« La Marche est restée sans voie », Libération, 28 novembre 2013

L’élan commémoratif sur le trentième anniversaire de la Marche des Beurs est surprenant, pour ne pas dire suspect. Pourquoi un événement oublié par la plupart des Français fait-il son retour dans l’agenda politique ? La commémoration n’est pas à rejeter, elle est essentielle si elle ne néglige pas de légitimer des dispositions institutionnelles en capacité de lui donner sens. En revanche, si ce rituel en reste à une opération de communication, il relève au mieux du marketing politique, au pire de l’instrumentalisation de la mémoire. Or, les acteurs associatifs héritiers du mouvement beur des années 80 ne s’y sont pas trompés : «Rapt sur la mémoire !» ont clamé certains.

On ne peut que s’étonner du décalage entre l’effet d’annonce gouvernemental d’un grand appel à projets pour ce trentième anniversaire et la dispersion des initiatives sur le terrain, la plupart d’une facture aussi médiocre que la farce belge de Jamel Debbouze (et de Nabil Ben Yadir) sur la Marche. «C’est une commémoration pour culs-de-jatte et quelques entrepreneurs de mémoire !» tranche l’un des principaux acteurs des luttes de l’immigration depuis le début des années 80. Ces militants qui ont poursuivi la Marche de 1983 à 2013 n’ont pour la plupart même pas été invités à la fête. Ils sont pourtant les vrais répondants d’un patrimoine politique des quartiers populaires. Faut-il en conclure que la commémoration s’est coupée d’une mémoire vivante pour ne plus célébrer qu’une fiction médiatique sans acteurs à la seule gloire de la République compatissante envers tous ses enfants ?

Certes, dans un contexte de démobilisation du peuple de gauche, les calculs politiciens sont de mise, mais c’est aller un peu vite en besogne que d’accorder foi à une «complotite» sur le dos du militantisme des banlieues. Tous les combats pour une cause qui semble perdue ont tendance à se crisper sur le sens de leur expérience, ce qui entraîne parfois des replis groupusculaires qui ne facilitent pas le partage de la mémoire. Le refus des amalgames et de toute forme d’instrumentalisation est une constante du radicalisme politique des quartiers populaires. Déjà,dans les années 80, avant de prendre le maquis pour organiser la résistance contre SOS Racisme et la récupération de la Marche, les premières mouvances associatives des héritiers de l’immigration ont affirmé leur autonomie contre le Parti communiste, les travailleurs sociaux et tous ceux qu’ils appelaient «gratteurs de misère» ou «Jésus de banlieue».

C’était le jour de l’arrivée de la Marche à Paris : «Alors, on a gagné !» me dit une jeune femme, militante des premières heures du mouvement des banlieues. Dans sa voix, un ton ironique, et elle ajouta : «Jamais, je ne laisserai un curé jouer le premier rôle à notre place ! [1]» Elle a ensuite poursuivi son combat qui l’a amené à déserter le camp de gauche pour rejoindre les rangs de la droite. D’autres sont allés plus loin dans le ressentiment. D’autres, encore plus nombreux,ont dérivé. Grandeur et misère des destins militants en un combat douteux contre le mépris social.

