« «Marche des beurs», trente ans de silence », Libération, 2 décembre 2013

 

RÉCIT La plupart de ceux qui sont entrés dans Paris le 3 décembre 1983 sont ensuite retournés dans l’ombre. «Libération» est allé à leur rencontre.

Elle avait attendu que tout le monde soit couché pour poser sa valise dans le couloir de l’appartement familial. Elle est partie discrètement le lendemain à l’aube. Sa mère n’était pas d’accord. «Elle avait peur pour moi.» Son père pas au courant. «Il travaillait beaucoup, on ne parlait pas.» Fatima Mehallel avait 21 ans, l’âge qu’a sa fille aujourd’hui, lorsqu’elle a quitté pour la première fois la cité Olivier-de-Serre, un des quartiers les plus pauvres de Villeurbanne, en banlieue lyonnaise, pour rejoindre la Marche pour l’égalité et contre le racisme. Elle avait entendu parler de cette initiative dans la famille où elle gardait des enfants, des chrétiens de gauche, cousins du père Christian Delorme, à l’origine de cette initiative au côté de Toumi Djaidja.

«J’étais révoltée des conditions de misère dans lesquelles on vivait, par les descentes de flics même si je ne formalisais pas les choses.» Fatima Mehallel ne connaissait pas les autres marcheurs. Comme elle, ils n’étaient pas militants et étaient sortis tôt du système scolaire. Cinquante jours et 1 200 kilomètres dans les pattes plus tard,elle a eu l’impression d’une «renaissance». «Grâce à cette marche, à ces rencontres, j’ai relevé la tête.» Pourtant, au lendemain de la marche, le retour à la cité a été dur. «La précarité ne te laisse pas beaucoup de choix dans la vie.» Elle a une expression curieuse pour décrire la vie d’après. Elle dit : «J’ai repris mon habit de sollicitude.» Elle n’a jamais intégré d’association, mais n’a «jamais baissé les bras non plus». «J’ai défendu mes valeurs, à mon échelle.»

«Petits boulots». Trente ans plus tard, Fatima Mehallel n’habite plus la cité Olivier-de-Serre, détruite depuis. Elle vit à Gerland, autre quartier populaire du sud de Lyon. Elle a un fils et une fille d’une vingtaine d’années, et est séparée. Sa vie professionnelle s’est résumée à des «petits boulots» : animation, ménages, «services à la personne». «C’est difficile, mais je me suis toujours assumée.» Trente ans après la marche, elle mesure en regardant vivre ses enfants «le chemin qu’il reste à parcourir». Elle parle des contrôles d’identité de police à répétition, de la discrimination à l’embauche. Elle qui était partie seule à leur âge à l’aventure sur les routes de France ne se reconnaît pas dans la génération suivante. Notamment dans les rapports filles-garçons. «La question de l’égalité entre nous ne se posait pas. Aujourd’hui, j’ai l’impression que les garçons, à force d’être rejetés, se sont repliés sur le communautarisme. En face, pour survivre, les filles ont le choix entre le hijab ou le survêtement de garçon manqué.» Dans son quartier, elle dit avoir l’impression parfois de détonner avec son look ultra-féminin.

Les parcours de ces premiers marcheurs issus de l’agglomération lyonnaise et du sud de la France se ressemblent. Beaucoup, à la cinquantaine, sont toujours en situation précaire. Une partie d’entre eux a continué à militer dans le secteur associatif au sein de leurs quartiers, mais ils sont restés dans l’ombre jusqu’à aujourd’hui. A l’image de leur leader, Toumi Djaidja, silencieux pendant trente ans. Dans le livre d’entretiens qu’il vient de publier (la Marche pour l’égalité, une histoire dans l’Histoire, éditions de l’Aube), il raconte cet «après», où le jeune homme amoureux prend le dessus sur un combat pour lequel il ne voulait pas incarner la figure de «gardien du temple». «Je considérais que ceux qui voulaient capitaliser la marche sur le terrain politique n’avaient rien compris.» Juste après, le beau gosse aux boucles brunes sera condamné pour une obscure histoire de vol de voiture avant d’être gracié trois mois plus tard par Mitterrand au terme d’une vaste campagne pour sa libération.

«Catastrophique». Sur la photo de famille qu’a publiée Libération le 3 décembre 1983 (voir à gauche), beaucoup vivent toujours dans le quartier de leurs parents. Malika est toujours à Annonay, en Ardèche, d’où elle aussi était partie en cachette de ses parents un soir d’octobre 1983. Elle travaille aujourd’hui dans un hôpital comme aide-soignante. Elle aurait aimé pouvoir offrir un «meilleur avenir» à ses enfants. Sa fille voulait «faire droit», raconte-elle. «C’était trop cher», alors elle bosse au McDo. «Je m’inquiète pour leur génération, ils sont frustrés.» Kera est toujours en banlieue lyonnaise, aussi dans le service à la personne. Amstar travaille dans un bar à Vénissieux… Il y a quelques semaines, ils se sont retrouvés au fin fond du Tarn-et-Garonne, invités par le ministre de la ville, François Lamy, à la pose d’une plaque en mémoire de Habib Grimzi, un Algérien tabassé et jeté du train Bordeaux-Vintimille par trois légionnaires durant la marche de 1983. Ils ne s’étaient pas vraiment revus ces trente dernières années, séparés par leurs vies. Mais, face au ministre, trente après, ils n’ont rien lâché. Lui demandant des comptes sur la place en France des enfants et petits enfants d’immigrés.

Dans la bande des Minguettes, seul Djamel Attalah n’était pas retourné chez lui le soir du 3 décembre 1983. Il est resté à Paris, a repris des études et s’est lancé dans le syndicalisme étudiant. L’expérience politique a tourné court quand, à la section PS de l’université qu’il avait montée avec des copains, on lui a proposé de s’occuper de… l’immigration. «Tout était déjà dit», résume-t-il.

Vendredi soir, Djamel Attalah, aujourd’hui cadre dans la sécurité, participait à Créteil à une soirée organisée par une ancienne du collectif parisien, Salihka Amara. Dans le centre social où elle a monté une expo avec les photos prises à l’époque par les anciens marcheurs, ils étaient une trentaine, pour la plupart issus de ces collectifs parisiens. Contrairement aux Lyonnais, beaucoup étaient déjà militants avant la marche, issus de familles proches du FLN France ou du syndicalisme ouvrier (lire interview ci-contre). Aujourd’hui, ils sont sociologues, profs, directeurs de centre sociaux et restent très investis dans le secteur associatif militant… Peu, à part Alima Boumediene, ancienne sénatrice verte, ont directement investi le champ politique. Ils s’interrogent sur ce qu’a produit leur mouvement sur la société. Ne sont pas d’accord. Le sociologue Adil Jazouli (lire page 26) estime qu’il faut reconnaître les progrès de la société, l’évolution des quartiers par rapport à la situation au début des années 80. Rachida Azougue, qui dirige l’association parisienne d’éducation spécialisée Ajam, s’inquiète de la situation «catastrophique» de la jeunesse. Avis partagé par la plupart, notamment par Farid L’Haoua, l’un des photographes de l’expo, ancien militant chez les Verts et désormais responsable d’une ludothèque à Lyon. Il résume : «Au bout de trente ans, notre place n’est pas acquise. On est toujours les Indiens de la société.»

Alice GÉRAUD

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