Rencontre nationale ATMF, Paris, 9 novembre 2013

En passant

Rencontre nationale ATMF, Paris, 9 novembre 2013

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« La ‘mémoire des quartiers’ n’est pas une marchandise », Libération, 30 juillet 2013

Par ALIMA BOUMEDIENNE-THIERY, SOUAD FRIKECH, HÉDI CHENCHABI, MOHAMED BEN SAÏD, MOHAMMED OUADDANE Du collectif Egalité des droits – Justice pour tous (tes)

Depuis plus de trente ans, les «quartiers» font l’objet d’un traitement négatif qui alimente en préjugés l’opinion publique : ce serait des «zones de non-droit» ! C’est trop vite oublier les causes réelles des situations de grande précarité sociale et économique affectant une grande partie de ces territoires et leurs populations. C’est trop vite oublier actes et crimes racistes, les incessantes injustices et nombreuses violences policières dont sont victimes notamment les jeunes. C’est ne pas comprendre le sens des révoltes urbaines cycliques ou les revendications des marches successives pour l’égalité des droits du début des années 80. La mobilisation du collectif pour l’Egalité des droits – Justice pour tous (tes) autour de la Marche pour l’égalité ne relève pas de la commémoration. Nous n’acceptons aucun «hold-up» politique ni aucune récupération des luttes sociales menées dans et depuis les quartiers.

Dans un article publié le 28 juin dans Libération, le ministre de la Ville, François Lamy, souligne les vertus salutaires du «pouvoir de la mémoire» pour «nos quartiers populaires» et leurs habitants. Un groupe «d’experts» dont les compétences sur les dynamiques urbaines laissent sceptiques – labellisé «Autorité indépendante» et animé par Pascal Blanchard (historien du fait colonial) – vient d’être désigné juste avant les vacances d’été pour remettre son rapport à l’automne ! Le ministre propose que «les souvenirs et les analyses des habitants, c’est-à-dire des premiers concernés, soient considérés à la hauteur de leur valeur comme le fondement préalable à l’élaboration du renouvellement urbain, et comme un levier d’affirmation de ces habitants et de leur pouvoir d’agir». Le ministre semble découvrir que la mémoire peut être un moyen de combattre les discriminations dont sont victimes les habitants des territoires de la rénovation urbaine. C’est par un programme à vocation nationale qu’il prétend redonner de la dignité à tous ces exclus de la «chronologie nationale». Vu les délais, un tel programme national ne pourra que s’approprier les réflexions et les expériences que les acteurs de terrain ont accumulées depuis plus de trente ans.

C’est donc avec stupéfaction que nous constatons que le ministre – contredisant d’emblée les ambitions démocratiques qu’il proclame haut et fort – peut écarter les procédures de consultation élargie et de collégialité de décisions démocratiques de base. Un projet ayant pour finalité de s’attaquer aux «fondements du renouvellement urbain» ne peut pas ressembler à une opération de marketing. L’enjeu politique posé par la «mémoire des quartiers» n’est pas une marchandise qui se monnaye au gré des échéances de l’agenda gouvernemental, que celui-ci soit électoral ou non. Les décisions et les principes avancés par le ministre peuvent être louables sur le fond, mais nous contestons la méthode choisie pour annoncer cette nouvelle «révolution» dans nos quartiers ! Depuis des décennies, des milliers d’acteurs associatifs et culturels, militants ou non, et nombre d’acteurs institutionnels, relais (dont l’Acsé, l’ex-Fasild…) et élus des collectivités locales, sont engagés sur le terrain pour faire face aux multiples situations d’inégalités et de discriminations.

Sans sous-estimer la dimension culturelle, il est important de rappeler que les solutions qui doivent être apportées sont avant tout d’ordre social, économique et politique. Un travail sur les représentations et les identités est voué à l’échec s’il ne s’accompagne pas d’une transformation des conditions sociales, culturelles et économiques d’existence des individus et des groupes. Ce que réclament les «habitants des quartiers» de manière permanente – dans les urnes et les révoltes -, ce sont des réponses claires et concrètes aux situations d’inégalités et de discriminations qui ne se réduisent pas aux logiques du «1 %» ! Nous ne voulons pas que des «experts» confisquent la parole des habitants des quartiers en parlant à la place de ceux qui sont directement concernés et impliqués.

Aucune politique publique durable ne pourra voir le jour sans une réelle consultation directe et démocratique. Nous sommes favorables à un travail de mémoire et d’histoire critique et permanent donnant les clés d’analyse et d’action pour lutter contre les inégalités et encourager l’émancipation des citoyens. Bien que peu relayées par les médias – et face au contexte de fragilisation politique et économique de l’intervention sociale -, nombre d’associations n’ont pas attendu l’aval des pouvoirs publics pour se fédérer, mutualiser et valoriser leurs expériences y compris dans le champ de la «mémoire». Elles constituent une force collective vigilante et soucieuse d’articuler le local et le global. Nous refusons toute démarche fondée sur une expertise extérieure à sens unique ou sur du prêt à penser. Une politique publique digne de ce nom doit favoriser les actions d’intérêt général contre toutes pratiques individualistes et/ou clientélistes !

