« La marche arrière… », Huffington Post, 27 novembre 2013


Nordine Nabili

La marche pour l’égalité et contrele racismede 1983 fut, avant tout,un acte politique fondateur pour une génération, unedemande d’égalité et d’accès auxdroits.Avecce mouvement, la France recevait ainsi une information inéditesur un monde clos, appeléquelques années plus tard, paradoxalement, « zone de non droit ».

Je voudrais témoigner ma reconnaissance auxmarcheurs, à leur spontanéité souvent empreintede naïveté, à ce cheminement vers l’inconnu jonché d’incertitudes et de dangers,dans la droitelignéede l’émigrationdes pères venus, quelques années plus tôt, constitués les bataillons de l’infanterie des trente glorieuses. Cette marche fut, à la fois, une fuséede détresse lancée dans le ciel deFrance assombri par les nuages de la crise et l’orage de la rigueur; une sirène aiguë dans le tympan de l’opinion séduite par l’émergencedu FN naissant à Dreux; uncri d’urgence pour mettre un terme aux bavures policières souvent couvertes par des procureurs arbitraires; et enfin, une invitation lancée aux élites pouraccélérer la digestion de la récente guerre d’Algérie. C’était cela lecontexte explosif de la France de1983, deux ans après l’arrivée de François Mitterrand, président PS, promoteur du »Changer la vie… ».

LIRE AUSSI: Marche des beurs: 30 ans plus tard, un déluge de commémorations pour la faire revivre 30 ans après le « mai 68 des enfants d’immigrés »: jusqu’où faudra-t-il marcher? « Le racisme à ciel ouvert », par Anne Sinclair

Ce fut aussi, un acteintrospectif et intrafamilial,une réponse fermeet définitive au mythe du retour rêvé par les parents. D’une certaine manière, cettemarchedisait « nous sommes chez nous », et a littéralement sectionné, par voiede conséquence, le cordon ombilical avecles pays d’origine. Cette génération venait de divulguer, d’une façon lapidaire, l’adresse deson destinet sonchoix des’enraciner ici et maintenant.Rien ne pouvait arrêter ces jeunes adultes, invisibles jusqu’ici, ayant grandi dans les angles morts des quartiers de relégation.Leurs parents obéissaient au doigt et à l’œil. Pas eux.Cette combinaison politiquenée duprojet dela Marche était inédite, imprévisible, voire dangereuseparce que incontrôlable.Les partis politiques n’avaient aucune représentation dans ces territoires, les autorités des pays duMaghreb tentaient, bon an mal an, de quadriller le terrain avec les Amicales, les églises envoyaient leur jeune prêtre colmater les brèches sociales avec la parole des évangiles.L’islamétait quasi inexistant.Seuls les renseignements généraux grappillaient quelques infos entre deux démonstrations de force des fourgons de la police.

Cetteinitiative a changé de fonden comble leregard sur ces recoins de France,construits à la hâte, pour loger la main d’œuvreruraleet étrangère, cette armée silencieuse broyée dans les usines,les chantiers, les mines et l’industrie automobile. Avecl’émergencede la Marche, inspirée des luttes de Ghandi, il fallait doncprêter attentionà ces territoires et y apporter des réponses politiques. Comment répondre à cette explosion démocratiqueet citoyenneissue de territoires périphériques, ausens politique et géographique,à un moment où la presse faisait l’inventaire quotidien des plans sociaux, d’une économie en quasi récession, d’un président changeant debraquet économique à défaut de changer la viecommepromis ? Ces territoires n’existaient pas dans le scénario de la gauchearrivée aux affaires.On parlait encore d’aide aux retours. Nous étions dans la posture del’immigration de travail et non de peuplement. Ces gens avaient vocation à partir, avecun petit capital financier, une voiture neuve et un peu d’électroménager.On appelait cette mesure « le million Stoleru ».

