Mogniss H. Abdallah, « La Marche pour l’égalité et contre le racisme « n’est pas assez entrée dans l’histoire » », Vacarme, 1er mai 2014

La Marche pour l’égalité et contre le racisme « n’est pas assez entrée dans l’histoire »

Faut-il « marcher encore » ? Faut-il proclamer : « on ne marche plus ! » ? Les commémorations de la Marche pour l’égalité et contre le racisme ont illustré, jusque dans les œuvres de fiction et les volontés d’héroïsation de cette entreprise collective, la nécessité de lutter pour la transmission de la mémoire et pour l’autonomie des récits sur ce passé encore vif.

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« La France est-elle raciste ? », Reforme, 21 novembre 2013

Trente ans après la Marche des beurs et alors qu’une libération de la parole semble s’opérer, assiste-t-on à une recrudescence du racisme en France ?

À la une d’une manchette abjecte de l’hebdomadaire Minute, accueillie par des enfants avec des bananes lors d’un déplacement, comparée à un singe dans un photomontage douteux, Christiane Taubira a été la cible de plusieurs attaques racistes au cours des dernières semaines. Interrogée par Libération, la garde des Sceaux a répondu qu’« il s’agit très clairement d’inhibitions qui disparaissent, de digues qui tombent ». « Cette attaque au cœur de la République » est à mettre en corrélation avec les malencontreuses sorties politiques, de « l’affaire du petit pain au chocolat » de Jean-François Copé à Jean-Luc Mélenchon s’en prenant en termes ambigus à Pierre Moscovici, en passant par Manuel Valls et ses polémiques à répétition. Sans parler des magazines qui multiplient les dossiers alarmistes sur « l’invasion » de l’islam. « La France raciste est de retour  », s’est alarmé l’ancien présentateur de TF1, Harry Roselmack, dans une tribune au Monde, dénonçant « le fond de racisme qui résiste au temps et aux mots d’ordre […] au plus profond de la société française ». D’où les trois questions posées par Réforme.

→La France est-elle raciste ?

La dernière étude de la Commission nationale consultative des droits de l’homme montre que les actes et menaces à caractère raciste, antisémite et antimusulman ont augmenté de 23 % en 2012. « La tolérance recule, les sentiments xénophobes se diffusent, nos concitoyens s’interrogent sur la possibilité d’un “vivre-ensemble” qu’ils croient menacé par la montée des communautarismes », peut-on lire dans le rapport. Selon celui-ci, 7 % des sondés s’avouent « plutôt racistes » et 22 % « un peu racistes ». Pour ces Français en désarroi identitaire face à une mondialisation jugée de plus en plus menaçante, la parole discriminante n’est plus taboue. Un quart se disent « pas très racistes » et 44 % « pas racistes du tout », un chiffre en baisse de cinq points en un an. De nombreux chercheurs affirment que le racisme figure dans l’ADN du pays. Comme l’anthropologue Nacira Guénif-Souilamas, auteur de La République mise à nu par son immigration : « Le racisme hérité de la colonisation est bien installé. Les victimes en subissent les humiliations et les discriminations au quotidien. Mais ça n’intéresse pas grand monde jusqu’au moment où ça concerne quelqu’un de connu. » Dans une lettre ouverte à Christiane Taubira, Alain Jakubowicz, président de la Licra, s’insurge : « Cela fait des mois que nous alertons sur la libération de la parole raciste dans notre pays. Qui nous a entendus ? »

L’historien Pascal Blanchard, auteur de La France arabo-orientale et membre du Groupe de recherche Achac (colonisation, immigration, postcolonialisme), veut croire en un progrès : « La parole raciste est portée par moins de gens qu’il y a trente ou quarante ans. Et si aujourd’hui le racisme veut exclure, autrefois il tuait. On n’est plus à l’époque des colonies, ni en 1973, quand on abattait des Algériens dans le sud de la France. » Le meurtre raciste d’un enfant de treize ans en 1983 à Marseille avait été le point de départ de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, aussi appelée Marche des beurs, dont on fête cette année les trente ans. Depuis, la France semble avoir fait du chemin. « Certains veulent croire que c’est toujours ce pays rural du XIXe siècle, mais nous sommes passés à une société postraciale depuis bien longtemps. La France est championne du monde des couples mixtes ! », s’exclame Malek Boutih, ancien président de SOS Racisme et député socialiste. La génération black-blanc-beur, cette équipe de France multiethnique victorieuse de la Coupe du monde de football en 1998, figure dans tous les manuels scolaires. « Pour la première fois, les minorités avaient une visibilité forte. Mais la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle en 2002 a refermé la parenthèse », réplique Pascal Blanchard. « Cet espoir un peu fou ne s’est jamais manifesté en changement radical », poursuit Nacira Guénif-Souilamas. Le sociologue Michel Wieviorka, qui observe depuis longtemps le phénomène, récuse les faux-semblants : « On a cru qu’un racisme “plus subtil”, culturaliste, différencialiste, s’installait, mais le racisme archaïque, de type colonial, revient en force », assure-t-il.