A la différence d’autres causes, après trente ans de mobilisation en banlieue, aucune trame durable ne semble se dessiner, aucune histoire cumulative, seul un cycle constant de l’éternel retour à la précarité. Sans doute parce que malgré leur grande visibilité, l’histoire des héritiers de l’immigration n’intéresse pas grand monde – sinon un antiracisme médiatique qui se croit autorisé à se faire la voix des sans-voix. Et c’est ce paradoxe qui fait que les principaux concernés n’ont aucune prise sur leur relation conflictuelle avec la République. Aussi, plutôt qu’une OPA publique sur la mémoire des banlieues qui serait orchestrée par un cynisme politique de gauche, le vrai problème est-il le mépris social : la méconnaissance crasse et la naïveté criminelle d’une France de la diversité qui s’invente de nouveaux étrangers de l’intérieur pour ne pas remettre en cause ses certitudes identitaires. Comment raconter l’histoire de la longue marche des quartiers populaires en quête de dignité, dès lors que les principaux acteurs et vecteurs de récits légitimes ont été dévalués au point d’être oubliés ?Dès lors aussi que cette occultation est couverte par des récits alternatifs qui ne cessent pas de redécouvrir cette histoire, comme si elle venait juste de commencer. Pour les militants de l’immigration, la Marche pour l’égalité et contre le racisme avait d’abord un sens politique. Si cet événement fondateur a pu rendre justice à l’histoire des oubliés de l’histoire, c’est que la visibilité du mouvement a permis d’enrichir l’espace public d’une dimension multiethnique. Une nouvelle identité politique devient alors possible en même temps qu’une nouvelle manière de se dire citoyen français. C’est tout l’impensé de l’héritage de la Marche que d’avoir négligé cette dimension politique essentielle qui articule l’exigence d’égalité à la lutte contre les discriminations ethniques. Cette ambition politique dans le droit fil d’une passion française pour l’égalité s’est vite heurtée aux limites d’un imaginaire démocratique étriqué. L’ascension des Beurs sur la scène publique fut aussi rapide et soudaine que leur disparition. Dès 1985, le moralisme l’emporte sur la politique avec l’association SOS Racisme qui lance une OPA médiatique sur l’héritage de la Marche. Tandis que les Beurs aspirent à la reconnaissance comme sujets de droit, l’antiracisme médiatique les réduit à un regard franco-français aussi compatissant que misérabiliste.

Trente ans plus tard,nous n’avons guère avancé. Il faut réitérer l’enjeu essentiel d’une République de la diversité qui est de faire avancer l’égalité en se mobilisant contre les discriminations sociales et ethno-raciales (2).

Tout le malentendu de l’antiracisme, c’est d’entretenir l’idéal d’un humanisme de l’universel abstrait contre les dérives xénophobes de la société civile qui n’est pourtant pas seule en cause, loin de là ! Car, même si elle est travaillée par des courants nauséabonds, la société française est en avance sur la cité politique par la diversité qui la constitue. C’est donc en rester à une politique d’opinion aussi symbolique que dangereuse que de hurler au loup sans engager la responsabilité de l’Etat à travers ses institutions, l’Etat garant de l’égalité des conditions et du modèle d’intégration qu’il est urgent de réformer.

Cela fait plus de trente ans que la diversité se conjugue à la discrimination, que la différence n’est reconnue qu’en termes d’inégalités du point de vue des droits au travail, au logement,à l’éducation, à la protection sociale ou à la sécurité. S’il est urgent qu’une «belle et haute voix» s’élève contre le racisme, il est tout aussi urgent de faire une piqûre de rappel à la République sur l’exigence d’égalité, comme l’avait fait la seconde Marche -Convergence 1984 pour l’égalité – dans son texte d’appel avec des mots qui pourraient faire écho à l’actualité : «La gauche ne semble pas mesurer l’importance de ce qui est en train de se passer. Prise dans la gestion […] entre l’égalité des droits et le maintien de l’injustice, elle paraît ne jamais choisir. Ceux qui la soutiennent ne peuvent donc se mobiliser autour d’un choix clair ni opposer une voix forte au discours de la peur.»

(1) Le prêtre Christian Delorme, porte-parole de la Marche. (2) C’est ce que nous avons proposé avec Olivier Noël au sein du groupe de travail «Faire société : pour une égalité réelle» dans le cadre interministériel d’une refondation de la politique d’intégration.

Ahmed BOUBEKER

La Marche est restée sans voie – Libération

AHMED BOUBEKER

28 NOVEMBRE 2013 À 17:06

La Marche est restée sans voie (Stefano Rossetto)

Libération,fr

L’élan commémoratif sur le trentième anniversaire de la Marche des Beurs est surprenant, pour ne pas dire suspect. Pourquoi un événement oublié par la plupart des Français fait-il son retour dans l’agenda politique ? La commémoration n’est pas à rejeter, elle est essentielle si elle ne néglige pas de légitimer des dispositions institutionnelles en capacité de lui donner sens. En revanche, si ce rituel en reste à une opération de communication, il relève au mieux du marketing politique, au pire de l’instrumentalisation de la mémoire. Or, les acteurs associatifs héritiers du mouvement beur des années 80 ne s’y sont pas trompés : «Rapt sur la mémoire !» ont clamé certains.

