« La « Marche pour l’égalité » toujours d’actualité trente ans après », La Vie, 19 novembre 2013

Trente ans après la « Marche pour l’égalité et contre le racisme » qui avait rassemblé 70 000 participants à Paris et entraîné une réflexion sur l’égalité des droits en France, le film « La Marche » raconte l’histoire du mouvement. Christian Delorme qui en fut l’un des initiateurs et le sociologue Abdellali Hajjat en dressent le bilan.

Il y a 30 ans, le 3 décembre 1983, la « Marche pour l’égalité et contre le racisme » rassemblait 70 000 participants à Paris. Parti de Marseille le 15 octobre, avec une dizaine de marcheurs, ce mouvement rebaptisé par certains « Marche des beurs » était né après de violentes émeutes à la cité des Minguettes à Vénissieux, dans la banlieue de Lyon. Les médias s’étaient focalisés à l’époque sur la lutte contre le racisme, sous-estimant les revendications sociales, de travail, de logement et d’équité. Les marcheurs partaient du constat que la police et la justice ne traitaient pas tous les citoyens de la même manière.

Un film, qui sort le 28 novembre sur les écrans (lire notre critique) et plusieurs livres racontent l’histoire de ces militants partis avec la volonté de provoquer une prise de conscience sur l’existence de crimes racistes en France, mais aussi de provoquer une réflexion sur l’égalité des droits et sur les violences policières. Leur but ? Interpeller la population, susciter l’adhésion au niveau national et, surtout, convaincre le gouvernement socialiste de l’époque de mener une politique plus favorable aux immigrés et à leurs enfants.

Trente ans après, quel bilan peut-on en tirer ? Nous avons posé la question au père Christian Delorme, l’un initiateurs de cette marche, et au sociologue Abdellali Hajjat, qui n’a pas vécu cette période puisqu’il était à peine né. Deux regards croisés sur un événement parfois oublié qui a durablement marqué la société française.

Christian Delorme est prêtre du diocèse de Lyon, de la communauté du Prado. Il a été surnommé « le curé des Minguettes » en raison de son engagement dans cette cité de l’agglomération lyonnaise. Disciple de Gandhi et Martin Luther King, il fut l’un des initiateurs de la Marche pour l’égalité et contre le racisme. Il vient de publier La Marche, la véritable histoire qui a inspiré le film (Bayard, 2013) et continue de travailler à la défense des minorités et au dialogue entre chrétiens et musulmans.

Abdellali Hajjat est sociologue, maître de conférences en science politique à l’Université Paris-Ouest Nanterre et membre de l’Institut des sciences sociales du politique. Dans La Marche pour l’égalité et contre le racisme (Amsterdam, 2013), il rappelle le contexte d’années marquées par les violences à l’encontre des Maghrébins et la montée du FN. Il fait de cet événement une résurgence de mai 1968, représentant un fort moment de socialisation de jeunes nés en France, mais s’y sentant discriminés. Il vient aussi de publier avec Marwan Mohammed, Islamophobie (La Découverte, 2013).

Abedellali Hajjat, pourquoi dites-vous que la Marche des beurs a été le Mai 68 des jeunes immigrés ?

AH : Crise de consentement à l’égard du monde établi, contestation de l’autorité, prise de parole généralisée : tous les ingrédients sont réunis. La marche, c’est la première fois que les enfants d’immigrés post-coloniaux prennent publiquement la parole et se construisent une conscience collective qui conduit à une remise en cause des relations de pouvoir : comment les minorités trouvent leur place dans une société hiérarchisée et comment ils font face on a des logiques de répression. Mai 68 correspond aussi à une période d’alliances improbables entre différents courants sociaux, politiques et philosophiques. En 1983, il y a eu cette conjonction de mouvements et d’intérêts entre les jeunes des cités, les cercles non-violents, les chrétiens sociaux, comme Christian Delorme, les médias ou certains membres du gouvernement…. Cela ne s’est jamais reproduit depuis.

Vous parlez souvent des immigrés post-coloniaux ? Le fait que la France vive l’immigration comme un problème serait donc lié à son passé colonial ?

AH : On peut constater une homologie de position entre l’immigré d’aujourd’hui (critère de classe et de minorité) et celui d’hier (critère colonial). Les relations sont régies par une même volonté de domination et de non partage du pouvoir. Plus vous êtes minoritaire, pauvre et de couleur, plus vous restez au bas de l’échelle.

