« Après la phase gentille de la Marche, confronter la réalité sur le terrain… » Entretien avec Bouzid Kara

Entretien avec Bouzid Kara, auteur du livre La Marche, traversée de la France profonde (éditions Sindbad, 1984), réédité par Actes Sud en novembre 2013.

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(Ces propos recueillis par Malika Boutahra et Mogniss H.Abdallah, initialement publiés dans IM’média magazine n° 1, Automne 1984, ont été republiés dans « La Marche en héritage » Africultures n° 97, janvier 2014)

Témoignages exhaustifs et bilans de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, produits par ses protagonistes eux-mêmes, restent rares. Bouzid Kara, un des porte-parole des marcheurs venu d’Aix-en-Provence, a pour sa part écrit La Marche, traversée de la France profonde, paru chez Sindbad en 1984. Ce livre-témoignage fort bien composé, après une notoriété initiale couronnée par le prix de l’amitié franco-arabe en 1984, fut ensuite quasiment introuvable, jusqu’à sa réédition in extremis par Actes Sud, en novembre 2013.

Dans son texte, Bouzid Kara s’envisage comme « un Arabe du Sud », pas comme un « Beur » – « Arabe habitant Paris, à mes yeux ». Il fait part de ses interrogations identitaires, de sa situation de chômeur aussi. Par moments de déprime, « je finis par me mépriser moi-même », glisse-t-il. Au risque de prêter le flanc à de perfides contempteurs prompts à relever toute faille : « l’adolescent maghrébin se sent faible », déblatère à propos du livre un certain Jean-François Clément, qui poursuit : « Le fils d’immigré sait mettre au compte d’un prétendu « racisme » de l’instituteur ses échecs. Pitoyable stratégie du bouc émissaire chez un enfant qui ne peut sortir du rôle de victime expiatoire »… (cf. Jean-François Clément, « Après la marche » p. 111-112, in revue Esprit, Français/immigrés juin 1985 -) « Victime toi-même ! », pourrait lui rétorquer Bouzid Kara, loin de toute complainte doloriste. « Nous sommes le parti de la joie, de la vie », s’enthousiasme-t-il au contraire en relatant par exemple la cohésion du groupe de marcheurs et de marcheuses assurée autour de Radio savate, qui émet à partir d’une vieille camionnette déglinguée et sa sono improvisée par Patrick Henri des Minguettes. Et face aux provocations racistes endurées pendant la Marche, il raconte « la victoire sur soi-même » : ne pas répondre à la haine par la violence.

Pour autant, il n’est pas dupe de l’atmosphère du « tout s’arrange ». À force de se montrer « diplomate » et « efficace », « nous continuons à parler calmement d’un phénomène violent ». Le plus urgent, c’est de « désarmer les petits Blancs », réclame-t-il lors d’une visite au Conseil de l’Europe, tout en ayant conscience des difficultés à aller au-delà de simples postures des gouvernants. « Georgina Dufoix (secrétaire d’État, NDLR), toute préoccupée à prendre la pose et d’avoir un sourire charmant pour la presse oublie parfois de nous écouter » constate-t-il, lucide.

Cette lucidité, à la mesure de l’événement historique que constitue l’expérience de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, mérite d’être mieux connue et enseignée. L’agence IM’média a essayé d’œuvrer en ce sens. Ainsi, Bouzid Kara a un temps partagé locaux et machines à écrire. Un voyage commun a été effectué à Londres pour présenter son livre au Black Bookfair, la Foire internationale du livre radical noir et du tiers-monde. Bernard Lehembre, professeur de lettres et membre d’IM’média, a intégré un extrait du texte de Bouzid Kara sur une double page d’un manuel scolaire de français pour les élèves des lycées d’enseignement professionnel publié chez Nathan en septembre 1985. Mais depuis, la commande publique s’est orientée vers un retour aux fondamentaux de l’éducation civique. D’autres n’ont que SOS Racisme et Touche pas à mon pote en tête. Exit « l’histoire par en bas ».

Par la suite, Bouzid a tenté de prolonger « l’esprit de groupe en marche » dans le champ économique, encadrant un stage de découpe de bois dans les gorges du Verdon avec une quinzaine d’« Arbouches » (Arabes) des environs d’Aix-en-Provence et un jeune des Minguettes. L’objectif : la création d’une coopérative dans la filière bois. Mais, déçu par les récupérations institutionnelles ou politiciennes, et craignant de servir de faire-valoir pour la reproduction de l’assignation des siens à un « travail d’Arabes » (les harkis cantonnés dans le domaine forestier), il finit par laisser tomber. Avec ses amis d’Aix, il monte par ailleurs l’association Dignité, et tente de mener une campagne de sensibilisation aux droits civiques. Nouvelles désillusions. Il porte dès lors un regard plus acerbe sur le monde politique et sur les candidatures de « beurs civiques » à l’occasion de différentes échéances électorales. En 1985, à contre-courant de la « troisième marche » et des concurrences entre associations issues de l’immigration, SOS Racisme et France Plus, il entreprend sa « dernière marche » vers un No Man’s land sans frontières au Perthuis.

