« Loin du discours sensationnel, la Marche, la vraie », Lyon Bondy Blog, 21 octobre 2013

L’effervescence grandit autour de la célébration des 30 ans de la Marche pour l’égalité des droits et contre le racisme. Les médias traditionnels s’activent, les politiques se réveillent. Loin des spots lumineux, le tissu associatif se mobilise. C’est le cas – entre autre – de Presse et Cité qui dédiait sa troisième université des Banlieues et de la Communication (UBC3) à cette commémoration. L’occasion de traiter différemment cet événement historique.

Si certains montent les marches, d’autres prennent des portes. Au moment où Toumi Djaïda – figure emblématique du périple piétonnier de 1983 –refusait de rencontrer le ministre délégué à la Ville, une petite trentaine de personnes regroupées à la Courneuve (Seine-Saint-Denis) parlaient de son histoire. L’objectif général de ce rassemblement était de contribuer à la campagne de communication participative autour des 30 ans de la Marche. Derrière cette action, se cache le but plus précis de faire de chaque participant un prescripteur, c’est à dire «  un relais d’informations vers son propre environnement », comme l’affirme Erwan Ruty, coordinateur de l’UBC3.

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Erwan Ruty, coordinateur de l’UBC3.

Face à la construction médiatique, un regard critique de la presse d’époque.

Et l’initiative n’est pas superflue au regard du traitement informatif de l’aventure depuis une trentaine d’années. Entre construction médiatique et manque de visibilité, le Marche a souvent été mal interprétée par les grands canaux de diffusions. Le premier atelier de l’Université, animé par Générique, basé sur l’analyse critique de la presse d’époque a permis de démontrer par le fait ce constat. Seulement sept « une » ont été consacrées à la mobilisation. L’épopée, initiée le 15 octobre 1983 au départ de Marseille, ne trouve pas d’échos dans la presse nationale : il faudra attendre le passage à Strasbourg où certains politiques viennent à la rencontre des marcheurs, à l’instar de Georgina Dufoix, secrétaire d’état à la « Famille et des travailleurs immigrés ». Il faut ajouter à cela un fait divers qui « favorisera » le traitement médiatique de la Marche : le 14 novembre 1983, Habib Grimzi est défenestré du train Bordeaux-Vintimille par trois candidats à l’engagement à la Légion étrangère, pour des motifs racistes. 

Jenna Bezahaf  lors du travail sur les articles d'époque © Sylvain Ortega

Jenna lors du travail sur les articles d’époque © S.Ortega

L’examen des coupures de presses d’origines, effectué par petits groupes lors du premier jour de l’Université met en avant le traitement de l’information par ces journaux de masses. L’analyse n’est pas exhaustive mais dégage une tendance générale. Libération adopte un angle culturel, utilisant les différents canons journalistiques pour mettre en avant la seconde génération d’immigrés, en rupture avec la première. Désormais, ces jeunes prennent eux-mêmes la parole, sans la médiation des associations.

Un article sur la Marche des "Beurs" avec une mise en page objective.

Le Figaro, décembre 1983.

Le Figaro nous suggère carrément une grille de lecture ainsi que les interprétations qui en suivent. Dans la rubrique «  La France et l’immigration », le quotidien insère sous le même chapô les articles « la marche des Beurs » et « Les voyous de Vénissieux » supposant ainsi une certaine continuitéCe n’est pas tout : la rubrique « Justice » est introduite dans la même page, complétant ainsi le tableau avec deux articles : « La politique judiciaire en accusation » et « Le défi de la criminalité ». Après tout, ce n’est peut-être qu’une simple coïncidence…

Le Monde est frappé de troubles bipolaires voire de schizophrénie : en l’espace de deux jours, le ton des articles change radicalement alors que la plume reste la même. Le premier papier, daté du 4-5 décembre 1983 épouse une logique fragmentée et excluant des immigrés, voire parfois dénigrante, où le journaliste semble découvrir la problématique liée aux banlieues. Le 6 décembre, c’est la France de la diversité qui est célébrée : religieuse, professionnelle, ethnique. En somme, émerge alors une France Black-Blanc-Beur, slogan repris avec enthousiasme par la classe politique et les médias après la victoire des bleus en 1998, ce sentiment retombera aussi rapidement que son apparition. Dans les deux cas, le système politico-médiatique idéalise ce qui n’est qu’une parenthèse heureuse sacrifiant le débat de fond sur l’hôtel d’une vision colorée mais non moins biaisée.

La "Une" du Monde datée du 4-5 décembre 1983

La « Une » du Monde datée du 4-5 décembre 1983

Biaisée fut également le nom de la manifestation. Officiellement intitulée « La marche pour l’égalité et contre le racisme », Libération et Le Monde renomment cette initiative « La marche des Beurs ». Cette construction médiatique, qui s’inscrit dans l’imaginaire collectif a pour conséquence une vision communautariste de l’affaire. En réalité, cette « marche mobilise des personnes différentes et tous les marcheurs n’étaient pas issus de l’immigration maghrébine » explique Fabien Grimaud de l’association Générique, une structure spécialisée sur l’histoire et la mémoire de l’immigration en France. Certes, il y a Farouk, Farid, Fatima mais également Patrick, Elisabeth et Cécile… De plus, cette terminologie réduit la portée de l’événement dans la mesure où cette expression est initialement utilisée exclusivement en région parisienne. La Marche a une dimension nationale, comme le soulignent les différentes villes françaises traversées. Enfin, l’utilisation du qualificatif « beur » peut avoir différentes connotations en fonction de qui l’utilise. 

