à mettre en corrélation avec les malencontreuses sorties politiques, de « l’affaire du petit pain au chocolat » de Jean-François Copé à Jean-Luc Mélenchon s’en prenant en termes ambigus à Pierre Moscovici, en passant par Manuel Valls et ses polémiques à répétition. Sans parler des magazines qui multiplient les dossiers alarmistes sur « l’invasion » de l’islam. « La France raciste est de retour  », s’est alarmé l’ancien présentateur de TF1, Harry Roselmack, dans une tribune au Monde, dénonçant « le fond de racisme qui résiste au temps et aux mots d’ordre […] au plus profond de la société française ». D’où les trois questions posées par Réforme.

→La France est-elle raciste ?

La dernière étude de la Commission nationale consultative des droits de l’homme montre que les actes et menaces à caractère raciste, antisémite et antimusulman ont augmenté de 23 % en 2012. « La tolérance recule, les sentiments xénophobes se diffusent, nos concitoyens s’interrogent sur la possibilité d’un “vivre-ensemble” qu’ils croient menacé par la montée des communautarismes », peut-on lire dans le rapport. Selon celui-ci, 7 % des sondés s’avouent « plutôt racistes » et 22 % « un peu racistes ». Pour ces Français en désarroi identitaire face à une mondialisation jugée de plus en plus menaçante, la parole discriminante n’est plus taboue. Un quart se disent « pas très racistes » et 44 % « pas racistes du tout », un chiffre en baisse de cinq points en un an. De nombreux chercheurs affirment que le racisme figure dans l’ADN du pays. Comme l’anthropologue Nacira Guénif-Souilamas, auteur de La République mise à nu par son immigration : « Le racisme hérité de la colonisation est bien installé. Les victimes en subissent les humiliations et les discriminations au quotidien. Mais ça n’intéresse pas grand monde jusqu’au moment où ça concerne quelqu’un de connu. » Dans une lettre ouverte à Christiane Taubira, Alain Jakubowicz, président de la Licra, s’insurge : « Cela fait des mois que nous alertons sur la libération de la parole raciste dans notre pays. Qui nous a entendus ? »

L’historien Pascal Blanchard, auteur de La France arabo-orientale et membre du Groupe de recherche Achac (colonisation, immigration, postcolonialisme), veut croire en un progrès : « La parole raciste est portée par moins de gens qu’il y a trente ou quarante ans. Et si aujourd’hui le racisme veut exclure, autrefois il tuait. On n’est plus à l’époque des colonies, ni en 1973, quand on abattait des Algériens dans le sud de la France. » Le meurtre raciste d’un enfant de treize ans en 1983 à Marseille avait été le point de départ de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, aussi appelée Marche des beurs, dont on fête cette année les trente ans. Depuis, la France semble avoir fait du chemin. « Certains veulent croire que c’est toujours ce pays rural du XIXe siècle, mais nous sommes passés à une société postraciale depuis bien longtemps. La France est championne du monde des couples mixtes ! », s’exclame Malek Boutih, ancien président de SOS Racisme et député socialiste. La génération black-blanc-beur, cette équipe de France multiethnique victorieuse de la Coupe du monde de football en 1998, figure dans tous les manuels scolaires. « Pour la première fois, les minorités avaient une visibilité forte. Mais la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle en 2002 a refermé la parenthèse », réplique Pascal Blanchard. « Cet espoir un peu fou ne s’est jamais manifesté en changement radical », poursuit Nacira Guénif-Souilamas. Le sociologue Michel Wieviorka, qui observe depuis longtemps le phénomène, récuse les faux-semblants : « On a cru qu’un racisme “plus subtil”, culturaliste, différencialiste, s’installait, mais le racisme archaïque, de type colonial, revient en force », assure-t-il.

→Quelle est la responsabilité du personnel politique  ?