→Quelle est la responsabilité du personnel politique  ?

On parle souvent du contexte de crise économique comme responsable de tous les maux. Si certains le lient à la résurgence de discours et d’actes racistes, ils sont nombreux à n’y voir qu’un alibi. « En 2002, quand Jean-Marie Le Pen est arrivé au second tour, la France vivait une période de croissance économique [un peu plus de 1 %, ndlr] », rappelle Malek Boutih. Pour de nombreux spécialistes, chercheurs ou acteurs associatifs, c’est avant tout le personnel politique qui en porte la responsabilité, notamment la dérive droitière de l’UMP. « La parole se libère, elle devient plus facile dès lors que des hommes politiques ou des chroniqueurs soit-disant sans complexes ouvrent la voie, pense l’historien Pascal Blanchard. Des intellectuels tiennent des propos islamophobes, pourquoi le citoyen n’aurait pas le droit de tenir de tels propos ? »

L’institutionnalisation du FN est-elle aussi à mettre en cause ? Sans conteste pour Michel Wieviorka : « Le FN monte sans être embarrassé par ses contradictions. Il ne souhaite pas se montrer ouvertement raciste, veut apparaître fréquentable et légitime, mais sans vraiment se renier. » Le parti aurait construit un nouveau discours qui se protège d’éventuelles poursuites, mais qui, au fond, n’aurait pas véritablement changé. Preuve en est, Nadia Portheault, candidate FN d’origine algérienne, a renoncé à se présenter aux municipales de 2014 à Saint-Alban, près de Toulouse, dégoûtée par le racisme et l’homophobie d’une partie des cadres et militants locaux. «  La banalisation du FN accroît sa capacité de nuisance. Mais le climat raciste n’est pas réductible à ce parti. Il est diffus, se trouve partout dans la société française, même à gauche », insiste l’anthropologue Nacira Guénif-Souilamas.

« La question se pose pour certains élus socialistes du sud de la France », abonde Malek Boutih. Beaucoup se souviennent encore de la sortie en 2006 de Georges Frêche, alors président de la région Languedoc-Roussillon, sur le nombre de « Blacks » en équipe de France. « Ce que les gens pensaient et gardaient en eux devient aussi visible via Internet, les blogs, les réseaux sociaux », explique Pascal Blanchard. Ces nouveaux moyens numériques faciliteraient la transmission de ce type de messages et seraient vecteurs d’opinions plus radicales.

→L’État joue-t-il son rôle ?

« Il ne faut rien laisser passer, rappeler que le racisme n’est pas une opinion, c’est un délit  », a rappelé le Premier ministre. Insuffisant aux yeux de Christiane Taubira : « Ce qui m’étonne le plus, c’est qu’il n’y a pas eu de belle et haute voix qui se soit levée pour alerter sur la dérive de la société française ». Une façon de rappeler que l’État est bien discret. « Un climat nauséabond s’est installé progressivement, et rien n’a été fait pour l’endiguer. L’État adopte une posture morale, mais n’en fait pas un enjeu de lutte politique », insiste l’anthropologue Nacira Guénif-Souilamas.

