« La marche pour l’égalité et contre le racisme à Arras, qu’en reste-t-il trente ans après? », La Voix du Nord, 27 novembre 2013

Par LAURENT BOUCHER

La marche pour l’égalité et contre le racisme, rebaptisée un peu à tort par les médias « marche des beurs », revient dans l’actualité avec le film « La Marche », sorti hier sur les écrans nationaux après sa projection en avant-première lors de la soirée d’ouverture du Arras Film Festival. Jean Pasqualini nous raconte le contexte du passage des marcheurs par Arras le 26 novembre 1983. Une époque… pas si lointaine.

« Je suis là », montre Jean Pasqualini sur la photo reproduite dans La Voix du Nord. Avant-dernier à droite, derrière une banderole affichant le slogan « Vivre ensemble avec nos différences pour un monde solidaire ». « J’avais 33 ans. Je n’ai pas de souvenir précis qui me revient, si ce n’est que c’était inattendu d’avoir trois cents participants. » Arrivés de Lille, les marcheurs ont été accueillis à la gare d’Arras avant un défilé dans les rues d’Arras, jusqu’à la mairie, avec une prise de parole des élus, dont l’adjoint au maire communiste Marcel Roger, en présence de l’évêque, « et du pasteur », précise Jean Pasqualini par rapport au récit de l’époque. S’en est suivi à la salle des concerts un débat avec les marcheurs, en présence d’un représentant de la Ligue des droits de l’homme, Gérard Minet, et du secrétaire de l’Union générale des travailleurs sénégalais, Sally N’Dongo. Ayant participé à l’aventure de la création de la radio libre Provisoire FM (aujourd’hui PFM), Jean Pasqualini avait rendu compte au micro d’un débat où « s’est exprimée la révolte contre le racisme, le racisme au quotidien, à l’école, dans les quartiers, face à la police… » Il avait relevé qu’un intervenant déplorait « qu’aucun dancing d’Arras n’accepte de laisser entrer les Maghrébins ».

Sur ses notes, l’animateur de radio avait souligné la « prise de parole impressionnante des jeunes immigrés ». Il rectifie avec le recul : « J’aurais dû dire des jeunes issus de l’immigration car ils étaient nés en France. À Arras, on ne sentait pas encore à cette époque ce phénomène des jeunes beurs. C’est une perception que l’on a eue plus tard. »

D’où la surprise face au succès de la mobilisation à Arras pour accueillir les marcheurs partis le 15 octobre du quartier des Minguettes, près de Lyon, et en route pour Paris. « Un marqueur de l’histoire sociale »

« En 1981, un collectif s’était déjà rassemblé à Arras pour venir en soutien aux jeunes des Minguettes et à Christian Delorme (le prêtre qui les a soutenus), en grève de la faim, se souvient Jean Pasqualini. Il y avait eu des meurtres racistes, des brimades policières, les premières révoltes de banlieue. Cela avait alerté les organisations antiracistes dont je faisais partie. »

À Arras, il y avait eu « une grève des loyers pendant très longtemps dans un foyer de travailleurs immigrés » situé alors route de Bapaume. Militant « à l’extrême-gauche, au groupe Révolution ! », Jean Pasqualini avait retrouvé des membres d’associations tiers-mondistes, de la Jeunesse étudiante chrétienne, de la « gauche de la gauche » telles le PSU… Autant d’organisations réunies pour accueillir les marcheurs de 1983. « On se sentait petits, isolés. C’était un collectif d’une trentaine de personnes avec Marc Ceugnart, une figure arrageoise de l’association 1 % Tiers-Monde, de soutien aux immigrés ; Raymond Hatte, prêtre-ouvrier CFDT ; Christian Lejosne, qui venait des écolos et des mouvements non-violents. Il y avait un enthousiasme, des énergies militantes… Aujourd’hui, les choses sont plus souterraines. Il règne une grande confusion politique, les colères ont du mal à s’exprimer socialement. À l’époque, la marche s’est imposée en prenant des formes collectives, inventives. Les marcheurs ont dit : On est là ! »

Le résultat, analysé trente ans après ? « C’est quand même un marqueur de l’histoire sociale française. Le côté subversif, c’est que des jeunes eux-mêmes avaient fait ça en se prenant en main. C’était l’affirmation de leur identité. Ils se mettaient debout alors qu’on leur tirait dessus, qu’il y avait des contrôles aux faciès. Ensuite, il y a eu des tentatives de récupération, SOS Racisme… On l’a mal vécu. » Le prof de maths retraité, toujours syndiqué (Sud Solidaires) et toujours animateur bénévole sur PFM, n’a pas encore vu le film La Marche, mais il va y aller. « Si ça permet de transmettre ce qu’a été cette marche contre le racisme, pour qu’il y ait quelque chose d’aussi fort aujourd’hui,c’estbien, estime Jean Pasqualini. Mais quand on voit aussi la mobilisation autour des Roms, à la Bourse du travail de Lille, c’est magnifique. »

Source: ici

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