Daniel Guerrier, « Le rendez-vous manqué et ses coulisses », décembre 2013

Il aurait peut-être fallu faire plus attention à la Marche…

Déjà trente ans de passé depuis la « Marche des beurs » de Marseille à Paris comme l’ont dénommée les journalistes au grand dam des principaux intéressés qui l’avaient,  eux, appelée « Marche pour l’égalité », comme en témoigne le tract de l’appel initiateur du 1er août 1983 signé par 4 jeunes Français d’origine maghrébine de SOS Avenir Minguettes, dont Toumi Djaidja (tout juste remis de la balle tirée dans le ventre par un policier alors qu’il tentait de défendre un jeune des crocs d’un chien policier) et par 4 membres de la CIMADE de Lyon dont Christian Delorme, prêtre et Jean Costil, pasteur, avec le soutien du MAN (Mouvement pour une alternative non-violente). Qui s’en souvenait encore avant le curieux élan de commémoration quasi officielle de ces dernières semaines, à part « ceux et celles qui marchent encore » ?

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Albano Cordeiro, « Les jeunes Portugais et Convergence 84 pour l’Egalité – Ce qui s’est joué : Retour sur un échec », Plein Droit, n°65-66, juillet 2005

Albano Cordeiro, membre de la Coordination nationale de Convergence 84 pour l’Égalité

Convergence 84 pour l’égalité est parfois citée lorsque l’on énumère les Marches des années 80. Cela se résume à l’intitulé de cette initiative ou à ajouter une date : le 1er décembre 1984, jour où environ 30000 personnes ont défilé à Paris, avec les « rouleurs » en tête. Ces mentions extrêmement sommaires, sans entrer dans des détails, laissent supposer que cette initiative partage les caractéristiques de ces marches. La difficulté à mieux en rendre compte ne tient pas uniquement au fait qu’elle est tombée dans l’oubli. C’est aussi parce que, par ses objectifs, bien que parfaitement intégrables dans ceux du dit « mouvement beur », cette initiative tenta d’infléchir ce mouvement dans une autre direction. Parler de Convergence équivaut à revenir sur des débats internes que la littérature sur les marches évite en général d’aborder.

 

Convergence 84 pour l’égalité est parfois citée lorsque l’on énumère les Marches des années 80. Cela se résume à l’intitulé de cette initiative ou à ajouter une date : le 1er décembre 1984, jour où environ 30.000 personnes ont défilé à Paris, avec les « rouleurs » en tête. Ces mentions extrêmement sommaires, sans entrer dans des détails, laissent supposer que cette initiative  partage les caractéristiques de ces marches.

La difficulté à mieux en rendre compte ne tient pas uniquement au fait qu’elle est tombée dans l’oubli. C’est aussi parce que, par ses objectifs, bien que parfaitement intégrables dans ceux du dit « mouvement beur », cette initiative  tenta d’infléchir ce mouvement  dans une autre direction. Parler de Convergence équivaut à revenir sur des débats internes que la littérature sur les marches évite en  général d’aborder.

 Les enjeux du mouvement 

1) D’abord, cette initiative avait comme but, entre autres,  de changer l’image du mouvement « des jeunes issus de l’immigration » que la « Marche des Beurs » avait laissée : celle d’un mouvement anti-raciste porté par des jeunes d’origine algérienne, voire maghrébine, en tant que cibles de ce même racisme.

La reconnaissance de la paternité du mouvement revenant formellement « aux beurs », cela circonscrivait la thématique au racisme. A travers cette présentation des choses, c’était bien la société française qui se rachetait de l’accusation de raciste, en reconnaissant aux victimes le droit d’être porteuses du sentiment anti-raciste également présent dans la société française.

La Marche de 1983 était partie de Marseille dans l’indifférence des médias. A son départ elle affichait ses objectifs sur la banderole de front (« Marche contre le Racisme et pour l’Egalité »). L’événement qui projeta la Marche sur les devants de la scène médiatique se produisit un peu plus de deux semaines avant l’arrivée à Paris, lorsque la défenestration d’un jeune marocain du train Bordeaux-Vintimille par des jeunes militaires français, souleva  une vague d’indignation dans toute la France. Le gouvernement et le parti socialistes décidèrent d’apporter un soutien appuyé à la Marche, vue comme un symbole du rejet du racisme en France. Sollicités, récupérés, les leaders du « mouvement beur » vont s’entre-déchirer, après le défilé des 100.000 à Paris. A Paris également, le Comité des jeunes issus de l’immigration qui avait préparé et mobilisé les militants de la région parisienne, éclata dans les premiers mois de 1984.

Une des analyses faites sur la cause de cet échec est justement le fait d’avoir laissé la Marche devenir un symbole de l’anti-racisme, au détriment de l’affirmation du principe d’égalité, ce qui ouvrait la porte à la récupération, en particulier par les forces politiques au pouvoir.

Convergence 84 va essayer de mettre l’accent sur l’égalité et éviter ainsi l’étiquetage en tant que mouvement exclusivement anti-raciste. Ceci passait par le refus d’une forme de soutien qui pouvait provenir du parti socialiste alors au pouvoir. Ce soutien, si tant est qu’il se présentait, devait être discret et non-récupérateur.