Enfin, déçu par les effets d’annonce sans lendemains et le manque de moyens, il dit lors d’un entretien filmé avec IM’média au printemps 1986 que « prendre les droits civiques, c’est rentrer dans un système qui nous a toujours reniés en tant qu’Arabes et en tant que musulmans. On peut rentrer dans ce système, à condition d’avoir les moyens pour faire campagne. Sinon, on ne fera pas long feu ». Clairvoyance prémonitoire ! Il ajoute à propos des candidats « beurs » : « Le jour où on a montré un candidat « beur », chez moi, on était tous contents, on était fiers, même si le gars n’avait pas grand-chose à dire ». Et de conclure : « Je crois qu’ils font fausse route, mais leur action peut servir à d’autres jeunes pour leur dire : « Mais osez, allez-y ! » »

Dans un entretien qu’il nous a accordé en 1984, quelques mois après la Marche, Bouzid Kara revient sur les raisons qui l’ont amené à écrire et sur les conditions dans lesquelles il a travaillé. Il nous a semblé important de restituer sa parole telle qu’exprimée à l’époque, cela pour éviter les altérations et anachronismes qui, trop souvent, entachent les récits mémoriels a posteriori.

Mogniss H. Abdallah

« Après la phase gentille de la Marche, confronter la réalité sur le terrain… »

IM’média : Bouzid, pourquoi ne signes-tu pas de ton nom entier, Bouzid Kara ? Les journalistes et les sociologues français qui traitent l’immigration citent quasiment toujours le prénom seul. C’est une manière de nous infantiliser, ou une fausse intimité, du paternalisme, quoi ! 

Bouzid Kara: Je n’y avais pas pensé, mais tu as raison. Pourtant, c’est moi-même qui ai demandé à l’éditeur de signer par mon prénom seul car c’est le nom sous lequel me connaissaient les marcheurs et tous ceux qui ont suivi la Marche. Et ce livre, je l’ai écrit pour eux.

Qu’est-ce qui t’a poussé à écrire ce livre aux allures de carnet de bord personnel de la Marche ?

Je n’ai pas tenu de carnet de bord au jour le jour comme Abed, un des marcheurs de Saint-Étienne. Abed marquait tout, même les moindres détails. En l’apprenant, les journalistes lui sont tombés dessus et ont voulu lui acheter son carnet à prix d’or. Mais il en était jaloux. L’idée d’écrire sur la Marche est venue lors d’une réunion au Collectif Jeunes de Paris. Ahmed Ghayet, le rouquin marocain très actif dans le soutien à la Marche, m’a proposé en public de le faire. Nous pensions que les marcheurs eux-mêmes devaient laisser une trace écrite de leur initiative. Ahmed connaissait quelqu’un chez Sindbad, je suis donc allé avec lui pour proposer le sujet. Pierre Bernard a tout de suite accepté. Les délais d’écriture étaient courts, cinq semaines au plus. De retour à Aix, j’ai donc commencé à écrire. J’ai passé des nuits entières avec Tahar pour me remémorer les différentes situations vécues pendant la Marche. Le soutien de mes amis d’Aix pour retracer les conditions dans lesquelles je me suis décidé à rejoindre la Marche et l’aide de Tahar m’ont permis de réaliser ce livre. Une fois le manuscrit terminé, je l’ai aussi fait lire à des marcheurs et marcheuses installés à Paris.

Dans ton récit, j’ai été impressionné par l’effort mental avec lequel tu préparais chacun de tes discours, chacune de tes rencontres, par ce souci constant de la manière de te présenter et d’argumenter au plus juste. Mais tout cela semble se passer dans un dialogue intérieur oral. Qu’est-ce qui t’a amené à l’écrit ?

J’ai commencé à écrire en prison et j’ai aujourd’hui, chez moi, beaucoup de textes bien plus virulents sur la justice, par exemple. Ils ne seront pas publiables aussi facilement ! Les deux premières pages du livre ont été écrites après une violente scène de racisme que j’ai connue en prison. Sinon, je n’arrive à écrire que la nuit. Le jour, je suis trop préoccupé, je n’arrive pas à me mettre à table pour écrire.

Quelles sont tes références littéraires ?

Je lis un peu de tout. Je parlerais pour moi plutôt de littérature orale. Quand j’ai commencé à bouquiner des auteurs de philo, j’ai douté encore plus de la vie qu’avant. J’ai lu des polars et Albert Camus. Camus me plaît pour son apologie de l’absurde et de la révolte.

Est-ce que l’éditeur a beaucoup touché au texte ?

Non. Le seul défaut, c’est que je me répète souvent. J’ai donc retiré les répétitions. Ne comptons pas les fautes d’orthographe ! Il y a aussi un passage où je déversais ma haine des racistes sur un paysage de Savoie, au point de l’accuser lui-même de racisme. L’éditeur a demandé de le supprimer pour ne pas faire de « racisme à rebours ». Ce qui ne m’empêche pas d’aborder cette tentation-là. Par contre, j’ai moi-même décidé de retirer un passage à la fin où je faisais le rapprochement entre octobre 1961 et l’été 1983 lors d’une promenade sur le canal Saint-Martin. L’éditeur était pour le garder, mais j’ai pensé après coup que cela faisait un rapprochement avec la guerre d’Algérie et cela aurait pu apporter de l’eau au moulin des nostalgiques de la colonisation. Je reconnais d’ailleurs volontiers qu’on peut rester sur sa faim en refermant le livre.