On parle souvent du contexte de crise économique comme responsable de tous les maux. Si certains le lient à la résurgence de discours et d’actes racistes, ils sont nombreux à n’y voir qu’un alibi. « En 2002, quand Jean-Marie Le Pen est arrivé au second tour, la France vivait une période de croissance économique [un peu plus de 1 %, ndlr] », rappelle Malek Boutih. Pour de nombreux spécialistes, chercheurs ou acteurs associatifs, c’est avant tout le personnel politique qui en porte la responsabilité, notamment la dérive droitière de l’UMP. « La parole se libère, elle devient plus facile dès lors que des hommes politiques ou des chroniqueurs soit-disant sans complexes ouvrent la voie, pense l’historien Pascal Blanchard. Des intellectuels tiennent des propos islamophobes, pourquoi le citoyen n’aurait pas le droit de tenir de tels propos ? »

L’institutionnalisation du FN est-elle aussi à mettre en cause ? Sans conteste pour Michel Wieviorka : « Le FN monte sans être embarrassé par ses contradictions. Il ne souhaite pas se montrer ouvertement raciste, veut apparaître fréquentable et légitime, mais sans vraiment se renier. » Le parti aurait construit un nouveau discours qui se protège d’éventuelles poursuites, mais qui, au fond, n’aurait pas véritablement changé. Preuve en est, Nadia Portheault, candidate FN d’origine algérienne, a renoncé à se présenter aux municipales de 2014 à Saint-Alban, près de Toulouse, dégoûtée par le racisme et l’homophobie d’une partie des cadres et militants locaux. «  La banalisation du FN accroît sa capacité de nuisance. Mais le climat raciste n’est pas réductible à ce parti. Il est diffus, se trouve partout dans la société française, même à gauche », insiste l’anthropologue Nacira Guénif-Souilamas.

« La question se pose pour certains élus socialistes du sud de la France », abonde Malek Boutih. Beaucoup se souviennent encore de la sortie en 2006 de Georges Frêche, alors président de la région Languedoc-Roussillon, sur le nombre de « Blacks » en équipe de France. « Ce que les gens pensaient et gardaient en eux devient aussi visible via Internet, les blogs, les réseaux sociaux », explique Pascal Blanchard. Ces nouveaux moyens numériques faciliteraient la transmission de ce type de messages et seraient vecteurs d’opinions plus radicales.

→L’État joue-t-il son rôle ?

« Il ne faut rien laisser passer, rappeler que le racisme n’est pas une opinion, c’est un délit  », a rappelé le Premier ministre. Insuffisant aux yeux de Christiane Taubira : « Ce qui m’étonne le plus, c’est qu’il n’y a pas eu de belle et haute voix qui se soit levée pour alerter sur la dérive de la société française ». Une façon de rappeler que l’État est bien discret. « Un climat nauséabond s’est installé progressivement, et rien n’a été fait pour l’endiguer. L’État adopte une posture morale, mais n’en fait pas un enjeu de lutte politique », insiste l’anthropologue Nacira Guénif-Souilamas.

Ce rôle a depuis longtemps été délégué aux associations, la Licra, le Cran et SOS Racisme, aujourd’hui en manque de militants. Ces dernières, qui peinent à mener le combat seules, pressent pourtant l’État d’agir. Le Cran a lancé une pétition sur la Toile qui recueille à ce jour plus de 60 000 signatures. Le texte préconise la mise en place d’un ministère de lutte contre le racisme, l’institution d’attestations de contrôles pour limiter le « délit de faciès » et l’ouverture d’un musée de l’esclavage et de la colonisation. Le président de la Licra réclame, lui, « une impulsion forte depuis le sommet de l’État » et demande « de faire de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme la Grande Cause nationale de l’année 2014 ». L’enjeu, faire preuve de pédagogie. Un sentiment partagé par Michel Wieviorka : « L’État doit se placer sur deux plans : sanctionner les dérapages d’une part, éduquer d’autre part. »

Source: ici

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