2) La nécessité d’une riposte à la montée du Front national

Après quelques percées aux élections municipales de 1983, l’année 1984 est celle de la prise de conscience du danger de la montée du Front national. Une montée qui défiait directement le « mouvement beur » : celui-ci semblait bien, dans le contexte d’alors, une force issue de la société civile qui se devait de faire face à ce danger qui menaçait directement les valeurs pour lesquels il se battait.

Or, la crise du « mouvement beur » devint notoire aux Assises des jeunes issus de l’immigration à Villefranche-sur-Saône à la Pentecôte 1984, alors même que le Front national confirmait sa percée aux élections européennes de juin 1984. Déchiré, le mouvement va s’avérer incapable d’apporter une réponse. C’est en réaction à cette incapacité qu’un petit groupe issu des divisions qu’a connues le Comité des jeunes issus de l’immigration se proposa de faire une marche, prenant comme slogan de ralliement « la France est comme une mobylette. Elle marche au mélange », phrase affichée par un manifestant anonyme à la manifestation du 3 décembre 1983. D’où l’idée de parcourir la France en mobylette. Les marcheurs devinrent des « rouleurs ».

3) Le changement de la représentation de la France d’aujourd’hui.

L’accent mis sur l’idée d’ «égalité» était un point majeur. Mais Convergence se voulait aussi une démarche visant à populariser l’idée que la France était devenue un pays multi-ethnique et pluri-culturel, battant en brèche le républicanisme jacobin qui présuppose que la France est « à ses nationaux » puisque la France est et doit rester un Etat-Nation englobant des populations non-françaises pour les franciser. Au contraire, les « rouleurs » étaient les messagers d’une France appartenant à ses résidents de toutes nationalités et origines culturelles.

C’est bien de là qu’est venue l’idée de faire cinq trajets convergeant vers Paris. A chaque trajet était associée une  communauté (ou plus) de la France d’aujourd’hui: le trajet français-maghrébin, le trajet portugais, le trajet africain, asiatique, turc, etc. Ces trajets symbolisaient les diverses composantes du peuplement de la France. L’objectif était de rendre une représentation proche de la France-pays réel d’aujourd’hui et de la France de demain.

4) L’élargissement de la lutte des jeunes issus de l’immigration.

L’initiative de la marche de 83 s’inscrivait dans un conflit qui concernait au premier chef une partie de la population de France. Certes, les valeurs pour lesquelles les marcheurs se sont mobilisés étaient universelles et à ce titre l’initiative concernait bien d’autres segments de la population de France, et l’image même de la France. L’explicitation de ces valeurs pour qu’elles soient plus largement répandues et produisent des résultats politiques intéressant toute la société française, était nécessaire mais problématique.

Paradoxalement, la crise du dit « mouvement beur » allait faciliter cette diffusion de la thématique de l’égalité et de l’antiracisme auprès d’autres composantes de la population française susceptibles de s’y reconnaître et d’y adhérer. Il y avait là une suite logique à l’initiative des la « marche des beurs ». De fait, cette démarche fut aisément comprise par des militants provenant de divers horizons, peu mobilisés ou mobilisés très tardivement pour le succès de la marche de 1983.

Si Farida Belghoul, du Comité des jeunes issus de l’immigration de la région parisienne alors en pleine crise, est partante pour une nouvelle initiative en 1984, elle n’a pas réussi à réunir autour d’elle un groupe suffisamment significatif d’anciens marcheurs de 1983 et de ceux qui s’étaient mobilisés pour le succès de l’opération, comme par exemple le père Christian Delorme et le pasteur Jean Costil, et avec eux les réseaux  paroissiaux ou simplement chrétiens qu’ils avaient su stimuler en 1983. Delorme et Costil ont fait le choix de rester aux côtés de la majorité des anciens marcheurs qui, faute d’entente large entre eux, resteront en retrait de l’initiative «de Farida ».

Malgré ce handicap, Farida et le petit groupe favorable à une nouvelle initiative, réussirent à constituer une équipe et une coordination pour lancer Convergence 84. Y seront représentées des organisations déjà présentes comme soutiens dans la préparation de la manifestation du 3 décembre 1983, des militants sympathisants de la démarche du « mouvement beur », et de nouveaux apports presque absents de l’initiative précédente. C’est le cas, par exemple, des associations communautaires nationales (AMF, ATMF, UTIT, ATF, ATT[1] ). Des organisations «franco-immigrées» de solidarité et de défense des droits des étrangers, déjà présentes (MRAP, LDH)  dans la mobilisation de 1983, s’impliquèrent également.

Sont aussi présents des militants d’organisations politiques de la gauche extra-parlementaire française, des travailleurs sociaux de sensibilité de gauche et des militants anti-racistes.

Parmi ces apports, celui de militants portugais a été déterminant. Ils constituaient potentiellement des relais pour une mobilisation  plus large et plus diversifiée que celle de décembre 1983, puisqu’ils étaient insérés dans la plus importante communauté étrangère de France. Mobilisés par l’intermédiaire de deux associations franco-portugaises, le CEDEP et Centopeia[2],  ils auront un rôle important dans l’organisation de Convergence et dans la préparation des cinq trajets. José Vieira est le principal organisateur de ces cinq trajets, et il devint ainsi une des chevilles ouvrières de Convergence 84.

