« Marcher, marcher encore, marcher toujours … », CCME, 30 novembre 2013

Ahmed Ghayet, acteur social et culturel
ccme.org.ma/

30 ans, c’est à la fois si loin et si proche ! Loin pour les nouvelles générations qui n’étaient pas nées en 1983 et n’en ont – au mieux – entendu parler que par la presse. Et si proche dans les mémoires de tous ceux qui, d’une façon ou d’une autre, ont vécu cette fameuse Marche pour l’Egalité, devenue de par la grâce des médias la Marche des Beurs. Il faut remercier Jamel Debbouze qui, en mettant son talent et sa notoriété au service du film de Nabil Ben Yadir, « La Marche », qui vient de sortir, donne en quelque sorte une seconde vie – une seconde visibilité – à cette épopée.

Pour moi, militant associatif, cette Marche a une double signification : elle représente l’An 1 du  »Mouvement Beur » en France, en ce sens qu’elle a été le déclic de l’émergence de la 2ème génération sur la scène publique d’où naîtront tant et tant de phénomènes tels le Raï, les  »Grands Frères », les associations de quartiers … et qui ouvrira la voie à nombre d’artistes et de personnalités d’aujourd’hui … Sur un plan plus personnel, cette Marche a été pour moi le début de mon engagement : tout jeune à ce moment là et vivant dans le Quartier de la diversité de Paris par excellence – le quartier de la Goutte d’Or à Barbès –, j’ai vécu cette Marche comme un déclencheur … déclencheur d’une telle puissance qu’il m’a donné l’élan qui m’anime encore en 2013.

C’est en écoutant  »Radio Soleil », radio communautaire née dans le sillage de l’arrivée de la Gauche au pouvoir en 1981, que j’ai appris que 9 jeunes et un prêtre – le Père Christian Delorme – se lançaient dans cette folle entreprise de marcher de Marseille à Paris pour dire  »Non au racisme »… Depuis un certain temps, de jeunes Maghrébins tombaient sous les balles de  »tontons flingueurs » – comme nous les avions alors appelés – dont le caractère raciste devenait de plus en plus flagrant. La mort du petit Taoufik, âgé de 9 ans à la Courneuve alors qu’il faisait éclater des pétards à l’occasion du 14 Juillet, fête nationale française, avait provoqué plusieurs nuits d’émeute. Nombre d’autres jeunes payèrent de leur vie un lourd tribut à la haine, leurs noms restent gravés en moi : Wahid, Abdenbi, Habib …

La blessure par un policier, dont fut victime Toumi Djaïdja aux Minguettes, alors qu’il s’interposait dans une rixe, et qui allait faire de lui la figure emblématique de cette Marche, fut le déclic …

Initiée par ces jeunes Lyonnais, cette Marche déclencha une prise de conscience formidable chez nombre de jeunes de ma génération ; ce fut mon cas. L’oreille collée à ma radio, j’écoutais sur Radio Soleil le récit des premières étapes : jeunes de Paris et de la Région parisienne, nous ne pouvions rester en dehors de ce que nos frères de cœur et de sang lançaient. Supportés par des journaux tels  »Sans Frontières », l’agence Im’média crée par un autre jeune militant Mogniss, par Radio Soleil et son charismatique animateur Mokhtar, nous nous sommes alors mobilisés pour créer le  »Collectif Jeunes Parisien » qui, pendant des nuits et des nuits, tint des réunions de préparation de l’arrivée de la Marche à Paris dans un local resté célèbre pour tous les Marcheurs,  »le Relais de Ménilmontant » !

Je ne fus pas le seul Franco-Marocain de la Marche alors, puisque Halima Boumediene, devenue Sénatrice, David Assouline, homme politique à présent, et Driss El Yazami, Président du CCME et du CNDH aujourd’hui, en furent aussi des figures … La première interview que j’ai d’ailleurs donnée dans ma vie le fut à l’occasion de la Marche et l’intervieweur en fut Driss El Yazami, justement pour le journal ‘Sans Frontières ».

