« La Marche, le film qui parle d’Arabes et pas de musulmans », fait-religieux.com, 20 novembre 2013

Allez voir La Marche, le film qui commémore la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, plus tard surnommée la Marche des Beurs (Arabes en verlan). C’est bien fait, c’est émouvant et c’est triste. Triste de voir la gaieté d’alors, l’espoir, la détermination qui animait ce petit groupe hétéroclite et pacifique parti des Minguettes, dans la banlieue de Lyon, en marche contre une violence policière réelle et récurrente. De Marseille à Paris, la poignée de marcheurs du début ralliera des centaines, puis des milliers, puis des dizaines de milliers de personnes. A l’arrivée, le 3 décembre 1983, les marcheurs seront reçus par le président François Mitterrand.

Trente ans après, il y a moins de violences policières mais l’ambiance est tout aussi tendue. Et l’on ne peut s’empêcher de se demander si la France a fait ce qu’il fallait pour que les fils et filles des Beurs d’il y a trente ans se sentent chez eux dans le pays où ils sont nés.  Pire, ils sont aujourd’hui convoqués collectivement au tribunal de l’opinion publique lorsque des actes terroristes, en France ou ailleurs, sont commis au nom de l’islam.

L’école catholique mettait les gens dans la rue

Pour cela, le film efficace du réalisateur belge Nadil Ben Yadir tombe bien. Sans ennuyer, il donne à réfléchir. Une différence saute aux yeux : l’absence de la religion. A part les croix dans les chapelles où les marcheurs sont hébergés durant leur périple, il n’en est jamais question. C’est le changement le plus criant entre hier et aujourd’hui. Le père Christian Delorme, qui fut l’un des marcheurs de 1983, a inspiré l’un des personnages du film, appelé Christian Dubois et interprété par Olivier Gourmet. Lors du colloque « La République à l’épreuve de l’islam » organisé par l’Iris le 14 novembre, le vrai « curé des Minguettes », a évoqué cette mutation. « A l’époque, la religion était peu présente. Ou plutôt, ce qui mettait des centaines de milliers de personnes dans la rue, c’était la question de l’école privée catholique ».

Autre question, le mélange. « Parmi le groupe des marcheurs qui comptait en moyenne une trentaine de personnes, il y avait une mixité remarquable : jeunes, moins jeunes, garçons, filles, musulmans, chrétiens. Je me demande si aujourd’hui on arriverait à mobiliser un groupe aussi mélangé. Dans la classe moyenne issue de la diversité, peut-être ; sans doute moins dans les quartiers les plus défavorisés et ghettoïsés. »

Grèves ouvrières et première revendications religieuses

Les échos du contexte international se faisaient entendre, en 1983 avec – déjà – un gros attentat à Beyrouth contre les soldats français et américains. « Quand nous passions, les gens qui venaient discuter avec nous nous interrogeaient là-dessus. Que pouvions-nous répondre ? »

Autre élément de l’actualité en ce début des années 80, la crise sociale. Il y avait eu des grèves très dures dans l’automobile, chez Citroën à Aulnay et chez Talbot à Poissy (aujourd’hui PSA). Pour la première fois, face aux syndicats maison qui faisaient régner l’ordre par l’intimidation, des travailleurs immigrés avaient osé se syndiquer à la CGT et réclamer « le droit à une pensée et une religion différente » (Manifeste des ouvriers d’Aulnay, 1982). La revendication de salles de prières musulmanes n’était certes qu’un point secondaire dans les exigences des grévistes, mais elle avait à l’époque suscité la colère chez certains. Le père Christian Delorme se souvient de « cette chose horrible : des cadres et des contremaîtres de l’automobile criant ‘au four !’ à des ouvriers musulmans ».

Quant à la question de savoir s’il se trouverait ces temps-ci un prêtre catholique assez proche des jeunes de son quartier pour tout quitter afin de marcher trois mois avec eux ; s’il se trouverait un évêque capable d’autoriser pareil engagement ; si enfin il se trouverait des jeunes de culture musulmane pour cheminer, filles et garçons mélangés, bras dessus, bras dessous avec un curé… impossible de répondre. A moins d’essayer.

Source: ici

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