Edwy Plenel, « Pour l’égalité, contre le racisme : deux rendez-vous et un trait d’union », Mediapat, 27 novembre 2013

Mediapart n’est pas un parti, mais un journal. C’est-à-dire un carrefour. Où se mêlent et se croisent curiosités, humanités et volontés. En somme : s’informer, s’élever, s’engager. C’est la raison de notre soutien aux diverses initiatives citoyennes qui, au nom de l’égalité, mobilisent contre le racisme, cette passion de l’inégalité. Rendez-vous les samedis 30 novembre et 7 décembre, avec un trait d’union le mardi 3 décembre.

Le passé saisit le présent, au risque d’obscurcir l’avenir. Et ce n’est évidemment pas bon signe. Le trentième anniversaire de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, partie de Marseille le 15 octobre 1983 et arrivée à Paris le 3 décembre 1983 (lire nos rappels ici et ), est heurté de plein fouet par la persistance et l’affirmation, dans l’espace public, de la xénophobie et du racisme. Tandis que les Roms continuent à être stigmatisés jusque dans des discours officiels, les Noirs affrontent le racisme le plus archaïque à travers la personne de Christiane Taubira, ministre de la justice.

L’imprévu, ou plutôt l’impensable, est ainsi venu bousculer une commémoration qui devait être l’occasion de rappeler le sens véritable de la Marche de 1983, improprement appelée depuis « Marche des Beurs », ce qui, dans l’inconscient collectif, la replie sur une supposée origine ethnique des marcheurs au lieu de la déployer amplement sur le terrain de l’exigence d’égalité pour tous, d’égalité des droits et des possibles quelle que soit l’origine, la condition, la religion, etc. Insister sur cette actualité de l’égalité, c’est évidemment souligner combien, trente ans après, le compte n’y est pas.

C’est surtout éviter les pièges qui ont été tendus aux idéaux de la Marche, éloignant la cause de l’antiracisme de la question sociale, de ses urgences et de ses nécessités, avec laquelle elle avait initialement partie liée dans ce formidable sursaut de jeunes issus des classes populaires venues des immigrations post-coloniales qui se décidaient à prendre en mains l’avenir de leur pays, à l’exiger et à l’inventer. Aucun des Marcheurs de 1983 ne fut de la création de SOS Racisme l’année suivante, instrumentalisée par le Parti socialiste de façon à transformer l’antiracisme en bouclier moral face à la montée de l’extrême droite.

A la Belleviloise et au Cabaret SauvageA la Belleviloise et au Cabaret Sauvage

On ne combat pas le racisme en lui faisant la morale, mais en dressant contre lui un imaginaire supérieur, qui rassemble et mobilise, celui de l’égalité. On ne combat pas le racisme au nom d’une République immobile dont d’autoproclamés « Républicains » seraient propriétaires alors que seul son mouvement importe, son invention permanente et son approfondissement renouvelé. On ne combat par le racisme en accompagnant sa condamnation apparente d’une politique économique et sociale qui, par ses inégalités accrues de discriminations, en fait le lit, dévalorisant les nouvelles classes populaires au prétexte de leur seul bien propre – leurs cultures, leurs croyances, leurs identités.

On ne combat pas le racisme en agitant depuis trente ans, à la fois comme une promesse pour les intéressés et comme une menace pour ses adversaires, le droit de vote des étrangers non communautaires qui vivent et travaillent en France, contribuant à sa richesse, sans jamais le rendre effectif alors qu’il serait un formidable accélérateur d’intégration et de fraternisation. Bref, on ne combat pas le racisme sans radicalité démocratique et sociale qui s’attaque enfin au terreau qui le nourrit, remplaçant cette dérive infernale où des pauvres font la guerre à plus pauvres qu’eux par la lutte commune contre les privilèges des possédants, les injustices et les inégalités.

Combattre le racisme, c’est donc exiger que notre République soit fidèle à ce qu’énonce le Préambule de sa Constitution depuis 1946 : « Le peuple français proclame que tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés ». Combattre le racisme, c’est défendre l’égalité, égalité des droits et égalité des possibles dans tous les domaines, contre les tenants de l’inégalité, de la hiérarchie des humanités sous toutes leurs formes, inégalité des origines, des conditions, des cultures, des religions, des civilisations.

