« La Marche vue par… Olivier Gourmet », Bondy Blog, 21 novembre 2013

LA MARCHE. L’acteur belge incarne dans le film de Nabil Ben Yadir le Père Christophe Dubois, un prêtre. L’homme d’Eglise accompagne les jeunes des Minguettes dans leur marche et est largement inspiré du Père Christian Delorme.

Où étiez-vous en 1983 ?

En 1983 je commençais ma carrière de comédien en Belgique. Je rentrais au Conservatoire. Ce fameux « ete meurtrier de 83″ je m’en rappelle très bien. Les informations relayaient très bien ces événements. En Belgique nous sommes très intéressés par la France. On a été plus longtemps Français que Belges historiquement. On regardait ce qu’il se passait en France.

Quels souvenirs avez-vous de la Marche pour l’égalité et contre le racisme ?

La marche j’en ai entendu parler quand ça a commencé à être relayé. Pas au début, il n’y a pas eu tout de suite de retentissement médiatique. Mais à 20 ans je ne faisais pas forcément attention je ne vivais pas dans un contexte raciste, c’était plutôt même l’inverse. Je me sentais moins impliqué que j’aurais du l’être à ce moment-là.

Comment êtes-vous arrivé sur le film ?

Nabil (Ben Yadir, le réalisateur) m’a appelé un jour, me disant qu’il écrivait un scénario qui s’appelle « La Marche ». Je dis que je vois. Il me dit « Lis et je te propose de faire le rôle du Père, qui était Christian Delorme. Même si là c’est une fiction, il ne voulait pas coller au plus près des carcasses physiques des personnages mais surtout être proche de leur discours et de ce qui les avait animés plutôt que de faire un copier-coller physique de ce qu’ils étaient. Ce n’est pas l’important du film. Le plus important c’est le discours, ce n’était pas une reconstitution. J’ai lu le scénario et j’ai été sensible à cette histoire. D’une part le film rend hommage à ces personnes qui ont eu un élan fraternel, d’amour et de non-violence, une bonne réponse à ce qui se passait à ce moment-là. D’autre part, je pense que depuis 30 ans on a pas évolué. A l’époque, il y avait moins de clivages entre les religions. Aujourd’hui on n’accepte plus l’autre. 30 ans après il y a ce devoir de mémoire. On ne peut changer cette société que grâce aux plus jeunes.

Pour vous la situation des quartiers populaires a-t-elle empiré ?

Quand on voit les émeutes de 2005, c’était il y a 8 ans. Il suffit d’une petite étincelle pour que ça s’enflamme. Évidemment on a rien résolu. On a continué à parquer des gens dans des cités sans plus s’occuper d’eux et les intégrer. On crée des associations qui sont plus de la récupération politique et concrètement on ne fait rien.

Pour préparer ce rôle vous êtes vous documenté, avez-vous rencontré le Père Delorme ou avez-vous pris le parti de faire une interprétation personnelle ?

J’ai vu le Père Delorme dans les images d’archives mais pour moi le discours, qui était présent dans le scénario de Nabil, était plus important. En regardant les images d’archives je trouvais le père Delorme d’une une grande humilité. J’ai découvert un monsieur qui s’est mis au service des marcheurs. Il est toujours en retrait. Pas pour se désolidariser mais pour laisser ces jeunes faire. Il les a aidés à trouver des logements, pour l’intendance mais il s’est surtout mis au service de la parole des marcheurs, de leur discours et leurs récriminations.L’important c’était que ces jeunes s’expriment, pas un curé. Même si mon personnage dans le film se met un peu plus en avant et parle plus. Mon personnage parle trop parfois.

Vous avez rencontré les vrais marcheurs ?

Oui quand on est venus tourner à Lyon, ils étaient tous là Place Bellecour. Je ne les avais pas rencontré avant. Je leur ai dit « Voilà on vous a dépossédé de votre marche en 1983, c’est à vous de nous déposséder du film. »

L’élan commémoratif est fort, avec de nombreux films et livres qui sortent, vous le voyez d’un bon œil ?

