« La chronique du Tocard. On avait réduit le racisme à ça, à un truc non moral ! », Le Courrier de l’Atlas, 19 novembre 2013

Le vélo était garé devant l’Institut du monde arabe et ça faisait dix minutes que j’essayais d’enlever mon U du cadre de cette bicyclette qui avait fait physiquement son temps mais qui roulait encore très bien. Surtout grâce à l’assistance de mes deux jambes et de leur mollet de coq, taillées pour faire rouler n’importe quoi, n’importe où.

Un arabe qui s’excite sur un vélo devant un Institut pour Gnoules, si ça, c’est pas une ambiance à passer la nuit au poste ! Je comprenais pas pourquoi la clef ne tournait plus dans le trou de la serrure : Marc Dutroux à l’aide !

Pourtant, mon attache, un machin noir tout fin en fer était tout neuf, acheté au magasin il y a seulement quelques jours chez un spécialiste, un chauve avec une sale gueule alors je lui avais fait confiance : il était trop moche pour être malhonnête. Plus aucun moyen d’ouvrir ce satané truc et je commençais à sentir l’énervement me gagner.

A un moment, j’en ai eu marre d’être pris pour un con et j’ai commencé à cogner sur le U en le traitant de tous les noms parce qu’il le méritait ce fils de pute et j’avais l’air encore plus con à m’exciter de la sorte tout seul. J’ai arrêté d’un coup. Un flash ? La raison avait pris le pas sur la pulsion ?

Non, non, juste parce qu’une nana, plutôt bien roulée malgré la nuit et le peu de lumière, venait de me regarder avec effarement. J’avais failli lui dire C’est pas parce que t’es bonne que t’as le droit de me regarder de la sorte, le dévisagement tu le gardes pour toi cocotte et après je me suis tu, je voulais pas que le vélo croit que j’en avais fini avec lui.

Je suis revenu sur lui encore plus en colère et j’essayais de tordre la poubelle verte sur laquelle la bicyclette était accrochée. Rien n’y faisait alors j’ai abdiqué. J’ai laissé le vélo, le U et mes espoirs d’arriver à l’heure à la projection d’un docu sur la marche des Gnoules de 1983 et j’ai vu un bus passer devant moi.

Il s’est arrêté au feu rouge. Peu importait le numéro, c’était un bus accordéon mais pas pour autant qu’on allait jouer de la musique à l’intérieur, le paradis c’était pas pour maintenant. Au point où j’en étais, je suis monté dans l’autobus.
Y avait pas foule, y avait pas de Gnoules, le quartier puait le fric. J’étais triste, une sorte de chien abattu, toujours beau mais avec une sale gueule, je tenais vraiment à assister à la diffusion du film de Samia qu’elle avait coécrit avec Naima et Thierry.

Je l’aimais bien cette fille : mi du bled mi d’ici : elle avait débarqué au pays des Lumières où y avait souvent des pannes d’électricité et elle venait d’Algérie. Elle était arrivée ici, il y a 20 ans, en mode blédarde, avec des a priori sur les immigris de France, pour elle, des frimeurs qui venaient parader en été dans son pays avec leurs devises, puis à leur contact, au notre, elle avait changé d’avis et avait commencé à comprendre.

A capter ce qu’il se cachait derrière notre colère, nos réactions épidermiques, elle avait compris cette identité bafouée, notre malaise schizophrénique et depuis, au lieu de faire des films sur son Algérie natale, elle réalisait des docus sur nous.

C’était à souligner grandement et ça faisait du bien et plaisir en même temps qu’on fasse enfin des films honnêtes, sans caricatures, sur nos histoires, ça nous changeait des docus caricaturaux Bienvenue au Zoo de Thoiry.

Grâce à elle, on retrouvait un peu de notre dignité, de notre humanité. J’étais assis tout seul, la vitre sur ma droite, le bus qui filait à toute vitesse sur la voie dégagée. Je venais de me rendre compte que cet autobus allait justement à la Gare de Lyon et c’était la chance qui me souriait de nouveau. De là, je pouvais prendre le RER jusqu’à Nation puis le métro jusqu’à Philippe Auguste.
Il était 20h quand j’arrivais à destination. C’était aux ateliers Varan, le lieu de la classe quand il s’agissait des documentaires. Y avait pléthore de monde, des gens du milieu, de la télé, des tronches connues et y avait Samia qui claquait des bises à tout le monde, pas stressée pour un dinar-connard.