Hédi Chenchabi, « Égalité dans le champ culturel : une revendication toujours d’actualité, trente ans après la marche », L’Humanité, 31 mai 2013.

Les années 1970-1980 sont marquées par un paysage culturel peu ouvert aux cultures des minorités. Dans les grands équipements culturels fermés aux populations immigrées ainsi qu’aux milieux populaires pour diverses raisons, l’offre culturelle était destinée à des publics sensibilisés de nationaux, d’Européens bien que donnant quelques ouvertures pour une programmation ouverte aux Italiens de France, aux Espagnols et aux Portugais autour d’œuvres et d’artistes majeurs. L’art produit et diffusé n’est pas ouvert aux peuples du Sud, à l’immigration postcoloniale (Africains, Maghrébins, Asiatiques…). Ainsi, les produits culturels des pays du sud de la Méditerranée ou d’Afrique n’ont pas leur place dans le paysage culturel et artistique français de cette époque. Les productions en direction de ces populations au niveau du théâtre, du cinéma, des arts plastiques sont principalement distribuées dans des circuits parallèles, dans le cadre d’actions culturelles et associatives aux faibles moyens, avec quelques exceptions pour des grands chanteurs orientaux. Le film les Ambassadeurs (1972), dénonçant l’un des premiers meurtres racistes, ouvrira tout de même la voie à des réalisateurs issus de l’immigration, au documentaire et à la fiction plutôt engagés.

Face à cette carence, ce sont principalement des moyens spécifiques qui vont être mobilisés pour encourager la diffusion en France des produits culturels des pays d’origine de l’immigration en direction des populations cibles. Les jeunes marcheurs et ceux qui les ont accompagnés ont vécu dans ce contexte, certains vont bénéficier, grâce à ces dispositifs toujours spécifiques, d’un autre programme d’aide à la diffusion de la musique, du théâtre ou de la danse qui se limitera le plus souvent à la participation aux cachets des troupes d’artistes. L’action culturelle est réduite de fait à des fêtes de l’immigration, centrées sur le folklore et la cuisine exotique, en présence des représentants des pays d’origine qui voyaient là un moyen de garder un contact avec leurs communautés d’immigrés et leurs enfants.

Les enfants de la Marche ont vécu dans cet entre-deux, fréquentant les cours de langue et de culture d’origine mais fabriquant aussi leur langage, leurs codes et s’intéressant aux cultures du monde dont le hip-hop, expression urbaine qui fête aussi ses trente ans d’existence cette année, enfants d’une immigration ouvrière exclue de la société de l’écrit mais partie prenante de l’histoire et des luttes sociales. De nombreux travaux sont lancés dans ces années-là autour de thématiques telles que le rapport au bled, aux parents, aux sœurs, aux traditions mais aussi d’autres s’intéressant à la condition ouvrière, à l’histoire et à la valorisation de la culture d’origine. La revendication de l’égalité dans tous les domaines, dont celui de la culture, a été fortement et à maintes fois répétée par les marcheurs et tous les acteurs de la société civile qui les ont accompagnés tout au long des étapes de cette Marche et lors de son arrivée, à Paris.

À travers ce moment qui marque l’histoire des luttes en France, les enfants d’immigrés, de diverses origines jusqu’ici invisibles, revendiquent à la fois les luttes des parents mais aussi un rapport positif aux cultures et au métissage ; ils criaient haut et fort qu’ils et elles se considèrent définitivement comme des acteurs à part entière de la société française, fiers d’être français, ils se voulaient porteurs de la culture melting-pot. Cette nouvelle donne va bouleverser la perception de la jeunesse dont celle de l’immigration et redessiner le paysage associatif, culturel et politique antiraciste. Le concert de clôture de la Marche introduit déjà ce qui va faire le succès de SOS Racisme, avec l’appui des politiques et des médias : les concerts gratuits et la world musique.

L’enjeu de la représentation des acteurs, dans ce domaine en crise de la culture, ne peut pas être ignoré car la reconnaissance de leurs compétences, de leur expertise, de leurs parcours constitue aussi une revendication partagée, depuis trois décennies, par de larges secteurs de l’activité artistique où les jeunes des quartiers et des minorités excellent. La Marche pour l’égalité a permis l’éclosion de talents individuels indéniables mais n’a pas permis la réussite d’aventures culturelles collectives pour des raisons économiques et politiques. Il est temps que l’État, les collectivités et les décideurs politiques et culturels admettent que notre marginalisation dans le champ de la culture a assez duré et qu’elle n’empêchera jamais l’éclosion des talents et la manifestation de la vérité.

Hédi Chenchabi

Source: L’Humanité.