Une alliance objective entre deux communautés d’origine immigrée

Parmi les jeunes d’origine algérienne au premier plan lors de la marche de 1983, nombreux sont ceux qui, tout en étant socialisés en France, avaient des obstacles d’ordre psychologique à assumer l’identité française. Leurs parents et tout un peuple, celui auquel ils avaient appris à se sentir appartenants, avaient lutté et sacrifié des centaines de milliers de vies pour que leurs enfants ne soient pas français. Et si l’identité française leur était offerte, le racisme auquel ils étaient confrontés leur rappelait que même s’ils étaient prêts à la prendre et à l’assumer, il n’était pas certain que cette situation serait bien acceptée par les Français, du moins par une partie d’entre eux.

D’un autre côté, la communauté portugaise – et grâce, en partie, à l’émergence du racisme anti-maghrébin qui va la faire oublier – avait connu des circonstances exceptionnelles pour construire une « invisibilité » propice à l’objectif du maintien à long terme de leur identité collective sur le territoire français. Pour les jeunes portugais socialisés en France et au regard de cet effort gigantesque mené par les parents, la logique était de ne pas liquider sans résistance un tel acquis.

Entre la fin des années 70 et la moitié des années 80, ces deux grandes communautés du nouveau peuplement de la France issu de l’immigration étaient, en situation – au moins au plan théorique – de poser les termes d’un débat sur le dépassement de la conception centraliste, unitaire et jacobine de l’organisation sociale et politique française. Mais, comme on vient de le voir, les facteurs qui y contribuent dans chacun des deux cas sont de nature totalement différente.

Les jeunes militants portugais qui ont rejoint Convergence sont nés au Portugal dans les années cinquante et soixante. Ils ont les mêmes âges que les militants « beurs » du début des années quatre-vingts. Mais, démographiquement, ils sont relativement peu nombreux. Ceux qui se rapprochent du mouvement sont fils et filles de militants associatifs ou antifascistes, de militants de la gauche catholique, eux-mêmes ont milité dans des associations plus ou moins politisées et  des organisations catholiques, comme la JOC ou la JEC[3].

S’ils s’étaient sentis concernés par le mouvement beur, en quelque sorte, ils n’y voyaient pas bien leur place. Convergence 84 leur donnait une opportunité de s’impliquer.

Le retournement du 15 novembre 1984 : un changement d’orientation politique est opéré.

Les objectifs de Convergence pour l’égalité étaient définis dans l’Appel de l’été 84. Il y était fait référence au repli des communautés minoritaires croyant par là « défendre [leur] statut et [leur] identité » . Il y était question également de l’intolérance croissante indiquée par la montée du Front national. Mais c’est autour de l’idée de « mélange », comme fondement de la nécessité de l’égalité, que s’était créée la dynamique principale. Le slogan « vivons égaux avec nos ressemblances, quelles que soient nos différences » exprimait également cette aspiration. Ce slogan devait signifier que nous nous positionnions d’égal à égal face à l’Etat français et dans les débats de société; la logique était celle de changer la représentation de la nation française où un « pacte républicain »  ne concernerait que des citoyens-nationaux et tendrait à ne pas reconnaître la diversité culturelle du pays. L’insistence sur une necessaire « intégration », de nature culturelle, en était la démonstration.

Toutefois, à la réunion de la coordination nationale de Convergence du 15 novembre 1984, Farida Belghoul et une partie de la coordination proposèrent de donner un autre contenu à la manifestation d’arrivée à Paris le 1er décembre, et ce,  malgré les engagements de l’Appel et en dépit du fait que l’initiative avait été prise en charge par de multiples composantes et par des militants d’origines diverses. Le contenu et le message de Convergence seraient désormais l’«autodéfense des quartiers» et la dénonciation des « faux anti-racistes ».

Dans la crise qui s’en est suivie, la préparation matérielle de la manifestation de l’arrivée à Paris fut compromise et celle-ci faillit être déprogrammée. C’est devant la perspective d’un échec irrécupérable que des militants se sont mobilisés vingt-quatre heures sur vingt-quatre, à quelques jours de la date de cette manifestation. Les militants portugais ont fourni une contribution majeure pour assurer un minimum de réussite à celle-ci.

Quelle est l’origine de ce volte-face ? En fait, Farida et ses compagnons du trajet franco-maghrébin venant de Marseille, avaient subi de plein fouet les conséquences de la désaffection des réseaux les plus actifs qui avaient apporté le soutien à la Marche de 1983.

Si le trajet était à peu de choses près identique à celui de l’année précédente, cette fois en revanche, ces réseaux s’étaient peu mobilisés. Les « anti-racistes » n’ont pas fait la publicité nécessaire et les « rouleurs » s’entendront dire que « de toute façon », s’adresser aux militants anti-racistes ne valait pas la peine, puisqu’ils étaient des « convaincus ».