Beurs(del)
Le terme a été créé en inversant l’ordre des syllabes du mot arabe : a-ra-beu donne beu-ra-a, puis beur par contraction. C’est donc un mot du verlan, qui a la particularité d’avoir donné lui-même en verlan le nom Rebeu, porteur de même sens. Selon l’étymologie du mot, ce dernier désigne exclusivement les personnes d’origine arabe.

De la critique à l’action.

La troisième université des Banlieues et de la Communication avait également pour dessein d’utiliser les nouvelles technologies afin de promouvoir la célébration des 30 ans de la Marche pour en favoriser le succès. Dans cette logique, le deuxième atelier, animé par les Marchés citoyens et l‘Institut national de l’Audiovisuel (INA) avait pour vocation de former les participants aux techniques de mobilisation citoyenne via les réseaux sociaux. Ainsi, Presse&cité et l’INA ont noué un partenariat dont la page événement est en tête de gondole de la coopération. Cette plate-forme, adaptée au partage, donne accès à 96 documents vidéos sur et autour de la Marche ainsi qu’une carte interactive en retraçant l’itinéraire. L’objectif est «  de (re)voir et de diffuser ce moment historique peu connu » comme l’affirme Amandine Collinet, responsable éditoriale de l’organisation. Selon un sondage publié par la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme) effectué par OpinionWay, seuls deux français sur dix disent « avoir entendu parler » du périple commencé à l’automne 1983. L’initiative commune contribue donc à combler cette lacune mémorielle. Et oui, notre redevance TV sert aussi à ça !

Bien que la communication autour de la Marche s’inscrive dans l’époque actuelle par l’utilisation des nouvelles technologies, cette campagne ne délaisse pas les canaux de diffusions traditionnels, notamment le support « papier ». L’UBC3 va produire une brochure pédagogique sous forme de dépliant du type « carte postale ». Cependant, c’est bien le numéro spécial du Journal officiel des Banlieues, la vitrine éditoriale de Presse&cité, qui concrétise le plan de communication global. Pour cette édition particulière, abordée sous l’angle culturel et social loin des carcans politiques, l’équipe a décidé d’ouvrir la conférence de rédaction à d’autres associations. Cet essai participatif est une expérience concluante et porteuse de promesses quant à la qualité du journal à venir dont la diffusion est prévue autour du 15 novembre. Une preuve supplémentaire que la Marche de 1983 peut être traitée en profondeur par un média, loin d’un discours passionné et sensationnel. 

Explications : C’est quoi cette marche?
En dépit de l’élection du Premier président socialiste de la V° République en 1981, le rêve du vivre ensemble s’effrite. Le contexte économique du début des années 1980 est difficile, marqué par le chômage et la désindustrialisation progressive du pays. Les banlieues et autres quartiers populaires sont les premiers touchés. En parallèle, se développe un sentiment de violence policière à l’encontre des populations immigrés. Dès 1981, les banlieues s’enflamment, notamment dans la région lyonnaise, et particulièrement à Rillieux-la-Pape et aux Minguettes à Vénissieux. Gaston Defferre, alors ministre de l’Intérieur, préconise une réponse autoritaire ce qui va renforcer le sentiment de persécution. En 1983, le gouvernement socialiste de Pierre Mauroy stigmatise les gréviste de Renault-Billancourt, en majorité des travailleurs immigrés dans un contexte de percée du Front-National, où le parti remporte son premier succès électoral lors des municipales partielles de Dreux. A l’été 1983, le quartier des Minguettes est de nouveau au centre des tensions. De rudes affrontements opposent policiers et jeunes. Pendant ceux-ci, Toumi Djaïda, le jeune président de l’association SOS Avenir Minguettes, qui avait déjà mené des actions pacifiques contre l’acharnement policier, est blessé par balle par un agent de l’Etat. S’en suit une vague de violence largement médiatisée. Des habitants du quartier, dont Toumi Djaïda, le curé Christian Delorme et le pasteur Jean Costil ont l’idée d’une marche pacifique, dans un environnement européen marqué par la violence (Brigade rouge, la Bande à Baader..), afin de réclamer l’égalité des droits et de lutter contre le racisme. Le 15 octobre, 32 marcheurs partent de Marseille  et arrivent à Paris le 3 décembre 1983 où ils sont reçus par François Mitterrand. Au terme de l’entretien, le Président de la République accorde la carte de séjour à 10 ans et promet d’accorder le droit de vote aux étrangers lors des scrutins locaux. Une promesse réitérée par son héritier, le futur Président François Hollande lors de la campagne de 2012 dont la réalisation semble aujourd’hui bien loin. Dommage, la célébration des 30 ans de la marche était le kaïros politique pour passer à l’action.

Source: ici

 

 
 
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