« Les Beurs et la France: «Transmettre la mémoire de la Marche aux jeunes», JOL Press, novembre 2013

Dans le cadre du trentenaire de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, rebaptisée par les médias la «Marche des Beurs», les commémorations se multiplient avec, mercredi 27 novembre, la sortie du film «La Marche» de Nabil Ben Yadir. Pour transmettre l’importance de cette Marche aux générations actuelles et futures, des militants ayant participé à cette action historique ont créé l’Association des « Marcheurs historiques de 1983 ». Djamel Atallah, Président de l’association revient sur l’héritage de la Marche et sur la situation socio-économique des quartiers populaires, trois décennies plus tard.

Djida Tazdait ou ses amis/collègues au Parlement Européen.
JOL Press : Quels sont les objectifs de l’association des Marcheurs historiques de 1983?

Djamel Atallah : L’objectif de cette association est de se réapproprier la parole qui nous a plus ou moins été accaparée ces trente dernières années, mais également d’entretenir la mémoire de cette action et de la transmettre aux jeunes générations en essayant d’insuffler une culture non violente quant à certaines revendications ou contestations des générations futures. Nous devons expliquer aux jeunes que l’on peut revendiquer des choses mais qu’il y a des méthodes et des manières pour le faire, dans le cadre de l’action pacifiste.

JOL Press : 30 ans après la Marche, la situation a-t-elle évolué dans les banlieues ?

Djamel Atallah : Nous ne sommes plus dans ce climat permanent de brutalité policière envers les populations des quartiers populaires. Il y a trois décennies, il y avait à peu près entre 150 et 200 000 enfants qui sortaient du système scolaire, et qui venaient gonfler les chiffres des chômeurs. Aujourd’hui ce sont des BAC+3 ou BAC +4 qui issus de ces quartiers populaires, et qui deviennent chômeurs…A l’époque, la mixité sociale existait dans les quartiers : il y avait des Italiens, des Portugais… Ce n’est plus le cas aujourd’hui : environ 90% de la population des quartiers populaires est issue du Maghreb ou d’Afrique noire aujourd’hui. Je dirais donc que, trois décennies plus tard, le constat est encore plus négatif.

JOL Press: Les associations antiracistes et les syndicats appellent à marcher le 30 novembre prochain « pour faire barrage au racisme » face aux attaques racistes dont est victime la ministre de la justice Christiane Taubira. Trois décennies plus tard, assiste-t-on a une recrudescence du racisme en France ?

Djamel Atallah : La montée du racisme aujourd’hui n’est pas tout à fait comparable à ce qu’il s’est passé en1983. Le racisme a été mis en exergue : depuis quelques années la parole a été libérée. La classe politique a clivée, avec des épisodes comme celui du « pain au chocolat ». Les médias ont aussi leur part de responsabilité, et je pense qu’il ne faut pas avoir peur de le dire.  Il y a 30 ans, nous étions considérés comme des enfants d’immigrés « délinquants », aujourd’hui nous sommes perçus comme des Mohammed Merah en puissance, nous sommes des ennemis de « l’Intérieur ». Il y a selon moi des intellectuels de gauche qui ont joué un rôle important pour arriver à ces amalgames, à ces clichés et raccourcis faciles. Sur la question de la représentation et de la diversité, nous sommes encore loin du compte…

JOL Press : Qu’en est-il de la représentation politique des quartiers populaires ?  La récente création du parti de la Banlieue est-il un outil nécessaire ?

Djamel Atallah : Nous pensions que la gauche aurait mis en œuvre un certain nombre d’avancées sur ces thèmes-là.  Sur la question de la représentation, la droite a finalement été plus courageuse en nommant une Ministre de la justice d’origine maghrébine, même si cela restait dans une logique de stratégie, de marketing.

Dans la cadre du 30e anniversaire de la Marche, on est plus dans le médiatique, le marketing…J’ai l’impression que c’est un peu à la mode d’avoir quelques marcheurs à ses côtés pour faire des photos. Les partis politiques ont-ils vraiment pris conscience de ce qui est en train de se passer dans ces quartiers ?

Je ne pense pas qu’un outil spécifique des quartiers populaires comme le parti de la Banlieue d’ Abdel Malik Djermoune soit nécessaire et indispensable. Je m’appuierai davantage sur les associations pour transmettre à ces générations futures l’utilité de la citoyenneté, même si nous sommes concernés comme des citoyens de seconde zone, même si on nous conteste le droit d’être Français dans ce pays. Nous devons être acteurs et non de simples observateurs.  Mais j’encourage Monsieur Djermoune à continuer à participer à la prise de conscience collective dans ces quartiers populaires.

JOL Press : François Hollande a pourtant fait des promesses concernant la politique de la ville ?

Djamel Atallah : Les promesses de François Hollande concernant la politique de la banlieue me rappelle celles de François Mitterrand il y a 30 ans. Les politiques sont déconnectés des réalités des quartiers populaires. Prenons par exemple le droit de vote des étrangers aux élections locales : ils payent tous des impôts depuis de nombreuses années, participent à la vie de leur cité et de leur commune et  n’ont toujours pas obtenu le droit de voter…Tout le monde a avancé sur ce thème, comme les pays scandinaves qui ont compris que c’était une manière de consolider la démocratie. Les socialistes l’utilisent encore comme une épine sous le talon de la droite pour faire agiter l’épouvantail du Front national.  Je suis peut-être utopique, mais je veux une égalité réelle, ou au moins, des mesures qui tendent vers une vraie égalité. Nous ne sommes pas en train de procéder à un discours de victimisation: ces discriminations existent partout.

JOL Press : Les quartiers populaires sont-ils selon vous au bord de l’implosion ?

Djamel Atallah : Les émeutes urbaines de 2005 étaient selon moi un épiphénomène. Nous sommes aujourd’hui dans un climat délétère. Nous sommes arrivés à une telle situation, que si les choses devaient exploser demain, cela ne serait plus de la même nature que les violences de 2005: cela sera incontrôlable. Je peux l’observer tous les jours : les chiffres font froid dans le dos, concernant le chômage, les familles monoparentales, le prolongement des services publics quasiment nul sur ces territoires, mais aussi si l’on se penche sur les équipements collectifs…Je le constate également au niveau associatif : il y a eu un mouvement de créations associatives à l’époque de la Marche contre le racisme et pour l’Egalité. Ces associations sont depuis quelques années étouffées car elles n’ont plus de financement pour continuer leur activité.

Et puis cette manière de nous ramener à chaque fois à notre arabité, comme si aujourd’hui être français était lié à une ethnie. Quand est blanc aux yeux bleus, on peut être considéré comme un Français, mais lorsqu’on est un peu basané et l’héritage des anciennes colonies de ce pays, on ne peut pas être Français. C’est terrible d’être dans ce schéma-là.

JOL Press : Quelles sont mesures concrètes que vous formulez pour les banlieues ?

Djamel Atallah : Il faut que François Hollande mette en œuvre le fameux récépissé de contrôle pour encadrer le délit de faciès, puis qu’il insère dans le calendrier, après les municipales, le droit de vote aux étrangers. C’est de cette manière que l’on peut consolider la démocratie. Mes parents sont dans ce pays depuis plus de 50 ans et ne peuvent toujours pas voter dans sa commune. Il faut que cela cesse.

Propos recueillis par Louise Michel D. pour JOL Press

Source: ici

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