Elle était sûre de son coup, de son film, ça se voyait. On s’est installé au rez-de-chaussée et elle a pris le micro : sa voix était enjouée et elle parlait de longues minutes, elle, qui d’habitude la faisait court.

Elle remerciait Public Sénat qui lui avait fait confiance jusqu’au bout, elle insistait sur la totale liberté dont elle avait joui, parce qu’elle savait que sur les autres chaînes, surtout quand on parlait des immigrés et de la banlieue, y avait de la censure à tous les étages.

Le film a commencé et c’était un bonheur à écouter. Ca racontait l’année 1983 où les Gnoules, des pionniers en la matière, étaient sortis de leurs cités pourries pour crier haut et fort à la France leur indignation, parce qu’ils en avaient ras le casque des crimes racistes et qu’ils voulaient l’égalité pour tous et pas seulement pour eux.

Ca s’appelait la Marche des Gnoules. C’était surtout un film règlement de comptes, avec Mitterand, les socialistes qui avaient récupéré leur mouvement. Je regardais le film et toutes les trente secondes, sortaient  de ma bouche des insultes de tous les genres : Oui, ces salopards étaient grandement responsables de la situation désastreuse que vivaient les quartiers aujourd’hui.

Les Socialtraîtres avaient eu la balle dans leur camp et ils auraient pu favoriser l’affirmation politique des Gnoules de France des années 80, pourtant de bons républicains pacifistes.
Au lieu de cela, ils avaient créé SOS racisme et Harlem Désir, aujourd’hui patron du PS, était sorti de nulle part pour finir par empocher la mise. Balayée la question sociale et de l’égalité; à la place, on distribuait des badges Touche Pas à Mon Pote aux manifs en disant que le racisme c’était pas bien.

On avait réduit le racisme à ça, à un truc non moral ! La parole était libérée dans ce film et ça faisait du bien et en même temps c’était douloureux à entendre. La marche des Gnoules était arrivée à Paris le 3 décembre 1983 et quelques mois après, SOS Racisme avait vu le jour, avec à leur tête le dirigeant actuel du PS, mais aussi des gens qui étaient devenus députés ou sénateurs, un beau tremplin pour leur carrière l’association antiraciste…

Ils avaient profité de la naïveté et aussi de la division des marcheurs pour asseoir « leur légitimité ». T’apprenais également comment l’Union des Etudiants Juifs de France (L’UEJF) avait flippé leur race en voyant arriver les marcheurs et leur keffieh palestinien.

Comme le disait le père Delorme, (il avait été le premier à soutenir les marcheurs), ces organisations juives avaient craint par la suite qu’un mouvement antiraciste puisse se développer avec une sensibilité  pro-palestinienne et anti-Israël. C’est pour cela qu’il ne fallait pas s’étonner de la présence de l’UEJF à la naissance de SOS et de parrains médiatiques comme BHL et Marek Halter….

C’était à vomir et tout  le monde était au courant mais, à cause du chantage à l’antisémitisme, tout le monde avait fermé sa gueule. Là, le père Delorme et les autres le disaient haut et fort. Le film de Samia, de Naima et de Thierry était dur, très fataliste mais la réalité c’était pas autre chose.

On était en 2013, 30 ans après et certes, y avait moins de crimes racistes, mais l’islamophobie avait remplacé le racisme primaire. Fallait s’attendre au pire et le film se terminait sur cette phrase de Djamel Attalah, l’un des marcheurs, qui craignait que ça se finisse mal « entre nous tous » :

« De toute façon, quelle que soit la pensée que vous avez, même si vous voulez cliver pour des raisons électoralistes de pouvoir… quoi qu’il arrive on est condamné à vivre ensemble, soit on doit vivre ensemble (…), soit on doit s’affronter.

Chose dont j’ai pas envie d’y penser ». Vu l’état actuel des choses, l’affrontement semblait inévitable….

Nadir Dendoune

Source: ici

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