«1983 a été un vecteur de socialisation politique», Libération, 2 décembre 2013

 

INTERVIEW Abdellali Hajjat, sociologue, analyse la portée de la marche.

Abdellali Hajjat est sociologue, maître de conférence en science politique à l’université de Paris-Ouest Nanterre. Il est l’auteur de la Marche pour l’égalité et contre le racisme (éditions Amsterdam, 2013).

Pourquoi comparez-vous la Marche pour l’égalité et contre le racisme à un Mai 68 des jeunes issus de l’immigration ?

Comme en mai 1968, c’est une mobilisation qui a scellé des alliances entre des acteurs très différents : des jeunes des quartiers issus de l’immigration post-coloniale très stigmatisés, des chrétiens de gauche, des militants associatifs rejoints par une partie du gouvernement. Par ailleurs, comme Mai 68, elle a été vecteur de socialisation politique pour beaucoup. On a vu, après la marche, la création de plusieurs centaines d’associations dans les quartiers. Bien que fragilisé, ce tissu associatif est encore très largement marqué par ces militants.

Qui étaient les marcheurs ?

Il y avait, pour résumer, trois profils. Les jeunes de SOS Avenir Minguettes, à Vénissieux, peu politisés, plutôt en déscolarisation, pas militants. Des jeunes déjà investis dans le militantisme, notamment dans le collectif de Paris, mais aussi de Lyon, qui s’étaient retrouvés à la fin des années 70 autour du journal Sans frontière. Ceux-là bénéficiaient d’un capital économique et culturel plus important, ils étaient souvent issus de familles militantes, dans le nationalisme algérien ou le syndicalisme ouvrier. Et un troisième profil, plutôt de la région parisienne, mais non issu de cette «beurgeoisie» qui a ensuite fondé des mouvements comme le MIB [Mouvement de l’immigration et des banlieues, ndlr].

Pourquoi l’histoire de cette marche est-elle inconnue des jeunes générations ?

Pour qu’un fait historique soit transmis, il faut que des institutions soient garantes de cette transmission. Or, cela n’a pas été le cas. C’est essentiellement le secteur associatif qui a été le porteur de cette mémoire. C’est pour cela qu’elle est restée largement confidentielle. Cette histoire n’apparaît pas dans les manuels scolaires, ce qui est révélateur de la façon dont on pense l’histoire de l’immigration en France : c’est une histoire «à côté», qui ne fait pas partie de la grande histoire.

Au fond, qu’est-ce que cela a changé pour cette génération et les suivantes ?

Symboliquement, cela a marqué la fin du mythe du retour au pays qui était, à l’époque, partagé par les familles, les pays d’origine, le gouvernement français et les patrons. C’était très important pour cette génération issue de l’immigration post-coloniale d’affirmer sa légitimité à vivre sur le territoire. D’un point de vue politique, même si l’on ne peut pas faire l’impasse sur le très fort sentiment de désillusion, il ne faut pas avoir une lecture trop pessimiste. Cette mobilisation et celles qui ont suivi ont délégitimé les actes racistes et mis à mal le sentiment d’impunité. Mais d’autres formes de racisme se sont développées, notamment vis-à-vis de l’islam.

On oppose souvent cette génération qualifiée de laïque aux suivantes qui revendiqueraient leur identité musulmane…

C’est une reconstruction a posteriori. Il n’y a pas deux générations qui s’opposent, les choses sont plus compliquées. La religion était absente des discours publics des marcheurs en 1983, mais cette question existait. Lorsque Toumi Djaidja se prend la balle qui va le mener à conduire cette marche, il est en train de faire son premier ramadan et ce n’est pas totalement extérieur à la réflexion qui le pousse à cette mobilisation pacifique. Plus tard,certains marcheurs vont aussi s’investir dans le militantisme musulman. L’opposition entre le «bon beur laïc» et «le mauvais travailleur musulman» – discours que l’on retrouve dès les années 80 lors des conflits sociaux à Talbot – est assez révélatrice d’une façon de penser la religiosité musulmane comme désintégratrice et d’une volonté de réduire l’individu à sa religion supposée.

Recueilli par Alice Géraud

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