« Réponse à Samia Chala », mediapart, 21 novembre 2013

PAR ROGER EVANO, blogs.mediapart.fr/blog/roger-evano

L’ interview donné par Samia Chala à Médiapart pose une nouvelle fois la question du racisme, de l’intégration, du voile et de la laïcité. La pertinence des questions posées par Rachida El Azzouzi et Antoine Perraud est remarquable, désignant avec finesse les contradictions et difficultés d’un raisonnement marqué par le « dépit politique ». L’article se distingue en cela d’autres articles de Médiapart qui rapprochaient hostilité à l’islamisme (courant politique) et hostilité aux musulmans. Cependant une dimension est occultée. Le contexte international, l’existence de groupes fondamentalistes religieux qui opèrent dans de nombreuses régions du monde donnent, à des comportements vestimentaires somme toute banals, des significations différentes. D’autant que ces groupes sont relayés en France par des organisations puissantes qui en font leur cheval de bataille. Or ce débat « vestimentaire » est incompréhensible si sont évacuées ces questions politiques.

Qu’est-ce qui est interdit par la loi en France ? Il n’existe pas en France d’interdiction de « s’habiller comme ils l’entendent » (S.C.) mais une interdiction de porter des signes religieux ostentatoires dans le sein des établissements scolaires publics du premier et second degré. Il ne s’agit pas, à l’évidence, d’une réglementation vestimentaire mais de préserver les lieux d’enseignement public du prosélytisme ou des affrontements religieux. Un des fondements de la République est la laïcité, garante de la liberté de conscience de chacun et qui impose la neutralité religieuse de l’Etat. La commission Stasi à estimé après l’audition de nombreux acteurs sociaux, de philosophes de politiques, que l’école ne pouvait être un lieu de prosélytisme et d’affrontements religieux. Elle est un lieu de formation d’enfants et d’adolescents. Peut-on imaginer le déroulement d’un cours où chaque élève porterait des signes ostentatoires de son appartenance religieuse, philosophique voire politique ? L’école publique doit offrir un espace ouvert et réflexif où les certitudes de chacun – quelle qu’en soit l’origine, familiale ou autre – sont confrontées à d’autres modes de pensée. C’est en cela qu’elle se distingue des écoles confessionnelles destinées à enclore les esprits dans un seul univers idéologique. Pour autant l’école publique ne saurait se transformer en champ de bataille entre tenants de visions du monde opposées. La neutralité du vêtement est demandée pour les personnes exerçant des professions qui engagent l’Etat : le juge le policier, le professeur…. Tout affichage de sa religion dans l’exercice de sa profession dans la fonction publique constitue, en effet, un acte prosélyte. La seule interdiction vestimentaire dans l’espace public porte sur le voile intégral. Samia Chala défend-t-elle ce droit ? Sa réponse montre un certain embarras.

Le voile peut-il symboliser la libération des femmes ? A la question posée par les journalistes de Médiapart : « Mais pourquoi s’accrocher au voile jusqu’à faire de cette forme d’éteignoir un signe de rebellion ». Samia Chala répond : « Quand tu es en France, quand on te fait comprendre, matin, midi et soir, que tu n’es pas ici chez toi, que reste-t-il ? Le pays d’origine ? Tu n’y es pas plus chez toi qu’en France. Alors tu t’inventes ou tu te réinventes une identité : tu t’accroches à ce qui te reste, la religion, ta religion ». Je pense que l’explication est juste mais la solution avancée est inadaptée. Le racisme, le refus de la richesse de l’autre amènent à un repli sur une tradition, une identité virtuelle, une religion. Mais il est paradoxal que, comme étendard de cette lutte pour une égalité citoyenne, on brandisse le voile symbole de l’exclusion de la femme du champ social et politique. A Samia Chala, cinéaste, le film « Wadjda » de la saoudienne Haifaa Al-Mansour devrait rappeler quel instrument d’inégalité le voile représente.

Alors que ce combat pour introduire le voile à l’école se mène en France, ailleurs des fondamentalistes religieux veulent l’imposer, ceux-là même dont Samia Chala a fui la dictature. Il n’est pas surprenant de voir surgir en France une opposition politique à des manifestations, fussent-elles banales, lorsqu’elles semblent menacer des conquêtes difficilement acquises visant à libérer la femme de sa situation d’inférieure. La femme voilée en France peut sembler sympathiser avec les partisans de régimes théocratiques où la femme est une espèce de seconde zone. Cette proximité d’objectif rend obscur le sens libérateur que l’on voudrait lui donner ici. Il serait tout autant incompréhensible de lier la lutte pour la citoyenneté pleine et entière de la femme d’origine africaine à la revendication de pratiquer librement l’excision.

