« J’ai marché pour l’égalité en 1983: on était des stars, aujourd’hui la plupart sont au RSA », NouvelObs.fr,


Marcheur de 1983

LE PLUS. On commémore cette année les 30 ans de la Marche pour l’égalité et contre le racisme : film avec Djamel Debbouze, tour de France, manifestations… D’une poignée au départ de Marseille, ces enfants d’immigrés étaient 100.000 à l’arrivée à Paris. Que sont-ils devenus aujourd’hui ? Quel regard portent-ils sur la situation aujourd’hui ? Djamel Atallah, un des marcheurs historiques, nous raconte.

Édité et parrainé par Hélène Decommer

Marche pour l’égalité et contre le racisme, arrivée à Paris, le 01/12/1983 (TUFAN/SIPA)

Il y a eu un black-out volontaire autour de notre Marche pour l’égalité de 1983. Pendant des années, on en n’a plus entendu parler. Quand j’ai participé à l’anniversaire commémoratif des 20 ans, je peux vous dire que la couverture médiatique n’était pas celle d’aujourd’hui.

Cette fois-ci, un film sort, on en parle. C’est bien pour le grand public, cela permet au moins d’être au courant de l’événement. Bien sûr, ce n’est pas la véritable histoire qui est racontée, tout le monde le sait. Mais l’ambiance de groupe est assez bien retranscrite et ceux qui le souhaitent iront chercher plus loin.

On était tiré comme du gibier

Notre Marche de 1983 est née dans un climat d’extrême violence policière. Même si la guerre d’Algérie était finie, un certain schéma colonial était toujours en vigueur. Cela s’explique par le fait que d’anciens militaires rapatriés en France étaient devenus commissaires, et aussi parce que pas mal de  Pieds-noirs étaient entrés dans la police. Moi par exemple, je n’étais jamais nommé autrement que « le petit Fellagha ».

J’habitais le quartier des Minguettes à Vénissieux, dans la banlieue de Lyon. Dans la période 1980-1983 – j’avais alors 20 ans – s’est produite toute une série de meurtres de jeunes maghrébins, commis par la police. On était tiré comme du gibier, à tel point que je me suis demandé si ce n’était pas devenu un sport national.

A côté de ça, la justice ne suivait pas. Des gamins étaient lourdement condamnés pour de petits actes de délinquance, pendant que des meurtriers n’étaient pas inquiétés. On avait clairement le sentiment qu’il y avait une justice pour nous et une justice pour eux.

Et puis mon pote Toumi Djaïdja s’est fait tirer dessus par un policier. On était trois ce jour-là, ça s’est passé sous mes yeux. Ça aurait pu être moi. Le flic a repris son chien, est remonté dans sa voiture. Deux collègues s’y trouvaient, ils sont partis comme ça, sans se retourner. C’est nous qui avons dû appeler les secours. Ils ont mis près d’une demi-heure à arriver, l’attente était interminable. Alors l’idée de la Marche a germé en nous.

On a suivi Gandhi, la voie non-violente

Les violences dont nous faisions l’objet s’infiltraient en nous et nous rendaient, petit à petit, violents à notre tour. Dans le quartier, deux tendances s’opposaient : ceux qui voulaient aller à la castagne et ceux qui voulaient s’en sortir par des actions non violentes. Gandhi était très en vogue à l’époque, un film sur sa vie venait de sortir, on avait envie de s’identifier à lui. Le père Delorme, le « curé des Minguettes », nous poussait aussi dans cette voie.

La majorité l’a emporté et nous avons opté pour la non-violence, à savoir une marche symbolique entre Marseille et Paris pour réclamer l’égalité.

Sauf que voilà, il fallait l’organiser. Ce n’était pas une mince affaire ! Au quartier, nous étions tous en échec scolaire, on n’avait pas vraiment les instruments pour comprendre ce qu’une telle marche impliquait, ni comment il fallait la mettre en œuvre.

Le père Delorme nous a beaucoup aidés. Au début, j’étais un peu méfiant, je ne voyais pas trop ce qu’un curé venait faire là-dedans. Puis on a appris à se connaître et on est partis ensemble au regroupement du Larzac, pour distribuer des tracts, puis faire le tour des associations à Paris.

Nous avons aussi déterminé les différentes étapes, trouvé des gens pour nous héberger… C’était vraiment un gros travail d’organisation, j’ai appris beaucoup de choses à ce moment-là.

