« Propos sur l’avant et l’après marche de 1983 pour l’égalité des droits et contre le racisme », alterinfo, 28 novembre 2013

salah sakhri

Maintenant, cela fait trente ans que la marche pour l’égalité des droits et contre le racisme entrait triomphalement le décembre 1983 à Paris, accueillie par un immense cortège de 100 000 personnes. Indéniablement cet événement d’une portée politique considérable avait remué la scène politique française. Les marcheurs qui avaient sillonnés la France de long en large et participés à des centaines de débats avec les comités de soutiens dans les différents périples entendaient par cette action pacifique et démocratique sensibiliser la population française au sort des travailleurs étrangers réduit le plus souvent à la condition de parias. La «belle» France qui luttait pour la liberté en 1789 s’ingéniait, et continu, à priver de droits les travailleurs étrangers qu’elle a fait venir pour rebâtir à bon marché son économie durant la période dite des trente glorieuses. A la fin des années 70 les jeunes majoritairement algériens éduqués par les luttes de leurs aînés commencent à opposer des réponses politiques aux crimes racistes, aux expulsions, etc. Ce sont ces jeunes qui organiseront la marche pour l’égalité des droits et contre le racisme de 1983. Cependant, outre le caractère massif et symbolique de cette marche le racisme anti-arabe est de plus en plus présent d’une part et d’autre part l’égalité des droits reste à conquérir. Le modèle dit d’intégration s’est révélé inopérant parce qu’il pose de faux problèmes pour ne pas résoudre les vrais. Quand les gens dits de la « diversité » demandent que leur personnalité soit reconnue on leur répond : assimilation ! Or, l’assimilation signifie la perte de son identité culturelle et linguistique. On nous dit que des personnalités issues de la dite diversité ont réussi leur intégration (sic). De quelle intégration parle-t-on alors que le chômage et la pauvreté sont deux fois plus importants dans les quartiers ghettos où s’entassent et s’accumulent toutes sortes de fléaux sociaux. Ces dix dernières années nous avons eu droit à un plaidoyer pour la promotion aux plus hautes instances gouvernementales de ministres issus de l’immigration. Quand Rome a eu des esclaves qui sont devenus empereurs cela ne signifiait pas pour autant la fin de l’esclavage. En France le racisme anti-arabe n’a pas reculé parce que des arabes sont devenus ministres, élus de la république ou patrons. Cette promotion sociale d’un petit nombre ne doit pas masquer que l’immense majorité des maghrébins comme des noirs se trouve au bas de l’échelle sociale.

Chronique d’un combat anti-raciste.

La situation de l’immigration algérienne de France commence à se détériorer après la nationalisation du pétrole par le gouvernement algérien en février 1971. Ne pouvant rééditer une nouvelle expédition coloniale les forces réactionnaires suscitèrent et attisèrent par une propagande effrénée le chauvinisme anti-algérien. Le meurtre d’un traminot marseillais par un déséquilibré algérien en août 1973 déclenche dans le sud de la France, une vague de crimes racistes extrêmement meurtrière. L’ambassade d’Algérie avait recensé le macabre bilan d’une cinquantaine de morts et plus de trois cents blessés pour l’année 1973. La police ne trouvait pas les criminels souvent connus sur la place publique pour leur idéologie raciste. C’est pour protester contre ces crimes que le mouvement des travailleurs arabes (MTA) lance une grève générale en septembre 1973. Des chrétiens progressistes, des intellectuels, des organisations trotskistes, maoïstes et le PSU apportent leurs aides à la grève. Le PS s’était muré dans le silence, tandis le PCF tout en condamnent les crimes et propagande raciste de la droite et de l’extrême droite restait dans l’inaction. Cette inaction participait à l’isolement du reste de la classe ouvrière de la grève générale. Cette passivité opportuniste rendait service aux forces réactionnaires qui s’efforcent d’isoler le plus qu’elles peuvent les travailleurs étrangers du reste des travailleurs nationaux pour désunir de la classe ouvrière. Une autre grève va faire parler d’elle. Il s’agissait de la grève des foyers Sonacotra . Les résidents des foyers de cet organisme ne voulaient plus du règlement intérieur inquisitorial, du racisme des directions (souvent issus des guerres coloniales), de l’exiguïté des chambres, la cherté des loyers, etc. En avril 1976, 16 délégués de la Coordination Nationale sont expulsés de France. Peine perdue ! Le mouvement se poursuit jusqu’à la fin de l’année 1979. Les grévistes seront confrontés face à la même question qui s’était posée au MTA : comment amener les ouvriers français à la lutte ou à la solidarité ? La réponse à cette épineuse et difficile question est à chercher dans la division raciale de la classe ouvrière entretenue et soutenue par les forces réactionnaires pour saper la solidarité internationale. Les capitalistes qui dictent des choix économiques facteurs de désastres aussi bien collectifs qu’individuels et ceux qui appliquent ces choix (leurs gouvernements) portent dans le développement des idées racistes autant de responsabilité que le dernier des imbéciles qui cri les « Arabes dehors ! ». Le fascisme avec sa démagogie nationale et sociale est le plus pur produit du capitalisme en crise. L’histoire moderne est là, elle nous apprend que l’exacerbation de la concurrence, des rivalités, des haines raciales, etc., ont tout d’abord pour terrain de prédilection l’âpreté de la lutte des classes entre bourgeois et prolétaires.

