« En souvenir du triomphe de la République », Mediapart, 1er décembre 2013

PAR EDWY PLENEL

Il y a deux façons de déserter le combat contre le racisme, cette passion de l’inégalité : le déconnecter de la question sociale, et donc de ses exigences de justice, ou l’opposer à celle-ci, en prétendant que l’antiracisme fait diversion. Toutes deux sont, hélas, présentes à gauche. Et toutes deux nous désarment. Le jeune Charles Péguy fut un socialiste libertaire, farouchement engagé dans la cause dreyfusarde contre cette force, alors immense, de la droite nationaliste, ancêtre de nos droites extrêmes, où macéraient les idéologies destructrices qui, finalement, allaient l’emporter et ravager l’Europe jusqu’en 1945. Quand, en janvier 1900, il se lance dans l’aventure des Cahiers de la Quinzaine, ce journalisme d’idées où il se promettait de « dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, dire bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste », il consacre le premier numéro au compte-rendu d’une manifestation ayant eu lieu le dimanche 19 novembre 1899. Le prétexte officiel de ce défilé fut rapidement emporté par son contexte. Il s’agissait d’inaugurer la statue de Dalou, à la Nation, commandée par le conseil municipal de Paris, dédiée au « Triomphe de la République » (le document officiel sur cette fête d’inauguration est consultable ici ). Mais ce rendez-vous survenait au moment précis où les gauches, dans leur diversité, se ressaisissaient et se rassemblaient dans un pacte dit de « défense républicaine », provoqué par l’activisme entêté des défenseurs du capitaine Alfred Dreyfus qui en avaient fait le symbole d’une République à inventer et à construire dans laquelle l’humanité ne se divise pas, la justice est égale pour tous et l’Etat ne saurait leur opposer aucune raison, sinon la déraison de son absolutisme. Une République qui, alors, sut résister aux tentations autoritaires et démagogiques du boulangisme. Péguy dira plus tard sa déception envers la gauche, au point de verser lui-même dans un nationalisme républicain, sans toutefois céder un pouce de terrain à la droite antisémite. Mais, en cette première année du Vingtième siècle, il n’est encore qu’enthousiasme, tant il ressentit cette manifestation comme une juste récompense pour ceux qui, fort minoritaires au début, s’étaient saisis de la cause de Dreyfus, la sublimant en un enjeu vital. Il en fut, et non des moindres, au point de s’imposer, au Quartier latin, en bagarreur en chef face aux ligues de ce que l’on n’appelait pas encore l’extrême droite. La gauche, et la République avec elle, s’est réveillée grâce à ces dreyfusards des premiers jours qui, pour la plupart, étaient anarchistes – nous dirions aujourd’hui d’extrême gauche. Ils durent affronter l’hostilité ou le scepticisme des gauches installées, institutionnelles ou parlementaires, l’esprit de parti et l’esprit de responsabilité. Les uns se rangeaient à la raison d’Etat qui, au nom de l’intérêt national, leur conseillait de déclarer innocente l’armée et son état-major, même s’ils étaient à l’évidence coupables – de faux, de complots, de mensonges. Les autres s’étonnaient que l’on veuille emmener la cause du prolétariat sur un territoire supposé ennemi, celui d’un officier bourgeois, qui plus est juif – l’antisémitisme n’ayant pas de frontière sociale. Nous le savons, pour connaître la suite de l’histoire : ces minoritaires sauvèrent l’essentiel, contre les esprits blasés, rangés ou calculateurs. Et Péguy en était lui-même certain qui, avec cet article de janvier 1900, racontait le « Triomphe de la République » dans sa prose incomparable, qui remémore déjà alors qu’elle dit l’actualité. Il y évoquait « l’air jeune et bon garçon » des chants révolutionnaires, décrivait ces drapeaux flamboyants qui « portaient en lettres noires des inscriptions comme celles-ci : Vive la Commune ! –Vive la Révolution sociale ! – 1871 », répercutait ces cris entendus « Vive Zola ! » et « Vive Dreyfus ! » : « Aucune cri, aucun chant, aucune musique, insistait-il, n’était chargée de révolte enfin libre comme ce Vive Dreyfus ! ». « L’explosion de la fête était supérieure et même rebelle à tout calcul », s ‘émerveillait-il, constatant « une pénétration réciproque du cortège et de la foule ». Enfin, il regrettait l’absence de Jean Jaurès, « retenu dans l’Ain et dans le Jura par les soins de la propagande », « non pas seulement parce que ses camarades l’aiment familièrement, mais aussi parce qu’il manquait vraiment à cette fête, qui lui ressemblait, énormément puissante, et débordante ». Car, ajoutait-il, « ce n’était pas vive la République amorphe et officielle, mais vive la République vivante, vive la République triomphante, vive la République parfaite, vive la République sociale, vive cette République de Dalou qui montait clair et dorée dans le ciel bleu clair, éclairée du soleil descendant… » J’ai relu ces lignes au retour de la manifestation parisienne du 30 novembre contre le racisme et pour l’égalité (lire ici mon précédent billet de blog). Je les ai relues pour me rassurer en convoquant cet héritage, cette lignée de vaincus dans l’instant et de victorieux pour l’éternité dont le souvenir aide à tenir bon en cette basse époque, la nôtre – de régression et de résignation, de division et de dispersion. Et je me suis dit qu’un jour, sans nul doute, nous (ou d’autres qui nous feront suite) saurons inventer une République qui ne soit ni l’otage des calculs misérables de ceux qui se prétendent républicains (et antiracistes) tout en trahissant sa promesse égalitaire, ni la prisonnière des égoïsmes intéressés de ceux que leurs justes causes rendent indifférents aux universelles humanités. Puis j’ai collationné les instantanés que j’avais rapportés de ce défilé où étaient en grand nombre les ultra-marins et domiens de Paris, selon ces appellations récentes qui recouvrent Antillais, Guyanais et Réunionnais chers à mon cœur. Tous ces citoyens et travailleurs, hommes et femmes, jeunes et vieux, qui, dans l’ordinaire de leurs vies, ont ressenti dans leur chair la haine dont Christiane Taubira fut la cible. Ces photos, je vous les offre comme on lance des bouteilles à la mer, dans l’espoir que des mains inconnues s’empareront de leur message. Comme une guirlande de souhaits, entre espérance et inquiétude. En vous donnant rendez-vous mardi 3 décembre à 18 h 30, à Paris devant la Gare Montparnasse, pour le trentième anniversaire de la Marche pour l’égalité et contre le racisme. Son actualité, son exigence.

Source: ici

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