Nabil Ben Yadir :: « L’égalité est un chantier permanent », ptb.be, 26 novembre 2013

Il y a 30 ans, quelques jeunes d’une cité française organisaient une marche. Partis à moins de 20, ils sont arrivés à Paris à 100 000. La « Marche pour l’égalité et contre le racisme » a marqué l’histoire de France, sans pourtant arriver dans les livres d’école. Un film peut changer ça. Interview du réalisateur, Nabil Ben Yadir.

Jonathan Lefèvre

Photo tirée du film « La marche »

Du 15 octobre au 3 décembre 1983, 17 personnes entamaient une marche de Marseille à Paris afin de sensibiliser les Français sur les questions d’égalité et de racisme. A l’époque, les crimes racistes n’étaient pas isolés et le Front national (FN) commençait à obtenir des victoires électorales. A l’arrivée, la « Marche pour l’égalité et contre le racisme » (appelée à tort « Marche des beurs ») rassemble 100 000 personnes.
Tout est parti d’une énième « bavure » policière. Toumi Djaïdja, un jeune du quartier lyonnais des Minguettes, est blessé par balle par la police. Au lieu de chercher à se venger, lui et ses amis, aidés par des personnes venant d’horizons divers (catholiques progressistes, féministes, etc.), décident de transformer ce crime en acte politique. Ils vont lancer le premier mouvement antiraciste à l’échelle nationale. Et internationale.
Une histoire méconnue que Nabil Ben Yadir a voulu porter à l’écran. Connu pour son premier film, « Les Barons », il change de registre avec son second long-métrage, « La Marche ». Un film qui fera du bruit de par son sujet mais aussi par son casting (Jamel Debbouze, Olivier Gourmet, Lubna Azabal, Charlotte Le Bon…). Rencontre avec un Molenbeekois qui va rouvrir les yeux à une certaine France.

Comment passer des Barons à La Marche ?

Nabil Ben Yadir. C’est plus compliqué de passer de gardien de parking aux Barons, que des Barons à la Marche. Quand on a un pied dans le cinéma… On m’a dit qu’après mon premier film, on m’attendait au tournant. Moi, je vais tout droit, je ne tourne pas.
Cette histoire m’a bouleversé. Quand j’ai lu cette histoire de France qui a été écrite, réécrite, déformée, je me suis dit qu’il fallait absolument la raconter. Pourquoi certains politiques ont récupéré cette marche ? Pourquoi on ne m’a pas dit qu’il y avait des jeunes de banlieues qui s’inspiraient de Gandhi ? Pourquoi ces héros, toujours en vie, n’ont-ils jamais été mis en avant ? Pourquoi a-t-on fait croire que c’était la « marche des beurs » alors que c’était beaucoup plus que ça ? A partir du moment où on maîtrise son sujet, appeler Olivier Gourmet ou Jamel Debbouze, c’est simple. On ne se dit pas : « P…, Jamel Debbouze ! » Ca a toujours été son rêve de faire un film sur le sujet.
Le financement a été un peu plus compliqué car on m’a dit « tu vas faire un film communautaire, un film d’Arabe ». Allez vous faire f… Ceux qui n’étaient pas convaincus, nous n’avons pas essayé de les convaincre. Mais tous les gens qui sont là sont convaincus. C’est toujours compliqué de faire un film. Dans ce cas-ci, certains voulaient que ce soit une comédie musicale.

Comment vous est venue l’idée au départ ?

Nabil Ben Yadir. J’ai rencontré Nadia Lakdar, la co-scénariste du film. Elle avait cette idée depuis près de 10 ans. C’est Nader Boussandel, un des comédiens du film, qui jouait le premier rôle dans les Barons, qui me l’a présentée. Il m’a dit : « Je t’envoie deux pages d’une idée d’un copine, tu verras, il faut que tu la rencontres, ça fait dix ans qu’elle n’arrive pas à faire son film. » Je n’ai pas lu. Il m’a demandé ce que j’en pensais. J’ai répondu que je n’aimais pas. Il m’a dit : « Alors, c’est que tu ne l’as pas lu. » Donc, je l’ai lu. Et j’ai tout de suite voulu la rencontrer. On a décidé d’un commun accord d’oublier son scénario et de repartir d’une feuille blanche. On a recommencé à zéro, on l’a réactualisé.

Comment expliquer qu’en 30 ans, il n’y a eu aucun film sur ce sujet ?