Ce rôle a depuis longtemps été délégué aux associations, la Licra, le Cran et SOS Racisme, aujourd’hui en manque de militants. Ces dernières, qui peinent à mener le combat seules, pressent pourtant l’État d’agir. Le Cran a lancé une pétition sur la Toile qui recueille à ce jour plus de 60 000 signatures. Le texte préconise la mise en place d’un ministère de lutte contre le racisme, l’institution d’attestations de contrôles pour limiter le « délit de faciès » et l’ouverture d’un musée de l’esclavage et de la colonisation. Le président de la Licra réclame, lui, « une impulsion forte depuis le sommet de l’État » et demande « de faire de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme la Grande Cause nationale de l’année 2014 ». L’enjeu, faire preuve de pédagogie. Un sentiment partagé par Michel Wieviorka : « L’État doit se placer sur deux plans : sanctionner les dérapages d’une part, éduquer d’autre part. »

Source: ici

Rencontre Histoires croisées France/Maghreb, Paris, 1er décembre 2013

En passant

Rencontre Histoires croisées France/Maghreb – Dimanche 1er décembre 2013

Participez à l’événement à l’occasion de l’édition de l’ouvrage La France arabo-orientale et du 30e anniversaire de l’arrivée sur Paris de la Marche pour l’Égalité et contre le Racisme.

Sous le haut patronage de Jean-Pierre Bel, Président du Sénat.
Rencontre organisée par le Groupe de recherche Achac.

L’Achac  propose de croiser les histoires, les mémoires et les regards dans la longue histoire des relations France/Maghreb à travers des tables rondes, des conférences, des moments de témoignages, mais aussi à travers la présentation de trois expositions et la projection de deux films documentaires inédits.
Cette rencontre se place au carrefour de plusieurs anniversaires symboliques, dont le 30e anniversaire de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, mais aussi le centenaire du premier congrès panarabe de Paris de 1913, ainsi que le 150e anniversaire de la première présence des tirailleurs algériens sur le sol de France depuis 1863 au sein de la Garde impériale ou le 100e anniversaire de leur décoration à Longchamp par le président de la République en 1913. D’autres moments majeurs seront associés à cette rencontre et aux débats des deux tables rondes, comme la libération de la Corse par l’Armée d’Afrique en octobre 1943, le 14 juillet 1953 et les prémices de la guerre d’Algérie dans Paris, les accords de 1963 qui fonderont les politiques migratoires du demi-siècle qui suivra ou encore l’été 1973 dans le sud de la France et les violences contre les Maghrébins.
C’est tous ces moments charnières qui seront abordés lors de cette rencontre en présence d’une vingtaine de spécialistes et grands témoins.

De nombreux partenaires soutiennent cette rencontre, notamment le ministère délégué à la Ville, le ministère délégué aux Anciens combattants, la DMPA, l’Acsé, l’Onac, la Mairie de Paris (Délégation des droits de l’Homme, de l’intégration, de la lutte contre les discriminations et des citoyens extracommunautaires), le Laboratoire Communication et Politique du CNRS, Pangée Network, le Laboratoire URMIS de l’Université de Nice ou l’ANR EcrIn. Les partenaires-média du programme, France 24, France Culture et Le Nouvel Observateur, seront des relais de cette rencontre.

>> Télécharger le programme

Lieu :
Palais du Luxembourg
15 ter rue de Vaugirard • 75006 Paris
Métro lignes 4 et 10 : Station Odéon
RER B : Luxembourg

Inscription obligatoire pour les sessions du matin et/ou de l’après midi
Coupons-réponses à remplir et à envoyer à : contact@achac.com
Témoignages exceptionnels de Christian Delorme sur la Marche pour l’Égalité et contre le Racisme avec Rachid Benzine.

Interventions de :
– Jean-Pierre Bel (Président du Sénat),
– Christiane Taubira (Ministre de la Justice, Garde des Sceaux),
– François Lamy (Ministre délégué à la Ville),
– Naïma Charaï (Présidente du conseil d’administration de l’Acsé).
Expositions :
>> Présences maghrébines et orientales dans l’Armée française
>> L’histoire des présences arabo-orientales en France
>> Les joueurs maghrébins en Équipe de France de football
(Salle Clemenceau au Palais du Luxembourg)

Films documentaires :
>> Les Marcheurs, chronique des années beurs (à 12h30)
>> Les Marches de la Liberté (à 14h)
(Salle Clemenceau au Palais du Luxembourg)

Source: Achac

« La ‘mémoire des quartiers’ n’est pas une marchandise », Libération, 30 juillet 2013

Par ALIMA BOUMEDIENNE-THIERY, SOUAD FRIKECH, HÉDI CHENCHABI, MOHAMED BEN SAÏD, MOHAMMED OUADDANE Du collectif Egalité des droits – Justice pour tous (tes)