On ne peut que s’étonner du décalage entre l’effet d’annonce gouvernemental d’un grand appel à projets pour ce trentième anniversaire et la dispersion des initiatives sur le terrain, la plupart d’une facture aussi médiocre que la farce belge de Jamel Debbouze (et de Nabil Ben Yadir) sur la Marche. «C’est une commémoration pour culs-de-jatte et quelques entrepreneurs de mémoire !» tranche l’un des principaux acteurs des luttes de l’immigration depuis le début des années 80. Ces militants qui ont poursuivi la Marche de 1983 à 2013 n’ont pour la plupart même pas été invités à la fête. Ils sont pourtant les vrais répondants d’un patrimoine politique des quartiers populaires. Faut-il en conclure que la commémoration s’est coupée d’une mémoire vivante pour ne plus célébrer qu’une fiction médiatique sans acteurs à la seule gloire de la République compatissante envers tous ses enfants ?

Certes, dans un contexte de démobilisation du peuple de gauche, les calculs politiciens sont de mise, mais c’est aller un peu vite en besogne que d’accorder foi à une «complotite» sur le dos du militantisme des banlieues. Tous les combats pour une cause qui semble perdue ont tendance à se crisper sur le sens de leur expérience, ce qui entraîne parfois des replis groupusculaires qui ne facilitent pas le partage de la mémoire. Le refus des amalgames et de toute forme d’instrumentalisation est une constante du radicalisme politique des quartiers populaires. Déjà,dans les années 80, avant de prendre le maquis pour organiser la résistance contre SOS Racisme et la récupération de la Marche, les premières mouvances associatives des héritiers de l’immigration ont affirmé leur autonomie contre le Parti communiste, les travailleurs sociaux et tous ceux qu’ils appelaient «gratteurs de misère» ou «Jésus de banlieue».

C’était le jour de l’arrivée de la Marche à Paris : «Alors, on a gagné !» me dit une jeune femme, militante des premières heures du mouvement des banlieues. Dans sa voix, un ton ironique, et elle ajouta : «Jamais, je ne laisserai un curé jouer le premier rôle à notre place ! [1]» Elle a ensuite poursuivi son combat qui l’a amené à déserter le camp de gauche pour rejoindre les rangs de la droite. D’autres sont allés plus loin dans le ressentiment. D’autres, encore plus nombreux,ont dérivé. Grandeur et misère des destins militants en un combat douteux contre le mépris social.

A la différence d’autres causes, après trente ans de mobilisation en banlieue, aucune trame durable ne semble se dessiner, aucune histoire cumulative, seul un cycle constant de l’éternel retour à la précarité. Sans doute parce que malgré leur grande visibilité, l’histoire des héritiers de l’immigration n’intéresse pas grand monde – sinon un antiracisme médiatique qui se croit autorisé à se faire la voix des sans-voix. Et c’est ce paradoxe qui fait que les principaux concernés n’ont aucune prise sur leur relation conflictuelle avec la République. Aussi, plutôt qu’une OPA publique sur la mémoire des banlieues qui serait orchestrée par un cynisme politique de gauche, le vrai problème est-il le mépris social : la méconnaissance crasse et la naïveté criminelle d’une France de la diversité qui s’invente de nouveaux étrangers de l’intérieur pour ne pas remettre en cause ses certitudes identitaires. Comment raconter l’histoire de la longue marche des quartiers populaires en quête de dignité, dès lors que les principaux acteurs et vecteurs de récits légitimes ont été dévalués au point d’être oubliés ?Dès lors aussi que cette occultation est couverte par des récits alternatifs qui ne cessent pas de redécouvrir cette histoire, comme si elle venait juste de commencer. Pour les militants de l’immigration, la Marche pour l’égalité et contre le racisme avait d’abord un sens politique. Si cet événement fondateur a pu rendre justice à l’histoire des oubliés de l’histoire, c’est que la visibilité du mouvement a permis d’enrichir l’espace public d’une dimension multiethnique. Une nouvelle identité politique devient alors possible en même temps qu’une nouvelle manière de se dire citoyen français. C’est tout l’impensé de l’héritage de la Marche que d’avoir négligé cette dimension politique essentielle qui articule l’exigence d’égalité à la lutte contre les discriminations ethniques. Cette ambition politique dans le droit fil d’une passion française pour l’égalité s’est vite heurtée aux limites d’un imaginaire démocratique étriqué. L’ascension des Beurs sur la scène publique fut aussi rapide et soudaine que leur disparition. Dès 1985, le moralisme l’emporte sur la politique avec l’association SOS Racisme qui lance une OPA médiatique sur l’héritage de la Marche. Tandis que les Beurs aspirent à la reconnaissance comme sujets de droit, l’antiracisme médiatique les réduit à un regard franco-français aussi compatissant que misérabiliste.