CD : Il y a des schémas mentaux hérités de l’histoire coloniale et de l’esclavage qui continuent de fonctionner aujourd’hui. Les injures adressées à Christiane Taubira renvoient à un refoulé du mépris des Noirs qui dure depuis des siècles. La guerre d’Algérie a aussi laissé des traces dans la manière de regarder les Français d’origine maghrébine.

Sur ce point, la marche a-t-elle contribué à changer les mentalités ?

AH : L’appel n’a pas été entendu. Au lieu d’ouvrir des brèches dans les structures de domination économique, politique, nationale et culturelle, l’exigence d’égalité portée par les enfants d’immigrés post-coloniaux a provoqué une crainte et un ressentiment de la part des élites. Tant que les immigrés restent ouvriers spécialisés corvéables à merci et que leurs enfants restent à leur place de bons beurs, la tension reste à un niveau relativement bas. Mais ce niveau monte quand ces groupes aspirent à s’élever socialement et visent une égalité réelle avec les groupes établis qui lui sont supérieurs.

Cette égalité a-t-elle fait des progrès depuis trente ans ?

CD : La société française est paradoxale. Quand on entend les gens, quand on lit les sondages, on s’aperçoit qu’il y a de plus en plus de comportements stigmatisants, une montée des peurs et des xénophobies, des replis communautaires qui ne sont pas réservés aux musulmans. En même temps, notre pays est sans doute l’un des plus mélangés d’Europe, avec de très nombreux couples mixtes, avec une classe moyenne issue de l’immigration qui s’est faite une place dans la société, avec des milliers d’ingénieurs, de commerciaux, d’avocats, de médecins, d’universitaires issus de la diversité. L’égalité est toujours un combat, surtout en période de crise. Il y a des inégalités sociales, liées à la dégradation du marché de l’emploi, dont la résolution dépend surtout du gouvernement ou des acteurs économiques. Mais il y a aussi des inégalités liées aux origines des gens à cause du comportement de certains de nos concitoyens : à côté des peurs de l’islam, il existe toujours un racisme anti-arabes ou anti-noirs. Je reste cependant très confiant car je suis persuadé que la classe moyenne issue de la diversité va faire bouger une société française de plus en plus métissée.

AH : Si on mesure le degré d’égalité à travers le salaire ou le type de contrat de travail, vous savez comme moi qu’il y a de plus en plus d’écart entre les plus riches et les plus pauvres. Et le chômage dans certains quartiers est supérieur à celui que l’on connaissait dans les années 1980. La condition sociale des habitants des cités s’est aggravée depuis une trentaine d’années. Or, il y a un lien étroit entre la question sociale et la question raciale. On ne peut pas comprendre les évolutions des quartiers populaires, si on ne prend pas en compte cette double dimension. Les marcheurs étaient à la fois des enfants d’immigrés, mais aussi des fils d’ouvriers. Les populations dont on parle aujourd’hui qui sont présentées comme un problème, sont aussi celles issues des classes populaires. Et leur situation ne s’est pas améliorée. Alors que leurs parents travaillaient, beaucoup d’enfants alternent aujourd’hui entre de longues périodes de chômage et d’intérim. On est passé du salariat au précariat, même si ce n’est pas spécifique aux minoritaires.

Pourtant certains enfants d’immigrés n’ont-ils pas accédé à des positions de pouvoir, dans le domaine politique, universitaire ou artistique ?

AH : C’est vrai, mais il s’agit encore d’une minorité. Et c’est là qu’il est intéressant de comparer l’antisémitisme et l’islamophobie. La philosophe Hanna Arendt analyse très bien la montée de l’antisémitisme en Europe au début du XIXe siècle. Le ressentiment était plus fort dans les pays où les juifs détenaient des positions de pouvoir qui leur était jusque-là interdits. Prenons l’exemple de l’affaire Dreyfus :l’un des enjeux était que Dreyfus avait toutes les chances d’entrer dans l’état major français, dans le saint des saints. Cette possibilité s’est heurtée à ceux qui détenaient le pouvoir et ne voulaient surtout pas le partager avec des juifs. L’antisémitisme s’est développé paradoxalement au moment où les juifs s’intégraient par le haut. Aujourd’hui, c’est la même chose. Il y a un phénomène d’ascension sociale des populations d’origine musulmane qui s’opère, et donc une concurrence de la part des minoritaires pour occuper des positions détenues jusque-là par les majoritaires.

Cette marche pour l’égalité était aussi une marche contre le racisme. Où en est-on aujourd’hui ?