30 ans après, un bilan amer

Le 15 octobre 1983, nous sommes partis du quartier de la Cayolle à Marseille. Il n’y avait quasiment personne, on était une poignée de jeunes. Pour la plupart, c’était comme si on partait en colonie de vacances ! On est arrivés à Paris sept semaines plus tard, c’était un exploit. Mais est-ce qu’on a, pour autant, atteint notre but ? 30 ans plus tard, je réponds « pas vraiment ».

Notre Marche avait deux objectifs principaux : dénoncer et faire cesser les brutalités policières ; acquérir une égalité des droits et une reconnaissance citoyenne. Sur le premier point, on peut dire que les choses se sont améliorées. Même s’il y a encore des bavures et une certaine impunité d’une partie des policiers, ça n’a plus rien à voir avec les années 80. Mais sur le point principal, celui de l’égalité, on n’a pas avancé. On a même régressé dans certains domaines.

Il y a 30 ans, nous, les jeunes des quartiers, étions au chômage, mais ça pouvait éventuellement s’expliquer par le fait que nous n’avions pas de diplôme. Or aujourd’hui, les jeunes ont des diplômes – certains des bac+5 ! – mais ne trouvent pas pour autant de travail. Ils sont toujours victimes de discrimination, en fonction de leur nom, couleur de peau ou de l’endroit où ils habitent.

Un autre exemple dramatique, la mixité. A l’époque de la Marche, on vivait dans des quartiers certes construits à la va-vite pour les immigrés, mais il y avait du mélange : Algériens, Marocains, Portugais, Italiens… Mes copains d’école s’appelaient Manuel et Patrick. Et il n’y avait pas de problèmes, pas de tensions. Aujourd’hui, je passe dans certains quartiers et dans la cour de récréation, je vois que 90% des gamins sont noirs ou arabes. Notre combat pour le vivre-ensemble a échoué, la ghettoïsation s’est accentuée.

Avant nous étions considérés comme pas vraiment français, comme des gens qui s’incrustaient. Aujourd’hui c’est pire, on nous considère comme l’ennemi intérieur, la cinquième colonne.

Politiques, intellectuels, médias : il y a des responsables

Qui sont les responsables de cette situation ? Car oui il y en a, c’est trop facile de dire « les Français sont racistes ».

En premier lieu, c’est la classe politique qui est responsable, avec une libération de paroles abjectes depuis ces quinze dernières années. Comment un homme politique peut-il parler d’une partie du peuple en la traitant de « racaille » ? C’est l’équivalent d’un policier qui tutoie un individu, un dénigrement institutionnel.

Puis des intellectuels, y compris de gauche, se sont engouffrés dans la brèche. Ils ont créé les conditions d’un racisme pourri, en faisant croire qu’on n’avait pas vraiment les mêmes gènes, qu’une partie de la population n’avait pas sa place dans la République. Enfin, une certaine presse a suivi : l’islam est-il soluble dans la démocratie ? Le péril ceci, ces musulmans cela…

Et les accusations de communautarisme… ah, la belle affaire ! Une association de géomètres, ce n’est pas du communautarisme. Une association de Portugais, ce n’est pas du communautarisme. Par contre, trois Maghrébins se réunissent et on hurle au communautarisme.

Résultat, des gamins de 18-20 ans, nés en France, qui ne connaissent rien au pays d’origine de leurs parents, qui n’y sont jamais allé et ne parlent pas la langue, ne se sentent aujourd’hui toujours pas français. C’est terrible, ça me désole.

Les marcheurs historiques ne vont pas bien

Une petite classe moyenne maghrébine a émergé, c’est vrai. Des journalistes, quelques cadres supérieurs, des travailleurs associatifs, comme moi. Mais c’est très minoritaire. Il faut savoir que la quasi-totalité des gens avec qui j’ai marché en 1983 sont aujourd’hui complètement cabossés : pas de travail, pas de formation, au RSA, certains dans l’alcool… Personne n’a fait attention à eux. Ils ont été les stars d’un soir, puis sont rentrés chez eux et c’était fini.

Cet été, j’ai créé une association des marcheurs historiques de 1983. Je songe à mettre en place un accompagnement social pour certains collègues, on en est là.

Je veux aussi être vigilant sur les récupérations diverses et variées de notre mouvement. Transmettre notre mémoire, c’est bien, la récupérer à des fins politiques, c’est dégueulasse. On a déjà eu SOS-Racisme à l’époque, ça ne va pas recommencer. Je suis assez dubitatif face à toutes les marches commémoratives qu’il y a en ce moment. Il faut mieux agir concrètement.

Propos recueillis par Hélène Decommer.

Source: ici

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s