Oui si ce n’est pas récupéré. L’essentiel c’est la transmission. Plus on en fera mieux ce sera. Je viens d’un cinéma très militant où l’on parle du quotidien, des petites gens, beaucoup moins grand public. J’adore les films grand public. C’est formidable quand on arrive à rassembler le plus grand nombre et qu’il y a un vrai sujet de fond. Le film a cette envergure. Les jeunes y seront plus facilement sensibles.

Propos recueillis par Faïza Zerouala

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Claire Diao, « La Marche en couleur », Bondy Blog, 12 novembre 2013

L’acteur et réalisateur belge, Nabil Ben Yadir, signe un film ‘historique’ sur l’événement qui a marqué une génération : La marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983.  Dans les salles à partir du 27 novembre.

De jeunes « immigrés » tombent lors d’altercations racistes. Le Front national gagne les municipales d’une ville de moins de 50 000 habitants. La Gauche est au pouvoir. Une association SOS sensibilise les citoyens. Non, ce scénario ne date pas de 2013, mais de 1983. À l’époque, le président s’appelait déjà François (Mitterand). La ville d’extrême droite s’appelait Dreux (28). La plus jeune victime de crime raciste, Toufik Ouannès, avait 9 ans et demi. Et l’association SOS Avenir Minguettes (69) initiait une marche pacifique, un an avant la création de SOS Racisme (75).

Vous souhaitez vous rafraîchir la mémoire ? Allez voir La Marche et savourez les images d’archives de la Une et Antenne 2. Les plateaux télés où Renaud déconne avec Gainsbourg et où Drucker embrasse Coluche, les pubs Malabar et les destructions de tours, les buts de Platini et la victoire de Noah.

Entre archives et fiction, La Marche nous propulse dans une époque oubliée : les blousons Ellesse et Fila, les pulls en laine à motif, les walkmans à K7, les cabines téléphoniques à pièces, le franc. Mais n’oublie pas de nous rappeler les faits. Ceux qui ont fait qu’un jour Mohamed (Tewfik Jellab équivalent du vrai Toumi Djaïdja), victime d’un tir policier, a décidé d’organiser avec son association SOS Avenir Minguettes une marche pacifique à travers la France pour lutter contre le racisme et pour l’égalité.

Pour recontextualiser le climat de l’époque, Nabil Ben Yadir s’appuie sur l’entourage des marcheurs : les parents, inquiets (mais fiers, comme le père de Farid), les racistes, les sympathisants, les récalcitrants, les curieux, les contestataires. Les renseignements généraux aussi, qui s’intéressèrent de près à cette Marche qui débuta avec 25 personnes à Marseille et s’acheva avec plus de 100 000 personnes à Paris. La presse, également, absente sur la route, mais oppressante à l’arrivée. Et le groupe, surtout, qui présente le panel des intérêts générés par cette initiative : ceux qui la font par détermination (Mohamed, Kheira, Christian), par amitié (Farid et René), par curiosité (Monia), par solidarité (Yazid, Claire), par amour aussi (Sylvain).

Certes le réalisateur Nabil Ben Yadir a fait le choix de s’inspirer librement des faits réels : les personnages ne portent pas les noms des vrais marcheurs, ils sont au nombre de dix alors qu’ils étaient trente-deux et certaines situations (comme la croix gammée) sont inspirées d’événements ayant eu lieu avant la Marche (le 30 mai 1980 à Bondy sur la personne de Mohamed Messaoudi, 19 ans).

Mais ce cinéaste belge – connu pour son film à succès Les Barons avec, déjà, l’acteur Nader Boussandel (Yazid dans le film) – a su insuffler une distance intéressante par rapport à l’Histoire. La Marche fait rire, beaucoup (notamment grâce à Farid interprété par M’Barek Belkouk ou Jamel Debbouze), émeut, révolte aussi (par des archives brutes de sens), mais n’oublie pas d’être avant tout une œuvre cinématographique faite de ressorts scénaristiques et de choix de mise en scène. Pour ceux qui regrettent que l’ambiance raciste de l’époque paraisse diminuée par la bonne humeur de ce groupe, rappelons qu’il s’agissait d’une bande de jeunes naïfs et humanistes de 20 ans qui se sont rendus visibles à une époque où la société française leur demandait l’inverse.

