A la une de «Libé» le 3 décembre 1983 : «Paris sur beur», Libération, 3 décembre 2013

 

DANS LES ARCHIVES Il y a trente ans, la Marche des beurs arrivait à Paris. «Libération» lui consacrait huit pages.

Samedi 3 décembre 1983, pour la première fois depuis le départ de la Marche pour l’égalité et contre le racisme mi-octobre, «Libération» consacre sa une aux marcheurs. Pour le jour de l’arrivée de la Marche à Paris, le quotidien titre «Paris sur «Beur».

«La marche des jeunes franco-arabes « pour l’égalité » traverse Paris», peut-on lire à la une. «Libération» déroule ensuite sur huit pages les derniers jours de la marche, des portraits de jeunes marcheurs et une interview de Georgina Dufoix, la secrétaire d’Etat à la Famille, à la population et aux immigrés, qui soutient le mouvement.

En page 2, le journaliste Eric Favereau raconte l’avant-dernière étape, à Levallois, en banlieue parisienne, où les marcheurs ont participé à un débat public. Nous reproduisons cet article ci-dessous dans son intégralité (1).

AUX PORTES DE PARIS : LE FORUM ANTI-RACISTE DES BANLIEUES

C’était hier l’avant-dernière étape des marcheurs pour l’égalité : «Forum-Justice» à Levallois. Ils seront aujourd’hui à 14 heures à la Bastille.

La mère de Toufik est là, toute enrubannée dans son silence : «Que ça s’arrête de tuer les enfants !» Un cri. Elle est assise sur un banc d’une MJC de banlieue, à Levallois, entourée de ses deux filles. Elle attend, hier après-midi, l’arrivée des marcheurs, et le début d’un forum où la justice sera mise au banc des accusés. Son fils, Toufik, 9 ans, a été abattu, le 9 juillet dernier, cité des Quatre Mille à la Courneuve, parce que dit-on, il faisait trop de bruit. «Et pendant la marche, ça ne s’est pas arrêté», poursuit la sœur. «Il y a eu deux, voire trois morts je ne sais même plus.» Et elle ajoute : «Pourquoi voulez-vous que ça ne continue pas ?»

16 heures. La troupe de marcheurs s’annonce. Au point de mire, au bout de la rue, précédée par deux mop-motards. Ils marchent, dans ce décor de banlieue et d’entrepôts. Une simple pancarte pour les annoncer, puis la troupe s’engouffre dans la salle toute banale de la municipalité. «Je viens de faire 1 300 km, j’ai parcouru toutes les routes, nous sommes montés jusque dans le nord du pays et avec dans la tête, qu’une seule chose. Tous ces gens qui ont été tués, tous ces morts. Il faut que cela s’arrête, il faut réagir, faire quelque chose. Les gens qui ne seront pas demain à la Bastille avec nous ce ne seront plus, et je ne pourrais plus les appeler, mes frères», s’exclame, avec sa voix toute râpée, Bouzid. Un autre cri, en réponse à celui de la mère de Toufik.

Le «Forum-Justice», organisé à l’initiative du collectif jeunes de Paris et de sa banlieue est une des dernières manifestations des marcheurs avant le grand rassemblement d’aujourd’hui à 14 heures à la Bastille. Un forum, où en filigrane, il y avait bien sûr dans le dos, tous ces noms de jeunes et de moins jeunes qui ces dernières années ont été tués pour de sinistres raisons. Pour l’occasion, les murs de la salle, en bleu, ont été recouverts d’une trentaine d’affichettes. En dessus, un nom, une date. Comme un faire-part. Mohamed Bounfenchouche, 53 ans, le 16 juillet 82. Qui s’en souvient ?Il avait eu la mauvaise idée de se promener un soir. Et des jeunes en voiture, en mal d’aventure l’avaient pris pour cible. Un autre : Moussa 19 ans, tué par un vigile, le 17 juin 83. Ou encore le dernier, Habib Ghenzi, 26 ans, le 23 novembre 1983. Il avait été jeté par la porte d’un train par des apprentis légionnaires. La liste serait interminable. «Tout le monde nous a rebattu les oreilles avec l’été chaud. Cela fait 20 ans que cela dure s’exclame un participant.»