Ces nouveaux visages dela société française, propulséedans la lessiveusemédiatique, devenaient un objet de fascination, entre attirance et rejet.Le parti socialiste, sous l’œil attentif del’Elysée, s’est engouffré dans la brèche, prenant à son compte le serviceaprès-ventedela Marche. Les publicitaires et quelques artistes se sont mis au servicedela jeune garde mitterrandienne pour tout border : l’héritage, lemessageet l’emballage. Le tout symbolisé et ethnicisé par la « petitemain de Fatma », emblème du rouleau compresseurSOS Racisme, créede toutepièceen1984. La Marche venait d’accoucherd’un bébé à l’insu de son plein gré. Les tensions entre les différents collectifs, l’immaturité politique,l’urgence des situations personnelles des marcheurs,les conflits d’égo rendaient un service inespéré à l’émergence de la « culture beur infantilisante » prônée par SOS Racisme.

Celle-ci ne manquait ni de moyens, ni decapital sympathie, ni decouverts aux diners en villepours’approprier le monopole decette parole nouvelle, decetteFrance métisséeet bancable, férue de grands concerts entre deux séances de larmes de crocodiles.Le spectacleà pris le pas sur la politique et a engendré les débuts de la défianceet la désertion civique. Malgré cette OPA hostile et parisienne, la Marche a ouvert le chemin des initiatives locales. Partout des collectifs,des réseauxinformels se sont mis en marche, pour changer le quotidien dans les quartiers. L’histoire du militantisme des quartiers s’est enrichie de nouvelles expériences citoyennes.C’est dans ces années là que le gouvernement lançait les prémices dufutur ministèrede la ville(1990), avec la création de la Mission »Banlieue89″, duComitéinterministériel des villes et du Fonds social urbain.

Depuis 30 ans, les difficultés persistent, voire s’aggravent. La question des banlieues s’invite dans le débat, par intermittence, à travers des émeutes cycliques,véritables expressions politiques par défaut; ou bien au gré des campagnes électorales et des promesses d’un futur Grand soir. Nous n’avons pas réussi à sortir des réactions émotionnelles qu’engendre la situation toujours explosivedans beaucoupde quartiers. Il y a unetelle tension idéologiqueautour de la question des banlieues en France qu’il est quasiment impossible derompre avec un débat binairesur ce sujet. La pauvreté et le chômage demeurent à des niveaux élevés, les inégalités sont en hausse constante.La relégation, l’échec scolaire et urbain, le chômage, les discriminations détruisent l’estime desoi et suscitent la défiance vis-à-vis de la République.

L’Etat providence disparait peu à peu. Les gouvernements successifs ont fait dumarketing au lieud’inscrire les banlieues dans unprojet politique d’envergure, d’une dimension encore jamais égalée parle passé et pour lequel une mobilisation des ministères régaliens s’imposait.La technostructure a pris le dessus sur la politique.La méritocratie républicaines’est dissoute dans l’effet placebo dela diversitéet des débats nauséabonds sur l’identiténationale. Le séparatismesocial et la peur du déclassement taraudent le pays.La religiondevient une valeur refuge. Les États-Unis et leQatar s’invitent dans les débats, parlent d’empowerment. Les banlieues canalisent toutes les angoisses collectives.

En 2013, les marcheurs, cinquantenaires pourla plupart, sont absents dela viepolitique. Malgréla Marche,ils demeurent en périphérie dela classe politique contrairement aux apparatchiks. Il est plus simple de faire Marseille-Paris à pied que d’ouvrir le cadenas du conservatisme républicain.Les véritables héritiers de cette Marchesont à chercher dans les nouvelles générations qui participent pleinement audébat politique,parcourent la planète, explorent denouveaux territoires, élargissent les cercles et les réseaux, utilisent les nouvelles possibilités techniques et impulsent des initiatives économiques, culturelles surle territoirefrançais et à l’étranger.

Ces nouveaux visages dela société française sont aucœurdela mondialisation, des mutations politiques, économiques et technologiques en cours. Ils sont présents dans lemonde de la culture, produisent des films, réalisent des magazines de télévision, remplissent des salles de concert… . Ils sont le nouveau Made in France. Le Film de Nabil Ben Yadir, porteurd’un message humaniste et civique, suscite un débat citoyen plus que nécessaire en cette période. Il rendhommage aux marcheurs et encourageces jeunes générations à prendrele relais sur la routedes rêves d’égalitéet de liberté.

Source: ici

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