Combattre le racisme, c’est affirmer que cette déraison politique met en guerre notre société contre elle-même, dans une perdition sans fin où chaque bouc émissaire en appelle un autre, du Rom au Noir, de l’Arabe au Juif, indéfiniment. Combattre le racisme, c’est refuser ce piège où des opprimés se dressent contre d’autres opprimés, tandis que croissent le chômage, les inégalités et les injustices, et imposer des priorités qui rassemblent et qui élèvent, celles d’une République démocratique et sociale.

Toutes ces exigences sont au cœur de l’initiative prise de longue date par une centaine d’associations diversement héritières des Marcheurs de 1983 : une manifestation nationale contre le racisme et pour l’égalité des droits à Paris, le samedi 7 décembre. Tous les détails, l’appel, les initiateurs et les revendications sont ici sur le site du collectif Egalité des droits-Justice pour tous. Ses « axes revendicatifs » (à consulter là) ne se limitent pas à la « lutte contre le racisme », mais ajoutent les « droits sociaux, économiques, politiques et culturels » ainsi que « la liberté de circulation des personnes (déplacement, séjour et travail) ». Cette manifestation est accompagnée, les 7 et 8 décembre, de deux journées de débats, projections et concerts (le programme et les précisions ici) à l’initiative du collectif Tactikollectif, sous la bannière « Ceux qui marchent encore ».

Mais, malgré l’antériorité chronologique de cet appel, cette manifestation du 7 décembre sera précédée d’une autre, née du choc de l’événement Taubira à l’initiative du CM98 (Comité marche du 23 mai 1998, son site est ici), une association représentant les Antillais, Réunionnais et Guyanais. Soutenue par les centrales syndicales (CFDT, CFTC, CGT, FSU, UNSA, Union syndicale Solidaires), par les organisations engagées dans la lutte antiraciste (notamment la Ligue des droits de l’homme qui fut fédératrice, la LICRA, le MRAP, SOS Racisme) ainsi que par une myriade de collectifs et associations, cette première manifestation a lieu une semaine plus tôt, samedi 30 novembre.

Sous l’intitulé « Marchons contre le racisme » (voir ici son site), elle appelle à des défilés partout en France, dont une marche parisienne à 14h30 depuis la Place de la République (la liste des manifestations est disponible là). Son appel unitaire se conclut ainsi : « Alors que la France doit affronter les énormes défis liés à la dégradation économique, au chômage et aux inégalités, face à ceux et à celles qui veulent aviver les souffrances sociales, les peurs et les colères, nous nous dressons pour affirmer avec force : la République n’a d’avenir qu’égale, solidaire et fraternelle. »

Journal sans papier ni frontière, au sens propre comme au sens figuré, Mediapart n’a cessé d’informer et d’alerter sur ces questions, à la fois démocratiques et sociales, de racisme, de xénophobie et d’immigration, dans la diversité de son équipe et de ses signatures. Aussi sommes-nous naturellement solidaires de toutes ces initiatives que nous espérons convergentes plutôt que rivales. C’est d’ailleurs pour secouer une indifférence qui nous semblait aussi interminable que coupable que nous avons été amenés à lancer un appel symbolique pour marcher de nouveau à Paris, le mardi 3 décembre 2013, précisément au jour anniversaire de l’arrivée à Paris de la Marche de 1983 (c’est à lire et à écouter ici).

Cet appel a été entendu… en Guyane, le pays de Christiane Taubira dont elle est l’élue. Le Comité Dignité et Respect (lire ici sur Guyaweb et là sur Mediapart), soutenu par diverses organisations, y appelle en effet à « une marche dans les principales villes de Guyane le mardi 3 décembre pour dénoncer le racisme, dont la thématique sera “Je suis l’homme qui te ressemble” de René Philombe », l’une des figures majeures de la littérature camerounaise (le texte du poème est là). Mais, à Paris même, sur les réseaux sociaux comme parmi les organisateurs des marches du 30 novembre et du 7 décembre, plusieurs bonnes volontés proposent de se donner rendez-vous mardi 3 décembre à 18h30 devant la Gare Montparnasse, là même où s’est terminée la Marche de 1983, pour un rassemblement en forme de trait d’union entre les initiatives des uns et des autres (lire les précisions ajoutée à la fin de ce billet).