AH : Il y a eu des progrès, notamment au niveau des crimes racistes. En 2013, le racisme tue toujours, mais ça n’a plus l’ampleur que ça pouvait avoir dans les années 1980 qui restent les plus sanglantes de l’histoire de l’immigration en France. D’après les chiffres du ministère de l’Intérieur, il y a eu dans cette décennie environ 150 crimes racistes. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Par contre, au niveau social, dans les quartiers populaires, la situation a régressé. Dans certains quartiers, certaines zones urbaines sensibles, le taux de chômage peut dépasser les 50 % pour les 18-24 ans. Les situations de précarité se sont aggravées par rapport aux années 1980. Même chose sur la question de la politique sociale, la politique de redistribution des richesses, et même sur l’accès aux services publics : on observe un recul de manière globale dans les quartiers populaires. Les revendications que portaient les marcheurs sont toujours d’actualité, même si elles ne sont plus tout à fait les mêmes. Sur la question des violences policières, les gouvernements ont eu la volonté d’être plus attentifs, mais jusqu’à présent, ça ne s’est pas véritablement traduit dans les faits : il suffit de voir ce qu’il s’est passé à Villiers-le-Bel ou à Clichy-sous-Bois. Dans les cas, où des policiers ont été condamnés, les peines prononcées ont été très faibles par rapport aux actes, qui ont été commis.

CD : Les actes racistes ont augmenté de 25 % par rapport à l’année dernière et il y a aujourd’hui un contexte qui favorise la libération de la parole raciste, notamment sur les réseaux sociaux. Face à la crise des valeurs, face au chômage et à la précarité, les étrangers deviennent des boucs émissaires. Si on n’arrive pas à endiguer et à réprimer très fermement les dérives verbales, on risque de retomber dans une vraie violence physique. Depuis le début des années 2000, le racisme biologique est délégitimé dans l’espace public, mais une nouvelle forme de racisme est apparu, plus culturel, plus religieux. C’est ce qui explique pourquoi les agressions islamophobes ont explosé ces dernières années.

L’islamophobie serait-elle le nouveau nom du racisme ?

AH : Il n’y a pas substitution, mais on peut parler d’avatar. Ce qui se joue, c’est le rapport entre « établis » et « marginaux », c’est l’acceptation ou le refus de l’égalité par les élites qui sont au pouvoir. Dans ce rapport de force, la différence religieuse n’est qu’un prétexte, un moyen d’exclusion. L’islamophobie est une construction des médias et des élites, qui a débuté dans les années 1980 après la révolution iranienne. Il s’agit de donner une interprétation religieuse à des conflits sociaux ou politiques pour éviter d’aborder les questions de fond. Pendant la marche, la question musulmane est très peu présente. Mais un peu plus tard, elle est devenue un marqueur auquel nombre de jeunes se sont identifiés. Le discours dominant qui s’est développé à la fin des années 1980, après les premières affaires de voile à l’école, c’est d’analyser ça en terme d’échec de l’intégration : si des jeunes filles, enfants d’immigrés, portent le hijab, c’est qu’elles ne sont pas intégrées… En oubliant que la position de minorité entraîne une tendance à reproduire l’identité stigmatisée d’une génération à l’autre. C’est un fait sociologique bien connu, propre à toutes les minorités. Pourtant, ce processus est vécu par les élites comme une véritable trahison, la preuve d’une incompatibilité entre islam et république. Les commentateurs établissent alors un lien entre pratique religieuse, usage politique de la religion et terrorisme. Ce lien entre islam, islamisme et terrorisme s’opère aujourd’hui de manière quasi automatique dans les esprits. Il n’y a qu’à voir les unes de l’Express, du Point ou de Valeurs actuelles. Il y a un recodage du conflit entre minoritaires et majoritaires, entre dominants et dominés, à l’aune de cette grille religieuse.

CD : L’islamophobie est un racisme culturel. En ce sens, il y a continuité avec ce qui s’est passé il y a trente ans. Nous sommes toujours dans un climat de suspicion à l’égard des populations de l’ancien empire colonial. Je le vérifie dans le traitement que la police réserve aux Français d’origine africaine ou maghrébine. Dans les années 1950, les Nord Africains étaient suspectés d’être des fellagas. Dans les années 1980, les jeune des banlieues au physique d’arabe sont considérés comme des délinquants en puissance. Depuis 2001, les jeunes arabes sont susceptibles d’être des terroristes islamistes. C’est toujours le même racisme qui s’exprime, avec des noms différents et des prétextes différents. Certains médias interprètent notre marche comme le symbole de l’intégration réussie de la génération des «beurs laïcs», par opposition à celle, venue plus tard, des musulmans taxés de communautarisme. C’est un mauvais procès. Notre société vit sur un énorme malentendu : des franges entières de la population sont stigmatisées en raison de leurs appartenances ou de leurs origines, alors que ces dernières continuent à croire dans l’ouverture et dans la grandeur de notre pays et veulent s’y intégrer. J’entends aujourd’hui des cris d’amour envers la France que j’entendais déjà il y a trente ans.