C’est ainsi que je rejoins cette Marche et que, avec quelques jeunes du Collectif Parisien, nous avons fait des  »sauts de puce » d’étapes en étapes, de réunions en réunions afin de mobiliser pour le  »3 Décembre à Montparnasse », d’émissions de radio en émissions de radio et de mobilisation devant le Ministère de la Justice, Place Vendôme, initiée par Im’média, sur le modèle des  »Folles de Mai », ces mères qui, en Argentine, demandaient justice …

J’ai gardé tellement de notes de cette époque, que je prenais régulièrement lors des réunions au Relais Ménilmontant, tellement de photos de différentes étapes de la Marche, tellement de cassettes enregistrées lors d’émissions, que j’en ai rempli toute une  »malle aux souvenirs », mais surtout, surtout, j’y ai puisé l’envie, le goût, l’énergie de l’engagement qui ne m’a plus quitté depuis …

Toumi, Djamel, Farid, Bouzid, Marie Laure … Les noms de ces compagnons de Marche qui en cette année de célébration des 30 ans réapparaissent au grand jour, méritent à mes yeux reconnaissance, honneur, respect de tous … Ils sont des héros, et c’est l’un des grands mérites de Nabil Ben Yadir et de Jamel Debbouze, des nombreux livres qui paraissent, des débats organisés, des émissions télés et radios…que de les remettre en lumière.

C’est aussi le mérite du CCME, qui –parmi les premiers – a pris la mesure de la pertinence et de la nécessité de mettre en valeur l’anniversaire de cet événement dès le mois d’avril de cette année au Salon du livre de Casablanca puis à l’occasion de la sortie du film et du livre de Toumi Djaïdja et Adil Jazouli, lui-même membre du CCME, et qui fait que le Maroc et les jeunes Marocains se sentent impliqués et concernés par cette saga.

Après l’arrivée de la Marche, Bouzid, l’un des Marcheurs les plus charismatiques, avait choisi de rester quelque temps à Paris, nous nous étions vraiment liés d’amitié et c’est chez moi qu’il s’installa. C’est ainsi que j’ai pu vivre et participer à la suite immédiate de cette épopée puisque c’est alors qu’il écrivit son témoignage « La Marche » qui fut publié aux Editions Sindbad, dont le PDG, Pierre Bernard, était un ami.

30 ans ont passé, pourtant cette Marche – en ce sens qu’elle est un combat contre le racisme, pour l’égalité … pour la dignité – continue, car la xénophobie, la haine, le mépris de l’Autre, eux, sont hélas toujours d’actualité, en France certes où Christine Taubira honteusement injuriée, méprisée en est l’une des victimes récentes, aux côtés de Brahim Bouarram, aux côtés d’enfants de l’école juive de Toulouse ou aux côtés de tous ces jeunes Maghrébins, Noirs, victimes de rejet … mais aussi dans toute l’Europe et bien au-delà car ce mal ne connaît pas de frontières…

Depuis quelques années, je suis rentré dans mon pays d’origine, le Maroc, où l’expérience acquise dans ce pays qui est aussi le mien, la France, m’aide à continuer de  »marcher », marcher dans le sens premier du terme, comme à Casablanca contre la haine, lors de la Marche  »Matkich Bledi » ; marcher dans le sens de militer, au sein de l’association Marocains Pluriels qui œuvre pour inciter et aider la jeunesse à s’engager et agit pour que l’ouverture sur l’Autre, le partage, la convivance ( plutôt que la tolérance), la diversité soient plus forts que la peur et le rejet …

Marcher pour  »vivre ensemble » tout simplement, ce  »vivre ensemble » qui, comme l’ouvrage, est à remettre –encore et toujours – sur le métier … marcher au Maroc, marcher en France, marcher ailleurs … ne jamais s’arrêter … pour que les générations actuelles et à venir, au-delà des origines, au-delà des différences, au-delà des particularités, des spécificités – parce que précisément la diversité est le meilleur des moteurs – sachent qu’il n’ y a qu’une façon d’avancer … Marcher !

Ahmed Ghayet, acteur social et culturel

Source: ici

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