Depuis plus de trente ans, les «quartiers» font l’objet d’un traitement négatif qui alimente en préjugés l’opinion publique : ce serait des «zones de non-droit» ! C’est trop vite oublier les causes réelles des situations de grande précarité sociale et économique affectant une grande partie de ces territoires et leurs populations. C’est trop vite oublier actes et crimes racistes, les incessantes injustices et nombreuses violences policières dont sont victimes notamment les jeunes. C’est ne pas comprendre le sens des révoltes urbaines cycliques ou les revendications des marches successives pour l’égalité des droits du début des années 80. La mobilisation du collectif pour l’Egalité des droits – Justice pour tous (tes) autour de la Marche pour l’égalité ne relève pas de la commémoration. Nous n’acceptons aucun «hold-up» politique ni aucune récupération des luttes sociales menées dans et depuis les quartiers.

Dans un article publié le 28 juin dans Libération, le ministre de la Ville, François Lamy, souligne les vertus salutaires du «pouvoir de la mémoire» pour «nos quartiers populaires» et leurs habitants. Un groupe «d’experts» dont les compétences sur les dynamiques urbaines laissent sceptiques – labellisé «Autorité indépendante» et animé par Pascal Blanchard (historien du fait colonial) – vient d’être désigné juste avant les vacances d’été pour remettre son rapport à l’automne ! Le ministre propose que «les souvenirs et les analyses des habitants, c’est-à-dire des premiers concernés, soient considérés à la hauteur de leur valeur comme le fondement préalable à l’élaboration du renouvellement urbain, et comme un levier d’affirmation de ces habitants et de leur pouvoir d’agir». Le ministre semble découvrir que la mémoire peut être un moyen de combattre les discriminations dont sont victimes les habitants des territoires de la rénovation urbaine. C’est par un programme à vocation nationale qu’il prétend redonner de la dignité à tous ces exclus de la «chronologie nationale». Vu les délais, un tel programme national ne pourra que s’approprier les réflexions et les expériences que les acteurs de terrain ont accumulées depuis plus de trente ans.

C’est donc avec stupéfaction que nous constatons que le ministre – contredisant d’emblée les ambitions démocratiques qu’il proclame haut et fort – peut écarter les procédures de consultation élargie et de collégialité de décisions démocratiques de base. Un projet ayant pour finalité de s’attaquer aux «fondements du renouvellement urbain» ne peut pas ressembler à une opération de marketing. L’enjeu politique posé par la «mémoire des quartiers» n’est pas une marchandise qui se monnaye au gré des échéances de l’agenda gouvernemental, que celui-ci soit électoral ou non. Les décisions et les principes avancés par le ministre peuvent être louables sur le fond, mais nous contestons la méthode choisie pour annoncer cette nouvelle «révolution» dans nos quartiers ! Depuis des décennies, des milliers d’acteurs associatifs et culturels, militants ou non, et nombre d’acteurs institutionnels, relais (dont l’Acsé, l’ex-Fasild…) et élus des collectivités locales, sont engagés sur le terrain pour faire face aux multiples situations d’inégalités et de discriminations.

Sans sous-estimer la dimension culturelle, il est important de rappeler que les solutions qui doivent être apportées sont avant tout d’ordre social, économique et politique. Un travail sur les représentations et les identités est voué à l’échec s’il ne s’accompagne pas d’une transformation des conditions sociales, culturelles et économiques d’existence des individus et des groupes. Ce que réclament les «habitants des quartiers» de manière permanente – dans les urnes et les révoltes -, ce sont des réponses claires et concrètes aux situations d’inégalités et de discriminations qui ne se réduisent pas aux logiques du «1 %» ! Nous ne voulons pas que des «experts» confisquent la parole des habitants des quartiers en parlant à la place de ceux qui sont directement concernés et impliqués.

Aucune politique publique durable ne pourra voir le jour sans une réelle consultation directe et démocratique. Nous sommes favorables à un travail de mémoire et d’histoire critique et permanent donnant les clés d’analyse et d’action pour lutter contre les inégalités et encourager l’émancipation des citoyens. Bien que peu relayées par les médias – et face au contexte de fragilisation politique et économique de l’intervention sociale -, nombre d’associations n’ont pas attendu l’aval des pouvoirs publics pour se fédérer, mutualiser et valoriser leurs expériences y compris dans le champ de la «mémoire». Elles constituent une force collective vigilante et soucieuse d’articuler le local et le global. Nous refusons toute démarche fondée sur une expertise extérieure à sens unique ou sur du prêt à penser. Une politique publique digne de ce nom doit favoriser les actions d’intérêt général contre toutes pratiques individualistes et/ou clientélistes !

