« «Marche des beurs», trente ans de silence », Libération, 2 décembre 2013

 

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Exposition de Filles et Fils de la République, Créteil, 29 novembre 2013

En passant

 

Une exposition photo, collective, présentée au centre social Petit-Pré-Sablières (CSPPS) par Filles et Fils de la République, retrace la “Marche pour l’égalité et contre le racisme” de 1983.

 

Rencontrez d’anciens marcheurs
Avant le décrochage de l’exposition sur la Marche de l’égalité et contre le racisme de 1983, venez rencontrer d’anciens membres des collectifs parisien et Rhônes-Alpes dont : Djamel Atallah, Farid Arar, Farid L’Haoua, Marie-Laure Mahé, Salika Amara, Rachida Azzougue, Youcef Boussaa, Saïd Idir…

VENDREDI 29 NOVEMBRE à 19h30
CSPPS, 43, rue Maurice-Déménitroux

 

 

Partie de Marseille, en octobre, cette marche qui rassembla de plus en plus de participants au fil de sa traversée de la France, de ville en ville, parvint en décembre à Paris où 100 000 personnes étaient là pour les accueillir. Un événement qui marqua l’entrée dans la citoyenneté des jeunes issus de l’immigration et la fin du mythe du “retour”.

 

photo de la marche de 1983 photo de la marche de 1983

 

Ouvert, du 15 octobre au 3 décembre, les mardi, jeudi, vendredi et samedi de 15h30 à 18h30. Entrée libre. CSPPS, 43, rue Maurice-Déménitroux (01 42 07 01 38).

Source: ici

« Entretien avec Kaïssa Titous », site Les Indigènes de la République, 21 octobre 2013

Kaïssa Titous a été militante du Collectif Jeunes qui a organisé l’arrivée à Paris le 3 décembre 83 de la Marche pour l’égalité et contre le racisme. Elle a été présidente de Radio Beur et membre du Bureau national de SOS racisme, avant de quitter cette association avec fracas. Elle a également été directrice de campagne du candidat Juquin lors des présidentielles de 1988. Elle a continué par la suite à participer à un certain nombre d’initiatives sur l’immigration et, ces dernières années, elle s’est investie sur les questions de chômage, de précarité ou de logement dans sa ville.

L’Indigène de la république : Que peux-tu nous dire des luttes des femmes issues de l’immigration depuis les années 80 ?

Kaïssa Titous :

L’investissement des femmes ne commence pas dans les années 80. Leurs combats datent du début de leur présence en France et pour certaines pendant la guerre d’Algérie. Les Algériennes appelées à manifester par la fédération de France du FLN en 1961 ont défilé avec leurs jeunes enfants. Certaines ont été arrêtées et mise en rétention au Fort de Vincennes. Ma mère et ma très jeune sœur ont été arrêtées comme beaucoup d’autres. Dans les cités de transit et les bidonvilles, les femmes ont pris en mains leur destin face à l’horreur de leur situation matérielle : pas d’eau, pas de toilettes, terrains boueux et relégation. Améliorer l’ordinaire, survivre, nourrir les enfants et les envoyer à l’école nécessitaient des forces intérieures exceptionnelles pour ne pas se laisser sombrer et baisser les bras. Elles ont rencontré des femmes françaises généreuses, syndicalistes, militantes politiques, catholiques ou protestantes, associations caritatives, qui les ont accompagnées et souvent aidées- il fut une époque ou le mot solidarité voulait dire quelque chose. Elles ont fait preuve de ténacité et de détermination pour scolariser leurs fils et filles.

L’univers des hommes seuls se résumait au travail et à la maison. Les femmes ont été confrontées à la réalité sociale française sans en avoir le mode d’emploi. Elles devaient fréquenter les PMI pour faire vacciner leurs enfants, faire les courses quand les hommes acceptaient de leur laisser de l’argent, accompagner les gamins à l’école et malheureusement parfois subir les violences conjugales. Je me souviens de ma mère qui se sentait si seule les premières années en France : elle pleurait tous les jours. Profondément dépressive, elle attendait mon retour de l’école pour parler. Ces femmes venant souvent des campagnes découvrent qu’elles ne savent ni lire ni écrire. Elles participent aux associations de parents d’élèves. Elles s’aperçoivent vite que le salaire du mari ne suffit pas et se mettent à faire les ménages.

