TRENTE ANS APRÈS, ON REMARCHE, Vosges matin, 30 novembre 2013

Élodie BÉCU

« Marchons contre le racisme avant que le racisme ne nous marche dessus. » C’est le slogan de la manifestation organisée aujourd’hui en protestation contre les insultes dont a été victime la garde des Sceaux Christiane Taubira. Cette mobilisation résonne avec un anniversaire, celui de la marche des beurs. En 1983, des jeunes des Minguettes à Vénissieux, près de Lyon, avaient pris la route pour demander l’égalité. Trente ans après, et alors qu’un hommage leur est rendu dans le film La Marche , comment les choses ont-elles avancé ?

Moins de crimes racistes « La marche et les mobilisations antiracistes ultérieures ont fait reculer les violences racistes », observe le sociologue Abdellali Hajjat : « Dans les années 1970, une centaine de crimes racistes ont eu lieu. Dans les années 1980, la décennie noire, il y en avait environ 150. Aujourd’hui, on en dénombre au maximum entre deux et cinq par an. »

De nouvelles formes de discriminations Le racisme a changé de visage. « Le racisme ethnique est devenu minoritaire, explique Adil Jazouli, sociologue et coauteur de La marche pour l’égalité (Éditions de l’Aube). Le racisme aujourd’hui est plus sociologique. Les classes populaires, qui sont en concurrence pour l’emploi, les prestations sociales, le logement, jugent illégitimes les enfants d’immigrés, qu’elles perçoivent comme étrangers mais qui sont Français. »

Le rejet s’est aussi déplacé sur un autre terrain, celui de la culture et de la religion. « Le discours classique raciste est condamné dans la sphère publique — la levée de bouclier suite aux insultes contre Christiane Taubira le montre — en revanche, il y a une hausse de l’islamophobie et des agressions pour motif religieux contre les musulmans », observe Abdellali Hajjat, auteur de La Marche pour l’égalité et contre le racisme (Éditions Amsterdam).

Difficultés sociales Les enfants d’immigrés de 1983 étaient aussi des fils et filles d’ouvriers. Le taux de chômage dans les quartiers reste très élevé. Avec la crise, certains vivent moins bien que leurs parents, comme beaucoup de jeunes dans leur ensemble : « On observe une reproduction sociale, voire une régression avec le passage d’une société de salariat à une société précaire ». Mais contrairement à il y a trente ans, une partie a connu une ascension sociale et appartient aujourd’hui aux classes moyennes et supérieures.

Une diversité acceptée En 1983, les jeunes des quartiers marchaient pour affirmer leur appartenance à la France. Aujourd’hui, « notre société est multiculturelle, et c’est une réalité acceptée, même si une minorité a des réticences », observe Jean-Louis Malys, secrétaire national de la CFDT, qui a marché il y a trente ans, et sera dans la rue aujourd’hui.

Division des antiracistes Un clivage traverse les tenants de la lutte antiraciste. Le mouvement est divisé entre les tenants d’un antiracisme moral — qui veut réaffirmer des principes dans la rue — et ceux qui plaident pour une lutte contre les racines institutionnelles du racisme. Leur stratégie : mener des actions en justice pour dénoncer les discriminations dans le monde du travail ou dans les rapports avec l’administration. Les militants et associatifs commémoreront la marche en ordre dispersé.

Élodie BÉCU

Source: ici

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