Tourné en 35mm entre Marseille, Lyon et Paris, financé à force d’acharnement par un producteur né après la Marche (Hugo Selignac) sur la base d’un scénario que la scénariste Nadia Lakhdar avait passé dix ans à proposer, La Marche est un pavé dans la mare de l’Histoire occultée qui fait mouche par ses thématiques encore tristement d’actualité.

Source: Bondy Blog

Faïza Zerouala, « Avant la marche », Bondy Blog, 6 novembre 2013

C’est de la banlieue lyonnaise, à Venissieux et plus précisément dans le quartier résidentiel des Minguettes que l’idée « d’une longue marche » a émergé en 1983. Partie d’une poignée d’hommes à Marseille le 15 octobre, la Marche pour l’égalité et contre le racisme a rapidement pris de l’ampleur, et le 3 décembre, ce sont près de 100 000 marcheurs qui défileront dans la capitale.

Le 21 mars 1983, la police intervient dans la tour n°10 des Minguettes, dans la banlieue lyonnaise. Deux affaires sans rapport l’une avec l’autre, dont la juxtaposition va faire croire à une « attaque policière » coordonnée. Le quartier va s’enflammer. La première est relative à un cambriolage. Des objets volés dans un magasin de fourrures seraient entreposés dans la tour. Trois cents habitants, mères de famille comprises, se sont rassemblés pour protester contre ce qui est vécu comme intrusion policière. Parallèlement, un jeune est contrôlé en bas d’une tour. Les policiers l’emmènent près de la voiture pour procéder au relevé de son identité. Les habitants pensent qu’on l’emmène au poste.

La coïncidence des deux interventions de routine crée une atmosphère délétère. Les policiers sont victimes de jets de pierres et de barres de fer. Le préfet de police Bernard Grasset retire les agents en place, sous les critiques de la presse. Il est accusé de « laisser le territoire aux voyous, alors qu’il s’agit d’un repli stratégique » selon le sociologue Abdellali Hajjat, auteur de La Marche pour l’égalité et contre le racisme, (Éditions Amsterdam).

Une manifestation se tient devant l’Hôtel de ville de Vénissieux pour protester contre les exactions policières. Plusieurs jeunes de Monmousseau, un sous-quartier des Minguettes, entament une grève de la faim le 28 mars 1983 pour obtenir une commission d’enquête sur l’action de la police dans les quartiers, le droit au logement et au travail. Toumi Djaïdja est parmi eux, soutenu par le père Christian Delorme et le pasteur Jean Costil, futurs marcheurs, tous les deux liés à la Cimade et engagés en faveur des immigrés. C’est une manière de « désarmer symboliquement la police ». Mieux, cette action pacifique permet aux jeunes de sortir de l’image de délinquants et empêche l’intervention de la police dans un local où ils font la grève de la faim jusqu’au 7 avril.

Le père Delorme met en place des contacts directs avec le cabinet de Pierre Mauroy, alors Premier ministre. Des réunions sont organisées à la préfecture du Rhône entre mars et avril avec les jeunes, dont certains sont invités à Matignon et à l’Élysée. Le Premier ministre s’engage auprès des grévistes à créer « un comité communal de prévention », sans tenir compte de leurs autres revendications. Ces premières actions citoyennes conduisent les jeunes, devenus des interlocuteurs légitimes, à créer le 27 avril l’association SOS avenir Minguettes présidé par Toumi Djaïdja. Dans ses statuts, reproduits dans l’ouvrage d’Abdellali Hajjat, on découvre, entre autres, la demande de « reconnaissance à part entière des droits des jeunes Immigrés et Français et une juste application des lois civiles et pénales françaises » et la volonté de « faire prendre en charge la réhabilitation et le désenclavement des divers quartiers des Minguettes par les habitants eux-mêmes pour laquelle « l’association cherchera à faciliter l’insertion sociale et professionnelle des jeunes par la recherche et la création d’emplois à durée limitée ».