A la veille du défilé, Farida Belghoul a fait connaître le texte de son intervention Place de la République à Paris, terminus de la manifestation. Intitulé « Lettre aux Convaincus » – il fallait lire, naturellement « Lettre aux Cons Vaincus »  – le texte non seulement confirmait l’orientation du 15 novembre, mais il allait même au-delà, en dénonçant les « faux anti-racistes ». Alors qu’en  tout état de cause, il s’agissait d’alliés dans la lutte anti-raciste, au-delà et en dépit de tous les reproches d’engagement mou ou d’opportunisme qui pouvaient leur être adressés.

Si la plupart des militants engagés jusque-là dans l’organisation, quoiqu’en  désaccord avec la nouvelle orientation de dernière minute, participèrent à la manifestation, certains cependant n’ont pas pu cautionner le volte-face. Parmi ceux-ci, l’organisateur des trajets en province, José Vieira, qui ce jour-là resta introuvable.

Cette initiative aurait pu être le point de départ d’un travail commun entre jeunes militants associatifs maghrébins et portugais, en faveur d’une conception nouvelle de la France. A un moment historique particulièrement propice à cette « convergence », la manière dont elle s’est terminée, en a fait une occasion ratée. Par la suite, d’autres raisons aidant, comme l’entrée en jeu de SOS Racisme, la crise prolongée du mouvement beur qui ne se remettra plus, cette possibilité ne s’est plus présentée.

D’une manière plus générale, ce fut aussi une occasion perdue de valoriser la diversité du peuplement de la France et des atouts variés qu’elle apporte. Certes, il est n’est guère possible d’affirmer que le succès de Convergence aurait modifié substantiellement l’état de la société, mais le mouvement aurait pu participer à accroître la contestation de l’idéologie de « l’intégration », devenue plus difficile. L’enjeu qui consistait à faire reconnaître que les migrations du XXème siècle avaient changé significativement le peuplement de la France avec des composantes « non-françaises » d’origine, est resté irrésolu. La reconnaissance de cette nouvelle identité de la France était nécessaire pour que tous se sentent partie du même pays.

L’échec de Convergence, même s’il fut  relativement camouflé, ne pouvait pas aider  le « mouvement beur » à se relever de la crise dans laquelle il avait plongé en 1984. Le vide sera ainsi rempli par SOS Racisme qui a repris à son compte un type de «lutte anti-raciste» qui « dénonce » des «faits concrets» type «l’ascenseur en panne » et oppose un discours antithétique à celui du Front National, sans remettre en cause les représentations en cours sur la société française. Au delà de SOS Racisme, plus généralement, la «lutte anti-raciste», dont on sera témoin, conjugue un militantisme de proximité, par récupération des «leaders de quartier», le grand spectacle (les Concerts), les «fêtes interculturelles» et une valorisation béate des «valeurs de la Nation Française », la première desquelles celle d’une République généreuse vocationnée à intégrer «tous ceux qui viennent chez elle».

Le seul ouvrage existant sur cette initiative est « Convergence 84 pour l’égalité/ La ruée vers l’égalité »,  (1985, 108 p.), réalisé par un Collectif de militants actifs de Convergence 84 : Nelson Rodrigues, Josée Chapelle, Olga Najgeborn  et José Vieira. Mise en page de José Vieira. L’ouvrage rassemble les textes produits avant, pendant et après cette expérience, ainsi que des reproductions d’articles de presse.  Epuisé, l’ouvrage est disponible au CIEMI, 46, rue de Montreuil 75011 Paris : http://www.ciemi.org

Dans la vaste littérature dite « sur les Marches », nous signalons le livre « Dix ans de marche des Beurs » (Epi / Habiter, Desclée de Brouwer, 1994, 232 pp.), de Saïd Bouamama, qui aborde Convergence 84 pour l’égalité (p. 99 à 112).  Militant actif de Convergence 84, Bouamama rappelle que cette initiative s’adressait bien à la société civile plutôt qu’à l’État, et que «malgré elle» Convergence a pris l’allure d’une action «de Maghrébins pour des Maghrébins».

« Contribution à la mémoire des banlieues » (co-édition de Culture & Liberté –Ile-de-France et Edition du Volga), de Saïd Bouamama avec la collaboration de Mokhtar Djerdoubi et Hadjila Sad-Saoud, porte sur des témoignages d’acteurs du « mouvement beur ». Cet ouvrage est précieux pour évaluer l’héritage laissé dans la mémoire des débats qui ont traversé la « communauté » des militants intervenus dans les mouvements de la décennie 80.

Convergence 84 y est rarement rappelée. De la lecture on retire surtout l’idée que cette expérience est absente de la mémoire, voire refoulée, puisque les témoignages en font que rarement référence. A se demander si cette expérience fait ou non partie de la mémoire du « mouvement beur », ou s’il s’agissait d’une expérience « atypique ».