Tel est le souhait dont nous a fait part Pierre Tartakowsky, président de la Ligue des droits de l’homme, co-organisatrice du défilé du samedi 30 et, en même temps, signataire de l’appel à défiler le samedi 7. Souhait que partagent Mohamed Mechmache, président d’ACLefeu (Association Collectif Liberté, Egalité, Fraternité, Ensemble, Unis ; née à Clichy-sous-Bois au lendemain des révoltes sociales de 2005), ainsi que Mehdi Lallaoui, président de l’association Au nom de la mémoire dont Mediapart fut partenaire à l’occasion du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie. Il ne reste plus qu’à souhaiter que cette chaîne d’initiatives, plutôt que de disperser les énergies, en facilite le passage de relais, des diverses marches du 30 novembre à la manifestation nationale du 7 décembre, en passant par le rassemblement commémoratif du 3 décembre.

Surtout que ces multiples rendez-vous ne vous empêchent pas d’aller voir le film La Marche de Nabil Ben Yadir sur un scénario de Nadia Lakhdar, produit par Hugo Selignac, justement parce qu’il rend justice à l’esprit des Marcheurs de 1983 tout en soulignant, par le détour de la fiction, l’actualité de l’exigence d’égalité (lire ici l’article d’Antoine Perraud et écouter là ma chronique). Cette fidélité véritable, de sentiment et d’engagement, est confirmée par le soutien au film des héros discrets de la Marche pour l’égalité de 1983. Toumi Djaïdja qui en fut la figure emblématique en a témoigné lors de l’avant-première organisée par Mediapart. Et Christian Delorme, cet autre héros discret, prêtre du diocèse de Lyon longtemps surnommé « le curé des Minguettes », accompagne la sortie du film d’un livre (Bayard, 16 €) qui raconte avec un souci rigoureux des faits l’histoire véritable dont il est inspiré.

En voici les derniers mots qui valent programme, invite à chacun-e d’entre nous pour secouer l’indifférence au nom de l’égalité :

Le livre du père Christian Delorme sur la marche de 1983Le livre du père Christian Delorme sur la marche de 1983

« Toutes les “phobies” doivent être maîtrisées, et combattues quand elles aboutissent au rejet, au mépris, à la haine. Il n’y a pas de “bonnes phobies” et de “mauvaises phobies”, des phobies “acceptables” et d’autres qui ne le seraient pas. Judéophobie, arabophobie, islamophobie, christianophobie, négrophobie, tziganophobie, homophobie, etc., sont toutes haïssables car elles tendent à nier à d’autres humains leur part d’une commune humanité. Je ne peux pas dénoncer en toute honnêteté la christianophobie, et me montrer indifférent ou complice lorsqu’il y a développement de l’islamophobie… et réciproquement. Je ne peux pas dire “je suis antiraciste”, “humaniste”, et me montrer cependant homophobe. Toutes les exclusions, au vrai, sont parentes, procèdent des mêmes mécanismes mentaux. Et tous les combats pour en venir à bout sont solidaires, complémentaires. »Ajout et précision ( le 30 novembre 2013) :

Le lieu du rassemblement commémoratif du mardi 3 décembre n’est plus la Place de la République, comme indiqué initialement, mais la Gare Montparnasse à 18 h 30, ce qui a évidemment une portée symbolique plus forte puisqu’il s’agit de l’endroit où s’est achevée la Marche de 1983 par des prises de parole, comme le refait vivre le film La Marche. Voici le communiqué commun de la Ligue des droits de l’homme, d’ACLefeu et Au Nom de la Mémoire, les trois premiers initiateurs de ce rassemblement auquel s’associe évidemment Mediapart qui, sous ma signature, avait lancé il y a quelques semaines un appel à se saisir de cette date pour porter l’actualité de l’exigence d’égalité :

« 3 décembre, trente ans après, nous marchons toujours

A l’occasion du trentième anniversaire de la Marche contre le racisme et pour l’égalité de droits, nous appelons toutes les associations et les organisations à un rassemblement unitaire pour transmettre le message des marcheurs d’il y a trente ans. Nous sommes fiers de continuer à mener le combat qui fut le leur. L’égalité des droits est notre horizon et notre objectif. Notre conviction est qu’ensemble, on peut y arriver.

Rendez-vous le mardi 3 décembre, à 18h30, devant la gare Montparnasse.

Premiers signataires : LDH, ACLefeu, Au Nom de la Mémoire. »

Source: ici

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