« DES HÉRITAGES DE CETTE MARCHE, J’SUIS PAS PERSUADÉE QU’IL Y EN AIT DES TAS », Presse & Cité, 26 novembre 2013


PAR MARIN SCHAFFNER / ZEP

Marie, Adriana, Felipe et Christophe sont quatre jeunes habitants de Toulouse, âgés d’une vingtaine d’années. Ils viennent de réaliser, avec l’association RMA production, un documentaire sur les 30 ans de la Marche. Eux qui ne connaissaient rien de cet événement ont eu un mois et demi pour se faire un avis sur la question. Retour sur la conversation qui a fait suite à la projection de leur film.

La Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 est pour ainsi dire absente des manuels d’histoire. La connaissance d’un tel événement par les plus jeunes générations est parcellaire, voire inexistante. C’est du moins ce qu’ont confirmé les quatre jeunes toulousains qui viennent de réaliser un documentaire de trente minutes à ce sujet, dans le cadre d’un projet européen. Tous les quatre sont pourtant concernés de près par la question : Adriana est d’origine ukrainienne, Marie a une mère espagnole, Christophe vient des Antilles et Felipe est né au Maroc de parents espagnols. Ainsi, s’ils ne savaient rien de la Marche, il leur a tout de même été assez facile de dresser des ponts entre ce sujet qu’ils découvraient et leurs expériences antérieures.

Christophe : « Déjà c’est la Marche des beurs, donc il fallait se poser la question de pourquoi‘les beurs’. Et après, quand on nous a donné les références avec Martin Luther King et tout ça, ça rappelait un petit peu les marches des Antilles. En fait, ça englobe un petit peu toutes les affaires françaises au niveau du racisme et du colonialisme. Surtout aux Antilles où on est encore un petit peu dominé par les békés. Ils nous arnaquent quand même, hein, même après les révolutions, là. Mais bon… Doncdu coup, cequim’a intéressé c’est de comprendre leur démarche et de comprendre, finalement dans quel état d’esprit étaient ces gens-là à cette époque-là. Et à la fin, on n’a pas l’impression qu’il y ait un grand changement… Par exemple, même Gandhi, le simple fait de marcher, là, de marcher dans toutel’Inde pour virer entre guillemets les Anglais, je sais pas comment on peut concevoir ça…. C’est exceptionnel ! Et pour moi, c’est comme s’il menait uneguerre, ou unebataille. Mais sans morts. »

Toutefois, ces quatre jeunes gens se sont vite confrontés à la mémoire fugace de la Marche de 1983, et aux multiples tensions qu’elle génère aujourd’hui encore chez les participants à la Marche.

Adriana : « J’ai d’abord essayé d’aller voir aux archives, mais il n’y avait rien ni aux archives municipales ni aux départementales. La moitié des vidéos c’était des choses passées aux infos. Un petit reportage à la limite mais quasiment que des trucs où le nom de la chaîne était marqué. On devait aussi prendre rendez-vous avec les personnes qui ont participé à la Marche pour les interviewer. Mais moi c’est une démarche que j’ai pas du tout aimé parce qu’on nous a donné une liste de plusieurs ‘marcheurs’, peut-être cinq ou six, et au final on s’est retrouvé avec seulement deux participants de la Marche dans le film. Je sais que, une fois, j’avais appelé moi, et la personne m’a dit : non, je suis désolé, je prépare aussi quelque chose pour les trente ans avec une autre association, j’ai pas du tout de temps à vous accorder… C’est pas non plus comme si on demandait toute une journée, mais bon apparemment… »

A l’inverse, Marie, Adriana, Christophe et Felipe, maintenant qu’ils ont travaillé sur la question, regrettent le manque d’intérêt que notre société porte à la mémoire de la Marche.

Adriana : « On a voulu faire un vrai micro-trottoir au début. Du coup, on est allé à la FacauMirail, mais on a eu que quatre personnes qui nous ont répondu dans la journée. »

Marie : « C’est lamentable que les jeunes d’aujourd’hui n’en sachent plus rien. C’est quand même terrifiant. C’est un mouvement qui a mobilisé cent mille personnes il y a trente ans. Moi, deshéritagesde cette Marche, je ne suis pas persuadée qu’il y en ait des tas… Je pense que ça a peut-être aidé un peu. Mais ça a pas été aussi utile qu’ils l’auraient voulu. D’un côté ça me rend super optimiste parce que je me dis, il y a trente ans, avec les moyens qu’ils avaient, de réussir à monter un truc pareil, normalement aujourd’hui on serait capable de faire un truc mille fois mieux. Et en même temps, je suis super pessimiste, parce qu’il y a plus personne qui fait rien. »

Felipe : « C’est sûr qu’aujourd’hui il y aurait besoin de refaire une Marche pour l’égalité »

Marie : « Oui, mais refaire une Marche en tant que Français offensés par le racisme montant. Ils ontdit qu’aux dernières élections il y a un Français sur cinq qui a voté pour le FN. Et quand en même temps tu sais que un Français sur quatre a au moins un grand-parent étranger, là tu te dis c’est quoi ce truc ? Mais, c’est vrai franchement, amuse-toi à regarder autour de cette table, on est quatre et il y en a pasun qui soit Français de souche »

Toutefois, pour ce qui est de la possibilité qu’un événement comme la Marche ressurgisse aujourd’hui, les quatre Toulousains restent circonspects.

Christophe : « Le soir quand on est sorti après la diffusion, on est tombé avec des copains sur un gars qui exprimait ouvertement son racisme. C’était un peu bizarre… »

Adriana : « L’égalité c’est bien. Les gens disent ‘oui, oui, on est pour l’égalité’. Mais le problème c’est que, une fois qu’ils ont dit ça, ils ne vont pas aller à pied jusqu’à Paris. »

Marie : « On s’est dit avec Christophe que maintenant les gens ils voudraient pas refaireuneMarche comme ça. Parce que prendre un mois de leur temps pour marcher jusqu’à Parisçales motiveraitpas. Parce que bon tu comprends j’ai des cours, j’ai les études, j’ai mon travail, j’ai la famille… Et ils voudraient pas partir. C’est comme dans Forrest Gump, il faudrait qu’il y en ait un qui parte et que tout le monde le suive »

Felipe : « Aujourd’hui, il faut un sujet qui soulève les gens. On l’a bien vu avec Leonarda. Il y a eu un soulèvement parce que les gens ils ont réagi à une injustice. Et ça, ça a mobilisé des gens. Mais malheureusement, il faut qu’il y ait un conflit à la base. »

Propos recueillis par Marin Schaffner / Zep

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