A Stephane Beaud, 21/5/09

Je reprends la conversation – pour ainsi dire- parce que je me suis aperçu d’une petite erreur (pour ne pas être exigeant), en télescopant deux événements lors de Convergence.
La rupture avec Farida se fait en réalité en deux temps. Le premier est celui donc de la coordination nationale du 15 novembre 84, où Farida annonce un changement des objectifs de Convergence  qui seraient publicisés à l’arrivée à Paris. Il y a une réaction de ma parte : une lettre que j’écris de Grenoble que je croyais se trouver dans le livre de José (Ruée vers…), mais elle n’y est pas. J’ y faisais une critique du virage de Farida.
Le clash définitif se produit à la veille (avant-veille?) de la manif de Paris. Les « marcheurs » dorment dans des aparts de l’immeuble où se trouvait alors la FASTI. Dans la nuit Farida glisse sur la porte des chambres des membres de la coordination (je n’y étais pas), le texte du Discours de la République. C’est bien ce texte  qui va provoquer la colère de José Vieira, qui ira chez lui s’enfermer jusqu’à la fin de la manifestation. De là aussi la réaction -semble-t-il immédiate- des copains maos de Badiou (dont Olga Najborn et « Leopold », c.a.d. Christian Dutertre) qui se dissocient, ainsi que d’autres membres de la coordination et marcheurs….. (ce sera avec eux qui sera créée l’Université Alternative Anti-Raciste pour l’Egalité (UAARE) qui durera environ deux ans. Dans celle-ci il n’y a pratiquement pas de maghrébins (je me rappele d’un : Mustapha Hadjarab), mais il y a d’autres gens.
Dans les jours qui suivèrent la Coordination du 15 novembre, l’exécutif de la Coordination qui travaillait au Relais de Menilmontant s’est largement disloqué du fait d’un certain désarroi qui s’est installé. On allait à un désastre. Ce sont essentiellement des copains du CEDEP, en particulier Manuel Dias et aussi Carlos Bravo, également alors président (ou Secrétaire, à voir) de la FASTI, qui sont venus donner un coup de main à temps plein pour l’organisation de la manifestation prévue, puisque dans le désorganisation qui régnait celle-ci semblait même compromise.
Il y avait un soutien de l’UTIT et de l’ATMF à Convergence ( là encore, ils ne se sentaient pas avoir eu leur place lors de la marche de 83). Après Convergence, nos rapports (entre le CEDEP et eux), s’est renforcé, d’autant plus que, le CAIF étant crée (Janvier 84) nous y participions (en devenant Président du CEDEP, fin 85, sauf erreur, je participe en personne à la direction)
Mémoire Fertile peut encore être considérée une initiative dans la foulée de Convergence, mais c’est un autre sujet.
En feuilletant le livre de José, j’ai vu une interview à Jean Pierre Worms, député socialiste d’alors. Il est un cas particulier. Je l’ai contacté au début de Convergence, ou même dans la phase de préparation-  à la suite d’une interview sur Libé ( je crois, mais presque sûr) où il défendait clairement le pluriculturalisme (en tout cas avec une vision en rupture avec l’idéologie « républicaine »). Un jour, en montant à Paris, je suis descendu à Macon (où il était député) pour le rencontrer et en effet l’idée de Convergence l’a emballé. C’est le seul appui qu’il y a eu de la part des gens du PS. Mais, je disais, c’est bien un cas particulier … JPWorms sera rapporteur auprès du Conseil de l’Europe pour rédiger la Charte européenne des langues Régionales, qui se prononce pour leur protection et reconnaissance. Le gouvernement français jusqu’à aujourd’hui n’a pas encore ratifié la Charte citée (je suis sûr, mais ce serait à vérifier) … Ceci pour dire qu’il était un peu un mouton noir…
Je rappelle le nom du chargé de mission de Georgina Dufoix pour s’occuper des marcheurs : Blocquaux.
Encore une épisode. Malgré des apparentes bonnes relations entre nous et Eric Favereau qui suivait Convergence pour Libé, ses articles se positionnaient la plupart des fois sur la vision « continuiste  » de la marche de 83 et sur le registre anti-raciste. Mais ce qui nous a énervé de la part de Libé est son parti pris pour une vision Blanc-Black-Beur-Embrassons-nous-Folleville qui devenait une caricature quasi-ludique de l’initiative Convergence.
Je connaissais le responsable de rubrique Société de Libé à l’époque, un ex-mao de Grenoble, René Boullu. J’ai eu l’occasion de le rencontrer par hasard dans un bar, je lui ai fait part de mes critiques quant à la forme dont avait été traitée Convergence dans leurs colonnes. Il m’a répondu illico : c’était une décision de section Société ( lui-même) de mettre l’accent sur le slogan « blanc-black-beur »….   sous-entendu : c’était accrocheur. On n’est pas allé plus loin.

J’ai cherché dans mon ordi actuel et je n’ai rien trouvé qui puisse apporter du nouveau par rapport à l’article publié dans la revue du GISTI. Il faudrait fouiller dans les archives papier ou dans des anciens disques durs. Si j’ai une piste, entre-temps, je ne manquerais pas de faire savoir.