Entre 60 et 80, on observe qu’un tas de femmes s’émancipent, sortent de chez elles, partent des cités de transit, désirent accéder à la propriété. Ce sont les femmes qui ont enraciné les familles en France. C’est le début du travail des femmes immigrées qui va devenir indispensable. Leurs enfants grandissent : elles sont alors confrontées à des problématiques nouvelles, des filles qui veulent sortir, parfois fuguent, fument, parlent de liberté, refusent de se marier. Des fils en échec scolaire zonent et commettent des délits, se shootent. Les femmes font face à ces situations tragiques qui finissent par la mort ou l’emprisonnement. Dans le même temps, les mines ferment, la sidérurgie française disparaît, l’automatisation laisse sur le carreau des milliers d’ouvriers qui se retrouvent soit au chômage soit en retraite anticipée. De nombreuses familles ont été touchées par le sida, la prison, l’hôpital psychiatrique sans oublier la violence des rapports des jeunes avec la police. Leurs gamins, souvent victimes d’un acharnement policier – contrôle au faciès systématique, arrestation et mise en garde abusives, violences physiques, crimes racistes. Les premières sorties des femmes des cités concernaient les violences entre jeunes et policiers, la chasse aux dealers dans les cités. Elles veulent que les dealers quittent leur quartier et arrêtent de distribuer la mort à leurs enfants. Au début des années 80, il fallait se battre pour faire reconnaitre un crime raciste ou sécuritaire. On parlait de bavure ou d’accident. Certains ouvriers marocains avaient été tués à coup de pioche en Corse.

Il faut relire le journal Sans frontières pour mesurer l’horreur de ces évènements. Peu de journalistes s’y intéressaient. Il faut saluer le travail de Mogniss Abdallah et de son frère Samir. Dans toutes les initiatives, il y avait toujours un forum police justice et souvent les débats commençaient par une minute de silence pour tous ces jeunes tués. Preuve que c’était une question cruciale pour les jeunes comme aujourd’hui. C’était cette période où un gamin pouvait se faire buter dans une grande surface par un vigile comme à Livry-Gargan et l’assassin ne prenait que 4 mois de prison. Habib Grimzi a été défenestré par des légionnaires racistes dans le train Bordeaux-Vintimille.

Souvent les familles venaient nous voir au relais Ménilmontant où était hébergé le Collectif Jeunes et nous organisions avec eux la défense des victimes ou des manifs ou rassemblements quand il y avait un crime raciste ou un évènement exceptionnel dans un quartier. Nous avons été les premiers à faire la jonction avec les ouvriers de Talbot Poissy en grève et avons organisé une manifestation à Paris. Lors de la Marche pour l’égalité de 83, les manifestants arboraient des badges « Rengainez, on arrive, la chasse est fermée ». Aux premiers rangs, des mères de familles, des femmes, des sœurs des jeunes qui avaient été tués portaient les portraits de ces jeunes. L’une des premières associations fut celle des « Mères de victimes de crimes racistes » en 83,1es fameuses « Folles de la place Vendôme ». Impliquées dans la dénonciation de crimes racistes et sécuritaires : elles voulaient que justice et dignité soit rendues à leurs garçons décédés.

La comparaison entre un meurtrier d’Arabe qui prenait du sursis et un voleur d’autoradio qui prenait de la prison ferme nous dégoûtait. Ces femmes s’impliquent à travers des émissions de radio comme « Parloirs 107 » à Radio Beur pour envoyer un message à tous ceux qui étaient en prison. Toutes ces initiatives, tous ces militants vont déboucher sur la bataille contre la double peine et la création du MIB.

Les premières émeutes ne datent pas de 2005 : en 1982, dans la région lyonnaise, les affrontements avec les forces de l’ordre sont nombreux et il y a de plus en plus de Maghrébins en taule.

C’est pourquoi les mères et les sœurs vont prendre cette question à bras le corps. Une très longue et pénible lutte contre les excès de la police, la justice et la double peine va commencer.

Certains pères ont honte de voir leurs gamins devenir des délinquants et les rejettent.

Ce sont les mères, les femmes, les sœurs qui les soutiennent et mènent la bagarre avec des militants de quartier.

Parallèlement à cela, toute une série de femmes créent leurs propres structures et commencent à envisager leur propre outil d’intégration économique. Elles créent leurs propres entreprises. L’époque des centres sociaux et culturels, des animateurs/éducateurs prend le relais. Des associations de femmes organisent des cours, des activités culturelles ou créent des restaurants associatifs, etc., bref des associations qui permettent à des femmes de devenir autonomes financièrement et de prendre leurs affaires en main –  association des femmes des Franc-Moisins, Africa, etc. Elles ont permis de regrouper des femmes, de les alphabétiser, de créer une conscience collective et tenté de transformer leurs conditions et statut de femmes.

Des associations bien implantées et reconnues dans le quartier (l’ANGI à Aubervilliers dirigée par Saliha Amara, l’EMAF dirigée par Alima Boumedienne, les Nanas Beurs dirigée par Souad Bennani ou les Zaama de banlieue à Lyon dirigée par Djida Tazdait, Radio Gazelle à Marseille, l’Association des Femmes Maghrébines à Toulouse, la Nahda de Nanterre, .l’Association des femmes des Francs­Moisins avec Adjera Lakehal et AFRICA avec Mimouna Hajam…) évoquaient aussi les questions de police, de justice, de discriminations et d’égalités des droits. Elles avaient intégré qu’il fallait s’organiser et faire émerger les problèmes sur la place publique et elles participaient aux initiatives nationales. Les Nanas Beurs étaient les plus en pointe à mon avis sur la question des femmes. Elles s’occupaient d’aider les jeunes filles en fugue ou sans papier. Elles se battaient contre le statut personnel des femmes, pour l’autonomie du statut du séjour des femmes par rapport aux maris. Elles ont été traversées par les questions liées à l’avortement, la contraception, au travail et à la précarité. Souad Bennani des Nanas Beurs a toujours revendiqué des convictions féministes et a eu des responsabilités dans le cadre des mouvements féministes français.