JUSTE UN PRÉNOM QUI CHANGE

Radio-Beur a comptabilisé plus d’une quarantaine d’agressions ces deux dernières années. «Il faut lever la tête. Ce sont des vies qui partent. Est-ce que l’on s’en rend compte»,souligne très ému Farouk, un autre marcheur du haut de l’estrade. II tente de comprendre : «Je ne sais pas si vous avez entendu les causes de ces meurtres. Mais c’est invraisemblable. C’est même pas pensable.» A ses côtés, se trouve Kader. Il a à peine 20 ans, timide pour deux, il préfère laisser sa cousine raconter son histoire. En mars dernier, alors qu’il regardait les photos qui annonçaient la sortie prochaine d’un film, des policiers en voiture l’ont pris pour un resquilleur. Pour toute réponse, ils ont tiré. Un carton. Et Kader recevait deux balles dans le dos. Ils n’ont même pas fait un geste pour le conduire à l’hôpital. Non, ils l’ont laissé, «comme un chien». Par terre. Pire, après, ils se sont rendus à l’hôpital pour tenter de convaincre les médecins que le jeune avait été blessé par des gitans. L’assistance écoute, très prise. Comme si c’était un peu sa propre histoire qu’on lui racontait. Kader ou bien un autre, juste un prénom qui change. Il n’y a guère de différence. Une assemblée aux allures lycéennes. Immigrés ou non. De toutes les couleurs, guère militants, jeunes par-dessus tout. Pour l’occasion, bon nombre de lycéens voisins avaient débrayé pour pouvoir assister à ce forum. La cousine de Moussa poursuit. Elle éclate en sanglots lorsqu’elle évoque son frère qui «est tombé», pour une banale histoire de phares. Et «lorsque j’ai été le voir à la prison, on lui avait mis une tête pas possible».

Dans l’assistance se trouve aussi un représentant du syndicat de la magistrature. «Je ne suis pas là pour défendre la justice et les magistrats. Ni même pour jeter la faute à la police. C’est vrai, avoue-t-il, l’injustice n’est pas égale pour tous.» Il ne trouve pas d’autres recommandations que celle-ci : «Soyez présents dans les tribunaux pour empêcher la bonne conscience des juges.» En écho, des propos de colère : «Pourquoi les meurtriers d’Arabes sont toujours remis en liberté ?Alors que nous, si au pire on vole un auto-radio on ne va plus jamais en sortir.» Peu après c’est au tour d’un représentant du syndicat de la police, la FASP, le syndicat majoritaire et légèrement de gauche, de prendre la parole. Un silence lourd tout autour : «Le couple police-immigré est toujours présenté lorsqu’il est en mauvaise posture.» Puis sa langue a le malheur de fourcher : «Chaque fois que l’un des nôtres se conduit mal, nous le revendiquons.» Triste lapsus, qu’il rattrape tant bien que mal : «Il faut tout faire pour éviter l’antagonisme. Mais il est vrai, reconnaît-il, qu’il n’y a pas beaucoup de mouvement à présent dans ce sens.»

Le débat s’engage, lourdement, difficilement. On accuse le policier d’être un représentant du pouvoir. «Je ne suis qu’un OS»,répond-il. Une voix s’élève : «C’est une marche pour l’amitié, non pas pour la ségrégation.»«Nous, on a fait plus de mille kilomètres pour venir jusqu’ici», dit lourdement Bouzid. «Alors vous, vous pouvez bien faire les derniers mètres.»

Eric Favereau

(1) Il s’agit de la version originale de l’article, rééditée en 2013.

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