François Lamy, « Dans les quartiers populaires, le pouvoir de mémoire », Libération, 27 juin 2013.

Par FRANÇOIS LAMY Ministre délégué à la Ville

Parmi les 27 décisions du Comité interministériel des villes du 19 février, le gouvernement a décidé de conduire un programme national sur la mémoire collective dans les quartiers populaires. Les initiatives locales visant à recueillir la mémoire des habitants ont jusqu’à présent été souvent menées dans le cadre des opérations de rénovation urbaine, et pour être très clair, lorsqu’on a détruit des immeubles. En guise de thérapie préparatoire à la reconstruction de ce qui constituait pour beaucoup le quartier de leur enfance, entretiens et expositions locales ont constitué des archives contemporaines.

Ce que je veux désormais, c’est que les souvenirs et les analyses des habitants, c’est-à-dire des premiers concernés, soient considérés à la hauteur de leur valeur, comme le fondement préalable à l’élaboration du renouvellement urbain, et comme un levier d’affirmation de ces habitants et de leur pouvoir d’agir.

A la peur et aux crispations identitaires, quelles que soient les idéologies qui les inspirent, la République oppose la reconnaissance des mémoires individuelles, la richesse des parcours de vie qui construisent et font évoluer la société française dans son ensemble.

Les habitants des quartiers populaires méritent que notre pays tout entier connaisse leurs histoires individuelles et collectives, et porte sur eux un regard différent, affranchi des représentations stéréotypées et négatives dont on les abreuve chaque jour. Les plus jeunes générations, qui ont grandi dans ces quartiers, ont besoin de s’approprier le passé pour construire leur chemin personnel, émancipé du poids de l’histoire, pour inventer leur avenir et participer avec confiance à celui de notre pays.

La République doit soutenir les acteurs de l’éducation, de la politique de la ville, les médiateurs culturels, les associations d’habitants, dans le recueil de cette mémoire vivante avec les habitants, pour donner aux enfants de France les moyens d’inscrire précisément leur famille, leur lieu de vie, leurs souvenirs, dans la chronologie nationale. Ainsi, nous remettrons en lumière ce qui fait notre histoire commune, notre «vivre ensemble».

Pour cela, un programme sur la mémoire des quartiers populaires vient d’être lancé par le ministère de la Ville, sous l’autorité indépendante d’un collectif de chercheurs, d’associations et d’urbanistes animé par l’historien Pascal Blanchard. Il aura pour mission de valoriser les initiatives déjà entreprises, de les mettre à la disposition du grand public, et de les compléter, notamment par une tournée nationale sur l’histoire locale dans les quartiers populaires.

Ce programme concernera tous les quartiers en rénovation urbaine, pour que demain les traces du passé soient partie intégrante de notre patrimoine commun. L’inscription de la mémoire comme outil d’élaboration des futurs «contrats de ville» et des prochains programmes de rénovation urbaine sera d’autre part contractualisée sous la forme du «1% mémoire», sur le modèle du «1% artistique».

L’histoire des deux conflits mondiaux, de la colonisation et de l’émancipation des peuples, l’histoire industrielle et des crises économiques du XXe siècle ainsi que l’histoire culturelle et artistique de notre pays seront placées en regard des mémoires locales et familiales dans les quartiers populaires.

Trente ans après la Marche pour l’égalité et contre le racisme, une génération de militants pour la dignité des habitants va rappeler ses combats et faire le lien avec tous ceux qui depuis des années poursuivent sur le terrain, sous d’autres formes, la mobilisation pour l’égalité. Alors que le gouvernement s’est engagé dans une réforme de la politique de la ville et des politiques d’intégration, la mémoire a le pouvoir de remobiliser les consciences pour faire reculer les fractures urbaines et sociales.

Parce qu’elle s’oppose à l’invisibilité sociale et qu’elle raconte une histoire de la France contemporaine, la mémoire des habitants des quartiers populaires est un vrai levier contre les discriminations et pour l’égalité des territoires et des citoyens.

Source: Libération.