Nabil Ben Yadir. Et qu’il a fallu un Belge de Molenbeek pour le faire… (Rires). Chaque pays a un problème avec son histoire. Pour faire un film sur la guerre d’Algérie, il a fallu un Italien (« La bataille d’Alger, de Gillo Pontecorvo, NdlR). Il faut toujours un touriste pour réaliser que l’histoire est extraordinaire. Martin Scorcèse prépare une série sur Léopold II. Il faut un Américain pour raconter cela. Il a du recul.
Et puis, la marche, ce n’est pas un sujet facile, car l’histoire a été réécrite. C’était la « Marche pour l’égalité et contre le racisme », c’est devenu la « Marche des beurs ». Il y a eu SOS Racisme (organisation créée un an après la Marche et qui est liée au PS français, NdlR), qui a très très mal fait son boulot. Les gens ont tout mélangé. Y a eu « Touche pas à mon pote » (Opération lancée par SOS Racisme en 1985, qui est devenu son slogan par après, NdlR), etc. Ca n’a pas aidé à s’en rappeler.
Mais qu’on n’en ait pas parlé pendant 30 ans, ce n’est pas normal. Je pense qu’il y avait des gens qui n’avaient pas intérêt à ce que cette histoire se retrouve à l’écran. Il faut savoir qu’avant SOS Racisme, il y avait une autre association : SOS Avenir Minguettes. C’était l’association des vrais marcheurs. Tout le monde a cru que c’étaient les mêmes. Mais non. Les marcheurs disaient : « On est tous Français, on va tous se rassembler. » SOS Racisme a divisé la France en deux : « Vous êtes les méchants, vous êtes les gentils ; vous êtes les bourreaux, vous êtes les victimes… » « Touche pas à mon pote »… je ne suis pas ton pote, déjà. Pourquoi serais-je toujours une victime ? Pourquoi, moi, je ne pourrais pas vous défendre du racisme ? Il y a ce côté soumis, ça me gavait…

Dans le film, on voit ce côté « pour l’égalité ». Il n’y a pas que des jeunes issus de l’immigration…

Nabil Ben Yadir. Oui, les femmes militantes par exemple, il y en a eu plein. Elles ont eu une grande place dans la marche. Moi, un de mes personnages préférés, c’est celui de Kera, la féministe. Elle n’a pas de filtre, elle dit ce qu’elle pense. Elle le dit peut-être de la mauvaise manière. Les gens disent qu’elle est violente. Ce n’est pas la tonalité de sa voix qui est violente, ce sont les mots. Mais elle dit des vérités.
Les femmes ont pris de la place, preuve que la marche n’était pas « que » contre le racisme. Il y a même un des premiers marcheurs qui est là par amitié pour son pote, alors que lui est blanc… Tout le monde est concerné.
Des gens disent : « Oui, mais en France, c’est grave… » Mais l’égalité ici, en Belgique, elle est où ? L’égalité est un chantier permanent. C’est pour ça que ce film doit sortir ici aussi. Je rappelle quand même qu’il y a un procureur anversois qui veut prendre l’ADN de tous les nouveaux arrivants et de tous les nouveaux-nés en disant qu’on va pouvoir retrouver tous les meurtriers. Comme si le mal venait de l’étranger. Mais Marc Dutroux, il est de quelle origine ?

Première réflexion que l’on se fait en sortant c’est : « Il faut montrer ce film dans les écoles. » Etait-ce le but ?

Nabil Ben Yadir. Oui, on est en train de le faire en France et on essaie de le faire en Belgique. C’est en travaillant avec les jeunes, aves les gosses dans les écoles, qu’on va avancer. Et en France, on essaie que l’histoire même de la marche soit dans les livres d’Histoire, dans le cadre de l’Education nationale. C’est bien parti. Il aura fallu un film. C’est ce que les Américains ont compris.

Qu’est-ce que la marche a permis ?

Nabil Ben Yadir. Concrètement, cela a permis le premier mouvement black-blanc-beur. C’était nos grands-frères (vos grands frères et mes grands frères) qui se sont battus pour les droits. Ils ont été reçus par le président François Mitterrand. La notion de crime raciste, avec circonstance aggravante, a été votée quelques mois après. Ils ont réussi à négocier la carte de séjour et de travail de dix ans pour tous les étrangers. C’est quand même quelque chose. Et ça a créé beaucoup d’emplois à SOS Racisme (rires).

Une ministre française, Christiane Taubira, qui se fait traiter de guenon, des « dérapages » racistes quasiment quotidiens, etc. C’est un film d’une actualité brûlante… Etes-vous inquiet ?