Un mot encore sur le premier article que j’ai fait après Convergence pour faire connaitre le rôle des jeunes Portugais dans l’initiative. Je l’ai fait pour « Presença Portuguesa », mensuel lusophone patronné par la Diocèse de Paris et le SITI (n’existe plus, je crois).  Je l’avais intitulé  » Le rôle des jeunes issus de l’immigration portugaise dans … ». Quand je reçois le journal, le titre sorti était « Le rôle des jeunes issus de l’immigration dans …. « . Le mot « portugaise » était disparu….ce qui retirait d’emblée tout intérêt à l’article puisqu’il ne voulait pas parler, comme à l’habitude du rôle des « jeunes issus de l’immigration » (qui était et est sous-entendu « d’origine maghrébine »), mais bien des jeunes d’origine PORTUGAISE. Même un journal pour des Portugais était perméable à l’idée que si l’on parle de ce que font des  jeunes issus de l’immigration, cela ne concerne pas les Portugais.
C’est bien le fait d’avoir été témoin de la manière dont la presse, en particulier, a ignoré de façon systèmique l’apport déterminant des Portugais au projet et à la réalisation de Convergence, observation corroborée par maints contacts avec des personnes censées être au courant des mouvements qui traversaient le monde  de l ‘immigration, qui m’ont amené à écrire dans la revue Travail (publiée par l’ AEROT, de Benjamin Coriat, Catherine Levy, etc),  un article intitulé « La communauté portugaise. La plus grande communauté invisible de France » (Travail, n°7/1985).

article publié dans la revue du GISTI Plein Droit,  n° 65-66, juillet 2005, pp. 60/63.


[1] AMF, association des Marocains en France ; ATMF, association des travailleurs marocains en France (devenue depuis  association « des travailleurs maghrébins ») ; UTIT, union des  travailleurs immigrés tunisiens ; ATF, association des Tunisiens en France ; ATT, association des travailleurs turcs.

[2] CEDEP, Collectif d’études et de dynamisation de l’émigration portugaise ; Centopeia, association de jeunes d’origine portugaise.

[3] Jeunesse ouvrière catholique, Jeunesse étudiante catholique.

Source: blog Changement & Société

« Entretien avec Kaïssa Titous », site Les Indigènes de la République, 21 octobre 2013

Kaïssa Titous a été militante du Collectif Jeunes qui a organisé l’arrivée à Paris le 3 décembre 83 de la Marche pour l’égalité et contre le racisme. Elle a été présidente de Radio Beur et membre du Bureau national de SOS racisme, avant de quitter cette association avec fracas. Elle a également été directrice de campagne du candidat Juquin lors des présidentielles de 1988. Elle a continué par la suite à participer à un certain nombre d’initiatives sur l’immigration et, ces dernières années, elle s’est investie sur les questions de chômage, de précarité ou de logement dans sa ville.

L’Indigène de la république : Que peux-tu nous dire des luttes des femmes issues de l’immigration depuis les années 80 ?

Kaïssa Titous :

L’investissement des femmes ne commence pas dans les années 80. Leurs combats datent du début de leur présence en France et pour certaines pendant la guerre d’Algérie. Les Algériennes appelées à manifester par la fédération de France du FLN en 1961 ont défilé avec leurs jeunes enfants. Certaines ont été arrêtées et mise en rétention au Fort de Vincennes. Ma mère et ma très jeune sœur ont été arrêtées comme beaucoup d’autres. Dans les cités de transit et les bidonvilles, les femmes ont pris en mains leur destin face à l’horreur de leur situation matérielle : pas d’eau, pas de toilettes, terrains boueux et relégation. Améliorer l’ordinaire, survivre, nourrir les enfants et les envoyer à l’école nécessitaient des forces intérieures exceptionnelles pour ne pas se laisser sombrer et baisser les bras. Elles ont rencontré des femmes françaises généreuses, syndicalistes, militantes politiques, catholiques ou protestantes, associations caritatives, qui les ont accompagnées et souvent aidées- il fut une époque ou le mot solidarité voulait dire quelque chose. Elles ont fait preuve de ténacité et de détermination pour scolariser leurs fils et filles.

L’univers des hommes seuls se résumait au travail et à la maison. Les femmes ont été confrontées à la réalité sociale française sans en avoir le mode d’emploi. Elles devaient fréquenter les PMI pour faire vacciner leurs enfants, faire les courses quand les hommes acceptaient de leur laisser de l’argent, accompagner les gamins à l’école et malheureusement parfois subir les violences conjugales. Je me souviens de ma mère qui se sentait si seule les premières années en France : elle pleurait tous les jours. Profondément dépressive, elle attendait mon retour de l’école pour parler. Ces femmes venant souvent des campagnes découvrent qu’elles ne savent ni lire ni écrire. Elles participent aux associations de parents d’élèves. Elles s’aperçoivent vite que le salaire du mari ne suffit pas et se mettent à faire les ménages.