Aujourd’hui, avec le recul, quel bilan fais-tu de la Marche et de l’après-Marche ?

La Marche était avant tout une action symbolique pour provoquer un déclic. Maintenant, il faut chercher à être concret sur le terrain. On ne peut pas se permettre de gaspiller ses forces dans de nouvelles initiatives symboliques. Il y a selon moi deux priorités sur le terrain : la consolidation des associations qui se sont créées pendant la Marche et l’inscription sur les listes électorales des jeunes pour les cantonales et les législatives de 1986. Sur la région d’Aix, nous voulons lancer un mouvement des droits civiques pour les Arabes de France. Je dis « Arabes de France » même si je trouve cette expression insatisfaisante. Je la préfère pourtant à « Français musulmans », « Français maghrébins », Français d’origine algérienne »…

Ou « musulmans français »…

(rires) : Ah oui, ceux-là, c’est les Français convertis. Je sais bien que la notion d’« Arabes de France » n’inclut pas les autres immigrés, mais je pense aussi qu’il faut s’organiser entre nous. Cet automne, nous allons voir les gens dans tous les villages de regroupement (de harkis « rapatriés » d’Algérie, NDLR) pour leur expliquer l’importance de s’inscrire sur les listes. Nous n’allons pas leur donner de consignes de vote, mais nous allons essayer de leur démontrer que nous pouvons représenter une force avec laquelle il faudra compter – à condition d’utiliser les moyens qui sont à notre portée. Nous avons l’avantage sur le RPR de parler la même langue et de connaître les conditions de vie des harkis. Et il ne faut pas oublier que le Front national – la seule formation à présenter un harki sur sa liste aux Européennes en 1984 – a pu faire ses plus gros scores aux alentours d’Aix (25 % grâce aux rares harkis qui sont allés voter, peut-être 10 % des votants). Cette situation est grave. C’est pourquoi nous tenons absolument à cette campagne sur les droits civiques, qui doit toucher nos parents et les vieux.

Pour revenir à la Marche, que penses-tu de cette image d’un « apôtre de la non-violence », tatoué d’un gigantesque point d’interrogation dans le dos, que les médias ont donné de toi ?

Les médias ont exagéré ! C’est vrai, je suis parfois un peu idéaliste, et j’ai vraiment découvert la non-violence comme un mode d’action plus efficace que je ne l’imaginais. Mais je ne veux pas qu’on me colle cette étiquette d’« apôtre de la non-violence ». Lors d’une réunion publique à Port-de-Bouc, j’ai même approuvé le geste de révolte des jeunes qui ont protesté contre la mort mystérieuse de leur ami Farid. Je ne tiens pas à prouver par des actions symboliques qu’on n’est pas des délinquants. Je cherche plutôt à mener des actions pratiques pour faire en sorte que les jeunes ne soient vraiment plus des délinquants.

Tu évoques aussi la situation des « fils de harkis »…

Oui, je dis que je suis un fils de harki et un Arabe de France, partie prenante d’un peuple dont on a évoqué les différentes appellations (voir plus haut). Je l’évoque à propos de mes réflexions pendant la Marche car nous étions plusieurs fils de harkis parmi les marcheurs, mais nous ne l’avons jamais mis en avant. Nous marchions pour l’égalité de tous. Une égalité que l’Élysée nous a déniée en refusant d’accueillir plusieurs marcheurs déchus de leurs droits civiques, à vie sans doute !

Cela n’a en tout cas pas empêché la campagne de presse qui aurait pu motiver cette discrimination. Minute et France-Soir n’ont pas hésité à publier un mandat d’arrêt contre Toumi et à titrer « un repris de justice reçu à l’Élysée ».

Le fait d’évoquer ma situation de fils de harki dans le livre a par contre permis de discuter avec plusieurs autres militants qui cachaient cette réalité. Nos parents, nos amis nous avaient reproché de faire le silence là-dessus pendant la Marche. Je pense qu’il faut absolument aborder cette question. Car il y a encore des bagarres entre bandes de jeunes fils de harkis et de jeunes Arabes dans les quartiers.

Il y a une autre urgence qui prime sur toutes les autres, ce sont les crimes. Avant de prendre conscience des crimes racistes, j’en avais rien à foutre. Mais la mort de Toufik Ouanès, un enfant de 9 ans, a déclenché en moi une volonté de réagir, de ne plus laisser faire. Après ce que j’appelle dans mon livre « la phase gentille » de la Marche, j’ai privilégié l’action sur le tandem police-justice. Je participe aujourd’hui aux tentatives pour constituer une commission police-justice qui regrouperait au niveau national les associations et tous ceux qui veulent travailler dans ce domaine.

(Propos recueillis par Malika Boutahra et Mogniss H.Abdallah, publiés dans IM’média magazine n° 1, Automne 1984)

 

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