AH : Comme je l’ai déjà dit, le « problème immigré » s’articule avec le « problème musulman ». Dès lors que des immigrés post-coloniaux refusent de rester à leur place, subalterne et invisible, la tension s’élève d’un cran. La véritable hystérie politique des élites, observée durant les affaires du voile (1989, 1994, 2003-2004, 2010), favorise l’imprégnation de l’islamophobie dans toutes les couches de la population. La violence politique au nom de l’islam , telle qu’elle est exercée par une infime minorité de Français musulmans, n’est pas analysée comme n’importe quelle autre violence politique (régionaliste, anticapitaliste, etc.). Il y aurait un islam violent par essence et tous les chemins de la religion musulmane mèneraient aux camps d’Al Qaïda en Afghanistan.

Certains craignent une remise en cause de la laïcité. N’est-ce pas légitime ?

CD : De fait, la France laïque avait trouvé un certain équilibre avec l’Eglise catholique, et voilà que tout à coup, une nouvelle religion arrive en France, qui demande à être reconnue, à exister dans l’espace public, et la société française ne sait pas faire. Il y a donc une maladresse incroyable. Et l’on retrouve encore dans l’attitude des autorités françaises, de droite ou de gauche, dans leur gestion de l’islam, des réflexes de l’époque de l’Algérie coloniale. Il n’y a qu’à voir la manière dont a été pensé le Conseil français du culte musulman. On est là dans une conception d’un islam qui doit être encadré par le pouvoir. L’Eglise catholique n’aurait jamais accepté de se retrouver dans cette situation. La société française ne sait pas faire avec le religieux et encore moins avec l’islam. Et puis, il y a ces déchirements entre musulmans, premières victimes des islamistes, qui jouent sur notre regard ici en France et nous renvoient l’image d’une religion violente. Ce qui n’est pas juste.

Que vous inspire le refus des Restos du cœur d’accueillir des filles voilées parmi leurs bénévoles ?

AH : Ce sont des formes de discrimination par capillarité. La loi du 15 mars 2004 interdisant le port du voile à l’école publique a servi de justification à l’exclusion des femmes qui portent le hijab dans d’autres espaces sociaux. Certains militants laïques veulent d’ailleurs étendre cette interdiction à l’université, dans les associations travaillant auprès des enfants et des jeunes ou dans les entreprises. Si vous réalisez un sondage sur la signification du port du hijab, beaucoup de personnes interrogées vont considérer que c’est le signe d’un islam fondamentaliste et qu’il ne s’agit pas d’une pratique religieuse respectable comme une autre. L’opinion est persuadée que ce port est imposé aux femmes et qu’il n’y a aucune notion de choix. Les Français ont intériorisé cette position : ce qui a été légitimé pour l’école publique doit s’étendre à tous les autres lieux. C’est une extension du domaine de la lutte laïque, avec une redéfinition de la laïcité. Elle n’est plus seulement séparation de l’Eglise et de l’Etat, elle devient négation d’un phénomène. Censée assurer la liberté de conscience, la liberté de culte, la liberté de croire ou de ne pas croire, la laïcité est redéfinie pour justifier l’exclusion d’une minorité.

S’il fallait refaire une marche, quels seraient selon vous les nouveaux défis à relever ?

CD : La société française est travaillée par divers mécanismes discriminatoires dont on n’arrive pas à se débarrasser. Je suis très attentif, par exemple, aux rapports de la police avec les jeunes ou avec les minorités visibles : nous sommes dans la permanence d’un énorme dysfonctionnement. Les discriminations au logement, au travail, sont terribles aussi. Tout cela doit être dénoncé. Mais il ne suffit pas de s’indigner, il faut aussi bâtir. La société française a besoin aujourd’hui d’une parole de fraternité. La marche a essayé de tenir ce message. D’ailleurs, elle aurait pu s’appeler « marche de la fraternité », car c’est ainsi que nous l’avons vécu de l’intérieur. Finalement, on en revient toujours à notre devise nationale : Liberté, égalité, fraternité. Tout y est !

> Archives : lire les reportages sur la Marche publiés par La Vie en 1983

Source: La Vie

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