Nabil Ben Yadir. Evidemment. Une gamine de 11 ans qui lance une banane à une ministre noire… Ce n’est pas elle qui me gêne, ce sont les parents. Elle, tu peux toujours lui foutre une claque en lui disant « tu as fait une grosse connerie ». Mais ses parents me font peur. Les langues se délient. Avant, le discours raciste était tenu par une personne qui était directement liée à l’extrême-droite et qui criait. Maintenant, le même discours se retrouve dans des partis « démocratiques ». Comme celui qui appelait les arabes, les « Norvégiens » (Alain Destexhe (MR) avait, après des dégradations d’une station de métro, envoyé un message Facebook à une connaissance, « tes amis norvégiens ont encore frappé », NdlR). Toutes ces personnes-là font de la haine leur fond de commerce.
Il faut balayer devant sa porte avant de donner des leçons aux autres. Quand ça arrive loin, on s’en offusque et quand ça arrive ici… On parle des bananes avec Christiane Taubira mais en Italie, une ministre s’est fait traiter de guenon aussi. En France tout le monde trouvait ça scandaleux. Mais quand ça arrive chez eux, c’est un peu moins scandaleux. Enfin, les gens la ramènent moins car ils ne veulent pas vexer cet électorat qui peut les servir.

Le discours de la droite décomplexée arrive dans les partis de « gauche »1

Nabil Ben Yadir. J’étais en France à l’époque, je n’étais pas au courant. Mais c’est finalement grâce aux réfugiés afghans que les SDF belges vont être dorlotés ? C’est extraordinaire de diviser même dans la souffrance. Il y a les gens qui ont le droit de souffrir, ceux qui n’ont pas le droit ; ceux qui ont le droit d’être aidés et ceux qui n’ont pas ce droit. C’est dramatique que ce discours soit récupéré. C’est surréaliste de se dire qu’il y a une hiérarchie même dans la souffrance. Il n’y a pas d’identité dans la souffrance. Donc, c’est comme si, grâce aux réfugiés afghans, les SDF étaient devenus une priorité de l’État belge ? Et il faut arrêter cette hypocrisie : pourquoi parle-t-on des SDF seulement durant l’hiver ? Ne faudrait-il pas s’occuper du problème toute l’année ?
Mais ça vient d’une personne. Ca montre que maintenant, la politique, ce n’est plus les partis, ce sont les personnes. C’est une quête de pouvoir personnelle. Ca sort de la bouche d’une personne, qui est récupérée par un groupe fasciste et personne ne relève ça, personne ne crie au scandale. C’est ça qui est inquiétant.
Et avec les Afghans, c’est compliqué car on va arriver en hiver. Le plan hiver a été reculé ? Ils vont le faire en été ? C’est symptomatique de notre politique d’Asile. L’égalité est un chantier permanent.

En sortant de la salle, une journaliste a dit : « J’ai envie d’organiser une marche ! » Etait-ce un de vos objectifs ?

Nabil Ben Yadir. Mon but est qu’à la fin du film, le spectateur fasse son introspection, que, quand il sort en regardant ses pieds, il se dise : « En fait, vu qu’on marche tout le temps, est-ce qu’on ne le ferait pas de manière utile ? » Un peuple qui marche, c’est un peuple qui vit. Marcher avec quelqu’un pour la même cause, c’est extraordinaire.
Mais l’égalité, c’est tellement vaste. Et ça concerne tout le monde. Quand ça concerne tout le monde, ça ne concerne plus personne. Le milliardaire américain Waren Buffet avait dit que la guerre des classes existait et que c’était sa classe, celle des riches, qui était en train de la gagner. Ca fait peur, mais il a raison. Il faut que le peuple reprenne sa force. Les gens se sont battus pour avoir des droits. Et bien, bats-toi !

Que faire pour combattre le racisme et obtenir l’égalité ?

Nabil Ben Yadir. Arrêter de se regarder dans le miroir et de s’assoir dans des salons en refaisant le monde avec un verre de vin. Faut se bouger le cul. Maintenant, des gens mettent un statut sur Facebook « Aidez les Philippines » et ils ont l’impression d’être de « supers militants ». Le militantisme virtuel est une arnaque. On ne milite pas avec son pouce ou son index. Ce n’est pas en récoltant des « likes » que l’on fait bouger le monde. Il faut organiser une marche dans sa rue, dans son quartier. C’est comme les marcheurs de 1983, c’est parti de rien. Et quand on voit le résultat… La poésie arrive aussi des Minguettes, des quartiers.

1. Le président du CPAS, entretemps devenu bourgmestre de Bruxelles, Yvan Mayeur (PS) avait dénoncé les réfugiés afghans qui occupaient un bâtiment destiné à « accueillir des sans-abris ». Le groupuscule fasciste Nation avait repris sa rhétorique en opposant sans-abris (belges) et réfugiés (étrangers).

Source: ici

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