Benjamin Stora : «La sortie de l’invisibilité, combat principal de la 3e génération», El Watan, 3 décembre 2013

Extraits de l’intervention de l’historien Benjamin Stora au colloque histoires croisées France/Maghreb organisé par le groupe de recherche Achac, dimanche dernier au Sénat.

Abordant le XXe siècle, l’historien relève qu’il est d’un rapport très particulier entre la France et le Maghreb par les distances et l’apport d’une immigration maghrébine, particulièrement algérienne qui a été la plus ancienne. Elle en en est peut-être à sa quatrième génération. L’immigration maghrébine en France commence pendant la Première Guerre mondiale avec l’envoi de travailleurs et de soldats coloniaux – 173 000 hommes sont venus en France pour servir directement au front ou à l’arrière du front, c’est-à-dire dans les usines d’armement.

Cette immigration se caractérise par son engagement politique et pas seulement par sa force de travail puisque c’est en son sein que sont nées les premières organisations qui ont demandé l’indépendance de l’Afrique du Nord, c’est en particulier le cas de l’Etoile nord-africaine en 1926 avec Messali Hadj, puis le Parti du peuple algérien (PPA). Une génération qui s’était aussi engagée auprès du Front populaire en 1936, mais qui en avait été déçue puisque c’est le FP qui avait dissous l’Etoile nord-africaine en janvier 1937. Près de 100 000 hommes travaillent dans la production industrielle, principalement originaires de Kabylie. La seconde génération est celle de la guerre d’indépendance algérienne.

L’immigration va être multipliée par deux et change de nature puisqu’arrivent les familles (femmes et enfants) reçues dans des conditions déplorables, les bidonvilles. Ces immigrés ont été eux aussi des militants très engagés, qui se sont affrontés à l’appareil d’Etat français de l’époque et se sont affrontés entre eux. Près de 150 000 Algériens cotisaient à la Fédération FLN de France sur 300 000. Arrive ensuite une immigration du Maroc.

Arrive la troisième génération, celle dont on parle beaucoup aujourd’hui et qui va intervenir en 1980 pour revendiquer sur la scène politique l’égalité et les combats contre le racisme, portée par toute une série de groupes et d’organisations comme le Mouvement des travailleurs arabes, le journal Sans frontières, le groupe des radios libres qui vont jouer un rôle dans la marche. Abordant le rapport entre la question de la redécouverte de sa propre mémoire et des engagements politiques, l’historien souligne que les problèmes de mémoire, de disparition, d’occultation, de retour de mémoire ne peuvent se comprendre que s’ils sont liés à des enjeux inscrits dans le présent.

Pour qu’elles existent, il faut que les mémoires soient en permanence liées à des enjeux citoyens, d’engagement politique. Les immigrés maghrébins ont longtemps été considérés comme des hommes invisibles dans la société française parce que privés de tous les droits et en particulier pour ce qui concernait les immigrés algériens qui n’étaient pas reconnus comme des citoyens français à part entière, mais n’étaient pas considérés non plus comme des étrangers puisque l’Algérie était considérée comme française. Et c’est la sortie de l’invisibilité qui va être le combat principal de la troisième génération, celui de la conquête de droits qui permet de lier la question de la visibilité et du respect et de la dignité.

Pour l’historien, la Marche de 1983 s’inscrit dans une sorte de lien mémoriel à cette époque entre la bataille qui commençait sur la reconnaissance du 17 Octobre 1961 et la question de la marche. Ce lien était établi à cette époque. Et c’est cette question de l’articulation entre l’engagement dans le présent et la mémoire qui permet d’expliquer les questions de survie mémorielle. Encore faut-il, pour qu’un événement s’inscrive dans la conscience collective, qu’il soit porté en continuité.

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