Le décalage entre les belles promesses et l’amère réalité de la « gauche » au pouvoir.

En avril 1981, le jeune algérien Farid Boukhrouma, le père Delorme et le pasteur Costil entame une grève de la faim pour attirer l’attention de « l’opinion publique » sur la double peine . La large et profonde mobilisation autour des grévistes pousse Raymond Barre, le 1er ministre de l’époque, à décréter un moratoire de 6 mois pour l’arrêt des expulsions des jeunes étrangers nés ou grandis sur le territoire français. L’arrêt de la grève de la faim ne signifiait pas la fin du mouvement ; bien au contraire, on peut dire qu’elle a posé les futures bases de la marche. Les jeunes mobilisaient autour de la grève de la faim et ses suites s’intéressèrent à la politique non du fait de la vie éreintante (exploitation capitaliste) de l’usine, mais par leur condition de parias. Différents comités se rencontrent à Lyon les 23 et 24 mai 1981 dans le but de structurer un mouvement national pour l’égalité des droits et contre le racisme. On peut dire que cette conférence marquât le passage d’un état de luttes contre quelques choses à un état de luttes pour quelques choses. François Mitterrand fut élu président de la république le 10 mai 1981 sur un programme au titre pompeux de « changer la vie ! ». Ce slogan équivoque, car il pouvait être compris dans deux sens différents, allait changer la vie des travailleurs, mais pas dans le sens qu’ils le souhaitaient. Les capitalistes avaient besoin d’un gouvernement qui ait la confiance de la classe ouvrière au point qu’elle se laisse dépouiller sans trop de résistance. Les branches de l’économie nationale qui subiront la « sévère cure d’amaigrissement » seront celles où les travailleurs étrangers étaient les plus nombreux. Le tournant libéral de la « gauche » accroit la colère des masses non contre son mauvais programme politique, mais contre les travailleurs étrangers, boucs émissaires des maux de la société française. En automne des jeunes de Lyon entame une marche qui part de Marseille le 15 octobre et se termine en apothéose à Paris, le 3 décembre 1983. Ce jour-là, de la place de la Bastille à Montparnasse 100 000 personnes manifestent avec les marcheurs. Sur la banderole de tête était inscrit le mot d’ordre central de la marche : « pour l’égalité des droits et contre le racisme ». Derrière se trouvaient les familles portant les portraits des leurs, tombés sous les balles des racistes. La mère, du petit Tewfik Ouannès 9 ans assassiné d’un coup de fusil le 9 juillet 1983, marchait avec d’autres mères, en tenant fortement serrée contre elle la photo de son fils. C’était un moment digne, intense et émouvant ! Des dizaines de milliers de banderoles, de calicots, de pancartes affichaient des slogans comme : « la société de demain se construit aujourd’hui, nous en faisons déjà partie », « pour une France pluriethnique et pluriculturelle », « Rengainez, on arrive », etc. Soulignons ce fait singulier ! Six mois après la victoire de la droite et de l’extrême droite à l’élection municipale de Dreux en mars 1983 et un mois (novembre 1983) après le lynchage et la défenestration par 3 candidats légionnaires du jeune arabe Habib Ghemzi dans le train express Bordeaux -Vintimille….des dizaines de milliers de gens éduqués par les traditions révolutionnaires de la classe ouvrière de France se dressaient contre les inégalités et les injustices. Le carré des ouvriers de Talbot Poissy infatigable de dynamisme rencontra une énorme succès avec son chant mêlant arabe et français, à la fois mélopée et incantation. Ce chant dégageait une telle force d’entraînement qu’il fut repris dans les cortèges syndicaux et associatifs dans les années 80 et 90 à Lille dont l’actuel Comité des Sans papiers. Le chef de la CGT de l’usine Talbot Poissy avait clos la marche en tenant ce discours toujours vivace : « Nous sommes venus ici, unis, pour dire que le drapeau de la liberté doit flotter sur la France ». En effet, le temps d’une manifestation « le drapeau de la liberté » avait flotté sur la France. Mais, « le drapeau de la liberté » tomba des mains de ceux qui le portèrent. Ce fut la principale faute des marcheurs qui se détachèrent du moins en paroles avec l’ordre injuste des choses, sans toutefois se rattacher à un projet révolutionnaire de changement de société. Il fallait choisir : la petite bourgeoisie démocratique ou le prolétariat ? Nous avons fondé avant l’arrivée de la marche à Lille une association appelée la Coordination Immigrée qui avait fédéré cinq associations de quartiers de la ville. A l’époque, nous étions pour que les associations qui avaient œuvré pour l’accueil et le succès de la marche se fédèrent dans une structure nationale. Cette structure à nos yeux était dictée non par un impératif idéologique, mais en raison du fait que le PCF avait depuis longtemps abandonné la pratique d’organiser en son sein les travailleurs immigrés comme à la CGT avec sa Commission des travailleurs immigrés. Entre-temps, SOS-Racisme monopolise progressivement la lutte anti-raciste. En projetant cette association sur le devant de la scène le gouvernement socialiste entendait empêcher l’émergence d’un mouvement qui n’aurait pas transigé, ni hiérarchisé la lutte anti-raciste pour des sinécures et tronquer la revendication de l’égalité des droits. D’autre part, la philosophie de SOS-Racisme est simple à définir. Son mot d’ordre fétiche : « Touche pas à mon pote » traduit un antiracisme abstrait et paternaliste ; c’est-à-dire que l’actif « anti-raciste blanc » dans un monde désincarné demande aux racistes de ne pas toucher à son « pote » passif.