A n’en pas douter ce voile à des significations multiples mais son message politique est clair.. Dès l’arrivée au pouvoir de Nasser en 1954 avec l’appui des Frères Musulmans, ceux ci lui demandèrent , comme première mesure du nouveau pouvoir, de voiler les femmes. Voir ici Les Talibans au pouvoir en Afghanistan mirent en application ces mesures « vestimentaires ». En Algérie pendant la guerre civile, le G.I.A. assassina des lycéennes non voilées. S’il s’agissait de problème vestimentaire ou de « bout de tissu » on comprendrait mal l’urgence et la radicalité de ces pratiques. Le symbole utilisé est lourd de sens. La comparaison avec la coiffe des Bigoudènes est hors de propos ( cf Edwy Plénel. « Pour les musulmans »). Celle-ci n’est pas un moyen de disparaître du monde commun, elle est, tout au contraire, l’affirmation de leur féminité, de leur fierté et de leur place dans la société.

bigoudènes Il est entendu que le port du voile dans le domaine public reste du domaine de la liberté de chacun. Je pense également que « Le voile régressera dès qu’une réelle égalité s’instaurera ». Le clivage n’est pas entre musulmans et anti-musulmans. Il existe, bien sûr, des racistes de toutes sortes, repliés sur eux-mêmes, incapables d’accepter l’autre. A ceux-là s’opposent, ceux d’origines diverses, qui luttent contre l’abandon de nos valeurs fondamentales. En Tunisie le désaccord dans la rédaction de la nouvelle constitution porte sur la formulation sans ambiguïté de l’égalité entre les hommes et les femmes.

Que signifient ce « Vous » et ce « Nous » ? Samia Chala met tout le monde dans le même sac. « Vous nous humiliez », dit-elle. Que signifie ce Vous ? Tous les français, toutes les « féministes blanches » , les journalistes qui l’interviewent , les lecteurs… ? Que signifie ce Nous ? Les femmes maghrébines , surtout lettrées, les Arabes, les musulmans… ? Elle dit : vous n’avez pas voulu faire avec nous un monde commun, alors nous retournons au monde commun que nous avons fui il y a vingt ans. Dans sa rancœur elle ne fait aucune distinction entre les xénophobes, les racistes nostalgiques du colonialisme et les citoyens qui , tout au contraire, voient la richesse d’histoires différentes, qui nous vient de population nouvellement arrivées en France. Ces citoyens se réfèrent à des valeurs fondamentales –égalité hommes/femmes, laïcité, démocratie- toujours menacées, toujours à conquérir. En essentialisant les musulmans, en faisant d’eux une entité politiquement homogène, on tombe dans le travers qu’on entend dénoncer. Aux racistes qui font des musulmans une entité terroriste, on oppose, dans une vision tout autant réductrice, une entité monolithique, amalgamant ceux qui se réclament d’une société laïque et démocratique et ceux qui veulent soumettre la société à la « Loi de Dieu ». De nombreuses personnes dites « musulmanes » ne le sont pas et défendent ardemment la laïcité surtout si elles ont fui des régimes théocratiques et autoritaires. Par exemple Mohamed Lotfi dans son article: » Pourquoi j’ai signé la Déclaration pour un Québec laïque et pluraliste? » Les conflits qui agitent de nombreux pays musulmans opposent des démocrates à des dictateurs religieux en place ou en projet. La France n’est pas à l’écart de ces conflits. Les revendications vestimentaires ne sont pas des appels à une diversité culturelle mais une façon de contrôler la population et de maintenir les femmes à la maison. Je ne me reconnais pas dans la « gauche » démissionnaire qui sous couvert de liberté religieuse et de multiculturalisme accepterait le recul du droit des femmes de la laïcité et de la démocratie. Patrick Chamoiseau (Le Monde du 16/11/2013): « Le devenir est aujourd’hui dans notre capacité à nous tenir ensemble, debout, solitaires et solidaires en face de l’impensable. »

Source: ici

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