Entre 60 et 80, on observe qu’un tas de femmes s’émancipent, sortent de chez elles, partent des cités de transit, désirent accéder à la propriété. Ce sont les femmes qui ont enraciné les familles en France. C’est le début du travail des femmes immigrées qui va devenir indispensable. Leurs enfants grandissent : elles sont alors confrontées à des problématiques nouvelles, des filles qui veulent sortir, parfois fuguent, fument, parlent de liberté, refusent de se marier. Des fils en échec scolaire zonent et commettent des délits, se shootent. Les femmes font face à ces situations tragiques qui finissent par la mort ou l’emprisonnement. Dans le même temps, les mines ferment, la sidérurgie française disparaît, l’automatisation laisse sur le carreau des milliers d’ouvriers qui se retrouvent soit au chômage soit en retraite anticipée. De nombreuses familles ont été touchées par le sida, la prison, l’hôpital psychiatrique sans oublier la violence des rapports des jeunes avec la police. Leurs gamins, souvent victimes d’un acharnement policier – contrôle au faciès systématique, arrestation et mise en garde abusives, violences physiques, crimes racistes. Les premières sorties des femmes des cités concernaient les violences entre jeunes et policiers, la chasse aux dealers dans les cités. Elles veulent que les dealers quittent leur quartier et arrêtent de distribuer la mort à leurs enfants. Au début des années 80, il fallait se battre pour faire reconnaitre un crime raciste ou sécuritaire. On parlait de bavure ou d’accident. Certains ouvriers marocains avaient été tués à coup de pioche en Corse.

Il faut relire le journal Sans frontières pour mesurer l’horreur de ces évènements. Peu de journalistes s’y intéressaient. Il faut saluer le travail de Mogniss Abdallah et de son frère Samir. Dans toutes les initiatives, il y avait toujours un forum police justice et souvent les débats commençaient par une minute de silence pour tous ces jeunes tués. Preuve que c’était une question cruciale pour les jeunes comme aujourd’hui. C’était cette période où un gamin pouvait se faire buter dans une grande surface par un vigile comme à Livry-Gargan et l’assassin ne prenait que 4 mois de prison. Habib Grimzi a été défenestré par des légionnaires racistes dans le train Bordeaux-Vintimille.

Souvent les familles venaient nous voir au relais Ménilmontant où était hébergé le Collectif Jeunes et nous organisions avec eux la défense des victimes ou des manifs ou rassemblements quand il y avait un crime raciste ou un évènement exceptionnel dans un quartier. Nous avons été les premiers à faire la jonction avec les ouvriers de Talbot Poissy en grève et avons organisé une manifestation à Paris. Lors de la Marche pour l’égalité de 83, les manifestants arboraient des badges « Rengainez, on arrive, la chasse est fermée ». Aux premiers rangs, des mères de familles, des femmes, des sœurs des jeunes qui avaient été tués portaient les portraits de ces jeunes. L’une des premières associations fut celle des « Mères de victimes de crimes racistes » en 83,1es fameuses « Folles de la place Vendôme ». Impliquées dans la dénonciation de crimes racistes et sécuritaires : elles voulaient que justice et dignité soit rendues à leurs garçons décédés.

La comparaison entre un meurtrier d’Arabe qui prenait du sursis et un voleur d’autoradio qui prenait de la prison ferme nous dégoûtait. Ces femmes s’impliquent à travers des émissions de radio comme « Parloirs 107 » à Radio Beur pour envoyer un message à tous ceux qui étaient en prison. Toutes ces initiatives, tous ces militants vont déboucher sur la bataille contre la double peine et la création du MIB.

Les premières émeutes ne datent pas de 2005 : en 1982, dans la région lyonnaise, les affrontements avec les forces de l’ordre sont nombreux et il y a de plus en plus de Maghrébins en taule.

C’est pourquoi les mères et les sœurs vont prendre cette question à bras le corps. Une très longue et pénible lutte contre les excès de la police, la justice et la double peine va commencer.

Certains pères ont honte de voir leurs gamins devenir des délinquants et les rejettent.

Ce sont les mères, les femmes, les sœurs qui les soutiennent et mènent la bagarre avec des militants de quartier.

Parallèlement à cela, toute une série de femmes créent leurs propres structures et commencent à envisager leur propre outil d’intégration économique. Elles créent leurs propres entreprises. L’époque des centres sociaux et culturels, des animateurs/éducateurs prend le relais. Des associations de femmes organisent des cours, des activités culturelles ou créent des restaurants associatifs, etc., bref des associations qui permettent à des femmes de devenir autonomes financièrement et de prendre leurs affaires en main –  association des femmes des Franc-Moisins, Africa, etc. Elles ont permis de regrouper des femmes, de les alphabétiser, de créer une conscience collective et tenté de transformer leurs conditions et statut de femmes.

Des associations bien implantées et reconnues dans le quartier (l’ANGI à Aubervilliers dirigée par Saliha Amara, l’EMAF dirigée par Alima Boumedienne, les Nanas Beurs dirigée par Souad Bennani ou les Zaama de banlieue à Lyon dirigée par Djida Tazdait, Radio Gazelle à Marseille, l’Association des Femmes Maghrébines à Toulouse, la Nahda de Nanterre, .l’Association des femmes des Francs­Moisins avec Adjera Lakehal et AFRICA avec Mimouna Hajam…) évoquaient aussi les questions de police, de justice, de discriminations et d’égalités des droits. Elles avaient intégré qu’il fallait s’organiser et faire émerger les problèmes sur la place publique et elles participaient aux initiatives nationales. Les Nanas Beurs étaient les plus en pointe à mon avis sur la question des femmes. Elles s’occupaient d’aider les jeunes filles en fugue ou sans papier. Elles se battaient contre le statut personnel des femmes, pour l’autonomie du statut du séjour des femmes par rapport aux maris. Elles ont été traversées par les questions liées à l’avortement, la contraception, au travail et à la précarité. Souad Bennani des Nanas Beurs a toujours revendiqué des convictions féministes et a eu des responsabilités dans le cadre des mouvements féministes français.