Les luttes dans l’industrie automobile française.

La rationalisation extrême du capitalisme français après la grande crise économique de 1973 provoque la faillite de milliers d’entreprises dans toutes les branches de l’économie nationale, la restructuration et la fermeture des mines, la suppression et le licenciement de centaines de milliers d’emplois industriels, la ruine de milliers de petites exploitations paysannes, de petits commerçants et artisans, etc. L’industrie automobile française qui avait misé sur l’emploi massif d’une main d’oeuvre étrangère à bon marché fut sévèrement touchée par le rétrécissement du marché mondial. L’organisation du travail dans l’industrie automobile fait de l’ouvrier un rouage de la machine . Les marques françaises perdaient des parts de marchés face à leurs concurrentes allemandes et japonaises qui avaient misé sur la robotisation. L’industrie automobile française s’attela à rattraper son retard technologique en licenciant et en misant sur la robotisation des chaînes de montages. Le seul syndicat ouvrier, si on peut l’appeler ainsi, qui était admis dans les groupes automobiles (sauf Renault) était la CFT-CSL. Ce syndicat dit indépendant de l’idéologie de la lutte des classes, mais en réalité dépendant de la classe capitaliste était une véritable milice patronale dont la tâche était d’empêcher tout expression syndicale indépendante de l’entreprise. Si les travailleurs immigrés des usines automobiles votaient pour la CGT ou voulaient se présenter sur ses listes aux élections professionnelles ils devaient s’attendre à subir toutes sortes de pressions. Après le 10 mai 1981, l’édifice de la peur se fissure ! Cela s’était vu dans l’arrachage public de la carte de la CFT-CSL et l’exhibition de la carte CGT. En mars 1982, eurent lieu des élections professionnelles à l’usine Talbot Poissy (Yvelines) dont 40% des 16.5000 ouvriers étaient étrangers. La participation au scrutin était exceptionnelle, plus de 90% de votants. Malgré l’aide de la direction la milice CFT-CSL subit une défaite. La CGT avait obtenu de la justice la mise en place d’une commission indépendante de contrôle de la régularité du scrutin des 72 bureaux de votes. Pendant 72 heures 82 inspecteurs du travail et des juges purent contrôler la régularité du scrutin. Toutefois, les contrôleurs ne sont pas allés jusqu’à contester les pratiques maffieuses de la direction qui distribuait des enveloppes de 100 à 500 francs au personnel pour qu’il vote « bien ». Mais, pire encore les nervis de la CFT-CSL demandaient aux travailleurs étrangers de leur remettre, après le vote, le bulletin CGT, pour s’assurer qu’ils n’ont pas voté pour elle. L’un des superviseurs avait dû intervenir officiellement pour faire cesser cette scandaleuse pratique. La direction de l’usine avait tout tenté pour assurer la majorité à la CFT-CSL au collège ouvrier. La terreur, la pression et l’intimidation étaient les compléments naturels de la corruption et inversement…quelques jours avant le vote plusieurs centaines de promotions, de primes et augmentations diverses furent « accordées » aux « bons » éléments. En 1982, la première grève massive des travailleurs étrangers éclata chez Citroën à Aulnay Sous-Bois. Les ouvriers étrangers mettaient plus l’accent sur le respect de la dignité humaine plutôt que les revendications économiques proprement dites. La grève démarra après qu’un chef d’atelier eût renvoyé les