« En 1983 dans «Libé» : la marche des Minguettes court déjà les banlieues, Libération », 28 novembre 2013

«Libération» le 28 novembre 2013.
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Il y a trente ans, à quelques jours de l’arrivée de la Marche des beurs à Paris, «Libération» faisait parler les banlieusards.

A la une de Libération ce lundi 28 novembre 1983, les manifestations pour la défense de l’école publique, qui ont réuni 100 000 personnes à Nantes le week-end. Le putsch manqué de Bokassa en Centrafrique est également évoqué.

La Marche pour l’égalité et contre le racisme, elle, n’est toujours pas à la une. Mais les marcheurs ont continué à avancer depuis le reportage de Robert Marmoz, autour de Lyon, le 7 novembre. A quelques jours de l’arrivée à Paris, le journaliste de Libération, Eric Favereau, a rencontré les marcheurs. Ils parlent du ressenti face au racisme dans les banlieues, qu’elles soient parisiennes ou lyonnaises.

Nous reproduisons cet article ci-dessous dans son intégralité (1).

La marche des Minguettes court déjà les banlieues

Les banlieues parisiennes s’apprêtent à accueillir les marcheurs partis des Minguettes à Lyon le 15 octobre dernier. Il ne leur reste plus qu’une semaine jusqu’à Paris, pour continuer à «secouer les consciences antiracistes».

«Au début, dans ma cité, ils ne me laissaient même pas parler. Ils me disaient « tu nous emmerdes avec ta politique ». Maintenant on discute, et tous vont aller le 3 décembre à la Bastille, pour la marche.» Saïd, 20 ans, est confiant. C’est la première fois qu’il sent qu’il y a un peu d’écho. Bien sûr, son père lui raconte à longueur de journée : «Si tu continues tu retournes au bled.» Mais c’est la loi du genre. Dans sa cité des Francs-moisins, à Saint-Denis, aux portes de Paris, on en parle de plus en plus. Dans les escaliers de ces tours, les affiches tiennent. Un comble ! Et si ça marchait ? Si la rumeur s’avérait juste. En tout cas la trentaine de marcheurs de la cité des Minguettes, à Lyon, qui depuis le 15 octobre dernier, sillonnent la France pour dénoncer le racisme ambiant, se rapprochent à petites enjambées de Paris, point culminant de leur action. C’est samedi 3 décembre que doit avoir lieu la manifestation tant attendue. De la Bastille à la Concorde. Des dizaines de milliers de jeunes immigrés, et jeunes tout court, derrière une immense banderole : «Rengainez vos armes, on arrive.»

Saïd, depuis deux mois, ne fait plus que cela. Préparer cette arrivée. Pourtant, Dieu sait que «militer n’est pas son truc». En plus, Saïd n’est pas bavard : «Je ne suis pas riche en vocabulaire», dit-il sans complexe. Lui, c’est la musique. Alors, pour l’occasion, il s’est mis à mélanger les deux. Il concocte des chansons contre le racisme. Et sortant deux ou trois fois par semaine, il se rend aux réunions du collectif «Jeunes pour la marche» où il retrouve toute une série de jeunes de banlieue, franco-arabes pour la plupart.

Pêle-mêle

«On ne fait pas confiance à tous ces loups des partis politiques et des autres associations qui se jettent sur les marcheurs pour retrouver une virginité», explique Rachida, 27 ans, une vraie passionnée. Elle est permanente dans une association qui aide des jeunes immigrés en difficultés. Elle raconte comment, dès la toute première réunion qui s’est tenue en octobre, elle et d’autres se sont sentis à l’écart, pas chez eux. «Ce jour-là, il y avait tout le monde. Le Mrap, le PSU, la Ligue, etc. Mais aussi les associations officielles des travailleurs immigrés. Ça parlait, et ça m’ennuyait. J’avais l’impression qu’ils auraient pu se passer de nous. Alors, on s’est dit qu’on allait se retrouver ensemble. Parce que c’est notre histoire. C’est nous qui nous faisons tirer dessus par des vieux fous ou des flics dans les cités. Et non ces militants qui viennent après coup, ramasser les morceaux.»

Le collectif Jeunes pour la marche est ainsi né. Pêle-mêle s’y est retrouvé tout ce qui bouge chez les «beurs». Des jeunes des cités, comme Saïd, qui débarque sans trop connaître les règles. Brahim, qui s’occupe de l’association maghrébine de Sarcelles. Lui, c’est intellectuel. 20 ans, et il a déjà frayé longuement avec le monde libertaire. «Mon association ? Au début, je m’en occupais pour rendre service à mes parents. Maintenant, on fait plein d’activités. Mais tout s’est arrêté depuis, pour se mettre complètement sur le soutien à la marche.»

Il y a aussi dans le collectif toute l’équipe de «Radio beur», du journal «Sans frontières», des groupements divers, «Vivre ensemble» de Mantes-la-Jolie, associations de quartier, ou groupes de culture berbère. Bref, tout un petit monde qui s’est organisé autour de cette marche. «Cette action, on s’y reconnaît pleinement, explique Rachida. Les Minguettes, la Cité des 3 000 à la Courneuve, c’est le même monde.» «Toute une série de meurtres, avec les bavures policières ou les tireurs fous, nous ont réunis, en dépit du fait que chacun était perdu dans sa banlieue», note un autre. Et le résultat est là, incontournable, même s’il balbutie encore. «Une volonté réelle de s’organiser, de réagir, explique Rachida, et cela loin des choses existantes.»

Coup de fouet

Eternelle méfiance, toujours prête à poindre, mais en l’occurrence, elle est mille fois justifiée. L’arrivée prochaine des marcheurs de Paris a donné un coup de fouet à tout ce qui se fait d’associations de gauche et d’extrême gauche, partis politiques, etc. C’est l’union sacrée dans le soutien. De la CGT au PCML, aucun ne veut manquer ce rendez-vous de l’hiver. Depuis un mois, de tous côtés, on se réunionne, on pond des textes, distribue des tracts, élabore des communiqués de solidarité. Etre présent et profiter de l’occasion que donne cette marche pour apparaître. Classique.

Rachida regarde tout ce manège. Agacée, révoltée. Saïd, lui, pour un peu, trouverait cela drôle. «Il y a encore pas longtemps, chaque fois que j’allais à la mairie pour discuter et demander une salle pour mon association, le maire communiste ne voulait jamais nous recevoir. Maintenant, à la mairie de Saint-Denis, ils sont en train de préparer le tapis rouge pour les marcheurs.»

Puis, tous les deux, Rachida et Saïd, s’en vont, quittent la pièce enfumée. Encore tant d’autres choses à faire. Les ultimes tractations avec la préfecture pour le parcours de la manifestation. Mettre au point ce forum-justice où devraient être présentées les familles de jeunes victimes. Mais aussi terminer une Charte des droits des jeunes immigrés. «Et il ne nous reste même pas une semaine.»

Eric Favereau

Source: ici

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