Alors que l’association existe depuis 3 mois, la relation entre les jeunes et la police n’est toujours pas apaisée. Pire, elle atteint un point de tension paroxystique dans la nuit du 19 au 20 juin. Toumi Djaïdja sort de chez lui, un soir de ramadan, après la rupture du jeûne. Il voit un adolescent de 12, 13 ans se faire mordre par un chien policier. Spontanément le leader associatif intervient. « Le chien poursuit le jeune et à un moment donné se retourne. Pris de panique le policier se retourne et tire une balle. Toumi, touché à l’abdomen, est grièvement blessé » , relate Abdellali Hajjat. Le maître-chien Patrick Besnard poursuivait une voiture qui faisait un rodéo dans la cité.

Sur l’incident même, les versions divergent. Le policier assure avoir agi en état de légitime défense et dit « s’être retrouvé isolé et entouré par une trentaine de personnes puis pris à partie et frappé à l’aide d’une barre de fer. Le coup serait parti accidentellement ». Le policier prend la fuite, Toumi Djaïdja alors inconscient est hospitalisé. La presse relaie l’affaire en prenant soin d’opter pour la version policière.

Toumi Djaïdja survit, fait rare dans ce genre d’affaires, ce qui lui confère immédiatement une aura. Il dépose plainte pour « tentative d’homicide volontaire et non-assistance à personne en danger ». L’incident suscite un fort émoi aux Min-guettes. À tel point que le préfet de police Bernard Grasset réduit la présence policière dans le quartier afin d’éviter toute escalade de la violence. Le président de SOS avenir Minguettes est sommé, par des coups de fil anonymes, de retirer sa plainte. Dans un contexte où les crimes racistes se multiplient, les menaces ainsi que les versions contradictoires données sur son accident sont vécues comme des injustices motivées par le racisme, l’un des axes de lutte de SOS avenir Minguettes.

Les conditions d’une marche pacifique sont réunies en vue, rappelle Abdellali Hajjat,  « d’interpeller le gouvernement pour qu’il mène une politique favorable aux étrangers et aux banlieues ». « Le gouvernement bloque, poursuit-il, car il élabore un calcul électoral. S’il mène une politique en faveur des immigrés et des quartiers populaires, il risque de faire monter le FN, ce vote étant lié à une xénophobie populaire. C’est faux sociologiquement, car c’est un vote flottant. Les futurs marcheurs entendent prouver grâce à la médiatisation, grâce à des débats que le gouvernement peut avoir les coudées franches sans avoir peur du contrecoup électoral. »

De fait, le discours se veut assez général, le moins clivant possible. Au départ il s’agit d’une « marche pour l’égalité ». Le premier appel officiel est diffusé sur le plateau du Larzac le 1er août auprès de manifestants antinucléaire. À la lecture de ce tract, les associations de soutien aux immigrés, parties prenantes dans l’organisation de l’événement, ne comprennent pas pourquoi la lutte contre le racisme n’est pas évoquée. La mention « contre le racisme » est alors ajoutée à l’intitulé officiel de la marche.

Un groupe de marcheurs permanents est désigné, Toumi Djaïdja inclus. Christian Delorme et Jean Costil activent les réseaux de la Cimade pour solliciter des comités d’accueil qui les hébergeront durant les différentes étapes. Le tracé, qui ignore l’ouest de la France, correspond à la localisation des réseaux militants. Les marcheurs prennent le départ de Marseille le 15 octobre. Ils sont 17. Une trentaine de personnes les soutiennent. Certaines associations d’immigrés doutent de cette initiative. Les Renseignements généraux qualifient la marche de « projet chimérique ». Ils sont sceptiques quant à sa capacité à mobiliser. Cent mille marcheurs les contrediront le 3 décembre 1983 à Paris.

Source: Bondy Blog