Dès 85, des femmes musulmanes se revendiquent en tant que telle à travers l’Association des Femmes sous Lois Musulmanes à Montpellier. Moi je ne me suis jamais revendiquée comme féministe. J’ai découvert ça assez tard et je le regrette.

Le groupe Djurdjura, la troupe de théâtre la Kahina (dès 1977) ont été des références culturelles essentielles. Certaines femmes ont acquis une grande expérience dans les partis politiques : au PC, au PS, à la LCR, des syndicalistes également. Aujourd’hui dans les principaux syndicats, fédérations et même confédérations, on trouve des femmes d’origine immigrées : luttes des femmes de ménage, chez les sous traitants de l’automobile, dans la restauration collective, etc…

Et enfin, il y a le courant dont je me revendique qui est le courant des femmes qui à partir de 81.82-83 posent la question d’un mouvement politique qui dénonce les contradictions de la société française dont nous sommes les sous-citoyens. Une organisation qui prend en compte nos propres revendications. J’aime beaucoup la phrase de Farida Belghoul : « On nous fait

vivre dans des caves et personne ne veut entendre la beauté de nos chant et regarder nos âmes ». Les caves sont peuplées et les pièces sont beaucoup plus nombreuses. C’est Farida Belghoul qui est à l’initiative de Convergence 84 et qui l’a menée jusqu’au bout. Il faut savoir que le collectif de la marche de 83 était dirigé par des femmes: Saliha Amara, Rachida Azzoug. Farida Belghoul, .Alima Boumedienne. A Lyon, pendant cette période, c’est Om Hani. Djida Tazdaït – dans toutes les banlieues des grandes villes, il y avait et il y a toujours des associations de femmes. Idem à Lille. Roubaix, Nancy, Grenoble, Marseille, Toulouse. Aux assises de Lyon en 84, ce sont surtout des femmes qui sont intervenues. Les femmes étaient les dirigeantes. En 1984.1e débat sur mouvement autonome ou mouvement généraliste a été alimenté essentiellement par les femmes des différents collectifs.

IDR : Dans ton récit, il est beaucoup question des luttes sociales que mènent les femmes mais très peu de féminisme…

KT : Très peu de femmes se déclaraient féministes. Peu avaient eu accès à la littérature féministe. Souvent le féminisme était associé à la bourgeoisie. Où pouvait-on rencontrer des féministes ? Quand nous rencontrions ces militantes, ce n’était pas sur les questions de femmes que se nouaient les relations. Pour moi, c’est le grand échec du féminisme qui n’a pas su relayer les préoccupations des couches populaires et à l’époque pour être féministe il fallait avoir du temps et de la culture. Qui avait lu les féministes historiques, qui connaissaient leurs luttes? Qui pouvaient nous les transmettre – certainement pas école ! Nous, on n’a jamais vu les féministes en tant que telles débarquer en banlieue et être aux côtés des femmes immigrées contre les ghettos, la double peine, la drogue et la misère. Trop longtemps, certaines ont eu une attitude compassionnelle à l’égard des femmes immigrées. Nous représentions pour elles l’image des femmes soumises. Cela n’enlève rien la pertinence du combat féministe français ni à la valeur de leurs luttes pour la réappropriation des corps des femmes et de leurs droits dans la vie familiale, au travail, à l’égalité des sexes en matière de droits sociaux et politiques. Ce n’était pas notre combat prioritaire, nos urgences étaient ailleurs. Pour comprendre le féminisme, il fallait avoir conscience du patriarcat. Nos pères, nos maris, nos frères n’étaient pas parfaits, mais ils étalent tellement attaqués de toutes parts… On les a beaucoup chargés : violents avec les femmes, polygames, délinquants, violeurs, voleurs. voileurs, machos et maintenant terroristes.

Mais, contrairement à ce qui est dit, beaucoup d’écrits, de témoignages, beaucoup d’actions et d’engagement de femmes immigrées étaient souvent la réponse à cette violence familiale même si elles n’étaient pas revendiquées en tant que telles – l’acharnement des filles à réussir à l’école ne peut échapper cette lecture du besoin d’égalité entre les hommes et les femmes. Les formes du féminisme occidental ne sont pas des modèles incontournables et les mieux adaptées à certaines situations.

L’urgence sociale nous imposait l’économie des concepts de papier. Et puis, il faut dire la vérité : dans nos mouvements, les mecs ne nous causaient pas trop de problèmes. Nous n’avons jamais été empêchées de prendre la parole (je ne parle pas de la sphère privée). Ils étaient même plutôt fiers et en plus, on était mises en valeur par les médias.

Cet article est un extrait du l’interview que Kaïssa Titous a accordé au journal l’Indigène de février 2007

Source: Les indigènes de la République