Dès 85, des femmes musulmanes se revendiquent en tant que telle à travers l’Association des Femmes sous Lois Musulmanes à Montpellier. Moi je ne me suis jamais revendiquée comme féministe. J’ai découvert ça assez tard et je le regrette.

Le groupe Djurdjura, la troupe de théâtre la Kahina (dès 1977) ont été des références culturelles essentielles. Certaines femmes ont acquis une grande expérience dans les partis politiques : au PC, au PS, à la LCR, des syndicalistes également. Aujourd’hui dans les principaux syndicats, fédérations et même confédérations, on trouve des femmes d’origine immigrées : luttes des femmes de ménage, chez les sous traitants de l’automobile, dans la restauration collective, etc…

Et enfin, il y a le courant dont je me revendique qui est le courant des femmes qui à partir de 81.82-83 posent la question d’un mouvement politique qui dénonce les contradictions de la société française dont nous sommes les sous-citoyens. Une organisation qui prend en compte nos propres revendications. J’aime beaucoup la phrase de Farida Belghoul : « On nous fait

vivre dans des caves et personne ne veut entendre la beauté de nos chant et regarder nos âmes ». Les caves sont peuplées et les pièces sont beaucoup plus nombreuses. C’est Farida Belghoul qui est à l’initiative de Convergence 84 et qui l’a menée jusqu’au bout. Il faut savoir que le collectif de la marche de 83 était dirigé par des femmes: Saliha Amara, Rachida Azzoug. Farida Belghoul, .Alima Boumedienne. A Lyon, pendant cette période, c’est Om Hani. Djida Tazdaït – dans toutes les banlieues des grandes villes, il y avait et il y a toujours des associations de femmes. Idem à Lille. Roubaix, Nancy, Grenoble, Marseille, Toulouse. Aux assises de Lyon en 84, ce sont surtout des femmes qui sont intervenues. Les femmes étaient les dirigeantes. En 1984.1e débat sur mouvement autonome ou mouvement généraliste a été alimenté essentiellement par les femmes des différents collectifs.

IDR : Dans ton récit, il est beaucoup question des luttes sociales que mènent les femmes mais très peu de féminisme…

KT : Très peu de femmes se déclaraient féministes. Peu avaient eu accès à la littérature féministe. Souvent le féminisme était associé à la bourgeoisie. Où pouvait-on rencontrer des féministes ? Quand nous rencontrions ces militantes, ce n’était pas sur les questions de femmes que se nouaient les relations. Pour moi, c’est le grand échec du féminisme qui n’a pas su relayer les préoccupations des couches populaires et à l’époque pour être féministe il fallait avoir du temps et de la culture. Qui avait lu les féministes historiques, qui connaissaient leurs luttes? Qui pouvaient nous les transmettre – certainement pas école ! Nous, on n’a jamais vu les féministes en tant que telles débarquer en banlieue et être aux côtés des femmes immigrées contre les ghettos, la double peine, la drogue et la misère. Trop longtemps, certaines ont eu une attitude compassionnelle à l’égard des femmes immigrées. Nous représentions pour elles l’image des femmes soumises. Cela n’enlève rien la pertinence du combat féministe français ni à la valeur de leurs luttes pour la réappropriation des corps des femmes et de leurs droits dans la vie familiale, au travail, à l’égalité des sexes en matière de droits sociaux et politiques. Ce n’était pas notre combat prioritaire, nos urgences étaient ailleurs. Pour comprendre le féminisme, il fallait avoir conscience du patriarcat. Nos pères, nos maris, nos frères n’étaient pas parfaits, mais ils étalent tellement attaqués de toutes parts… On les a beaucoup chargés : violents avec les femmes, polygames, délinquants, violeurs, voleurs. voileurs, machos et maintenant terroristes.

Mais, contrairement à ce qui est dit, beaucoup d’écrits, de témoignages, beaucoup d’actions et d’engagement de femmes immigrées étaient souvent la réponse à cette violence familiale même si elles n’étaient pas revendiquées en tant que telles – l’acharnement des filles à réussir à l’école ne peut échapper cette lecture du besoin d’égalité entre les hommes et les femmes. Les formes du féminisme occidental ne sont pas des modèles incontournables et les mieux adaptées à certaines situations.

L’urgence sociale nous imposait l’économie des concepts de papier. Et puis, il faut dire la vérité : dans nos mouvements, les mecs ne nous causaient pas trop de problèmes. Nous n’avons jamais été empêchées de prendre la parole (je ne parle pas de la sphère privée). Ils étaient même plutôt fiers et en plus, on était mises en valeur par les médias.

Cet article est un extrait du l’interview que Kaïssa Titous a accordé au journal l’Indigène de février 2007

Source: Les indigènes de la République