délégués des ateliers venus lui exposer leurs doléances. Le petit chef habitué à humilier les éconduit par cette phrase : « Je ne discute pas avec des bougnoules ; vous n’êtes que des esclaves ». Ce langage ordurier avait été tenu aux ouvriers arabes de l’usine des centaines de milliers de fois. Mais, la cent et une millième fut de trop…l’huile couvait sous le feu ! Tout ce qui s’était accumulé pendant des années de pressions de toutes sortes éclata au grand jour à cause des propos racistes d’un stupide chef. Les ouvriers arabes et noirs débrayèrent et stoppèrent les chaînes de montages. Le succès de la grève leur a permis des augmentations salariales, mais surtout le droit de s’organiser au syndicat de leur choix. En janvier 1984, éclate la grève contre le plan de licenciement de 1905 ouvriers dans l’usine automobile de Talbot Poissy. Les 1905 licenciés se comptaient ainsi : 392 français, 748 marocains, 156 algériens, 251 tunisiens, 205 sénégalais et 77 maliens. Précisons deux choses : premièrement, la moitié des français étaient des antillais et deuxièmement, l’absence quasi-totale des ouvriers français dans la grève. Cela était du au fait que peu d’entre eux furent licenciés d’une part et d’autre part que la désunion entre travailleurs français et travailleurs étrangers relève d’un antagonisme simple à définir : il trouve sa source dans le passé colonial de la France, les différences de langues, de religions et la concurrence salariale que livre le travailleur étranger au travailleur français. Le piquet de grève sera attaqué par des cadres et des nervis aux ordres de la direction. Les nervis de la CFT-CSL l’écume aux lèvres criaient : « Les Arabes au four, les Noirs à la Seine, nous voulons travailler ». Ces propos inhumains ne suscitèrent guère une levée de boucliers des marcheurs, des partis politiques, des syndicats et des associations qui défilaient à Paris le 3 décembre 1983. Les affrontements entre grévistes et non grévistes firent plus de 55 blessés. Les grévistes se retrouvèrent seuls face aux nervis de la CFT-CSL et aux CRS. Les quatre grandes centrales syndicales (le PS et le PCF étaient au pouvoir et à ce titre les responsables du plan de licenciement) auraient du appeler à la solidarité concrète avec les grévistes et engager un débat dans les entreprises pour sonder l’état d’esprit des ouvriers français à l’égard des grévistes de Talbot Poissy. C’est à cette condition que l’on pouvait déterminer objectivement quel chemin prendre ? On évoque souvent l’attitude honteuse du PCF à Vitry et à Montigny. Ce dernier avait détruit un foyer de travailleurs maliens et conduisit une campagne de délation contre une famille marocaine accusait de trafic de drogue. Tout en condamnant cette « politique » on peut ajouter que le PCF s’est fait « avoir » dans le démolissage du foyer. Ces efforts pour loger dans les meilleures conditions possibles les travailleurs immigrés dans ses municipalités étaient occultés pour masquer la responsabilité directe de la droite et du PS ; en effet, ils expulsaient de leurs localités le maximum de travailleurs immigrés vers les municipalités communistes. Le piège était là ! Ceux qui criaient contre le PCF (souvent par réflexe anticommuniste) se refusaient de dénoncer avec une égale vigueur la politique anti-immigrée de la droite et des socialistes.

Lille, le 28 novembre 2013.

Source: ici

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