Trente ans plus tard,nous n’avons guère avancé. Il faut réitérer l’enjeu essentiel d’une République de la diversité qui est de faire avancer l’égalité en se mobilisant contre les discriminations sociales et ethno-raciales (2).

Tout le malentendu de l’antiracisme, c’est d’entretenir l’idéal d’un humanisme de l’universel abstrait contre les dérives xénophobes de la société civile qui n’est pourtant pas seule en cause, loin de là ! Car, même si elle est travaillée par des courants nauséabonds, la société française est en avance sur la cité politique par la diversité qui la constitue. C’est donc en rester à une politique d’opinion aussi symbolique que dangereuse que de hurler au loup sans engager la responsabilité de l’Etat à travers ses institutions, l’Etat garant de l’égalité des conditions et du modèle d’intégration qu’il est urgent de réformer.

Cela fait plus de trente ans que la diversité se conjugue à la discrimination, que la différence n’est reconnue qu’en termes d’inégalités du point de vue des droits au travail, au logement,à l’éducation, à la protection sociale ou à la sécurité. S’il est urgent qu’une «belle et haute voix» s’élève contre le racisme, il est tout aussi urgent de faire une piqûre de rappel à la République sur l’exigence d’égalité, comme l’avait fait la seconde Marche -Convergence 1984 pour l’égalité – dans son texte d’appel avec des mots qui pourraient faire écho à l’actualité : «La gauche ne semble pas mesurer l’importance de ce qui est en train de se passer. Prise dans la gestion […] entre l’égalité des droits et le maintien de l’injustice, elle paraît ne jamais choisir. Ceux qui la soutiennent ne peuvent donc se mobiliser autour d’un choix clair ni opposer une voix forte au discours de la peur.»

(1) Le prêtre Christian Delorme, porte-parole de la Marche. (2) C’est ce que nous avons proposé avec Olivier Noël au sein du groupe de travail «Faire société : pour une égalité réelle» dans le cadre interministériel d’une refondation de la politique d’intégration.

Ahmed BOUBEKER

Source: ici

Colloque « Histoire et mémoire de la Marche pour l’égalité et contre le racisme », Nanterre, 4-5 décembre 2013

En passant

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Programme du colloque

« Histoire et mémoire de la Marche

pour l’égalité et contre le racisme »

Mercredi 4 décembre 2013, Salle des conférences, bâtiment B

Université Paris Ouest Nanterre la Défense (RER A – Station Nanterre Université)

Entrée libre dans la limite des places disponibles

9h Accueil des participants

9h30 Ouverture

Abdellali HAJJAT (Univ. Paris-Ouest)
Ghislaine GLASSON DESCHAUMES (Labex Les passés dans le présent)

Valérie Tesnière (BDIC)

10h Session 1 : « La Marche dans l’espace des mobilisations »

Présidence : Bernard LACROIX (Univ. Paris-Ouest)

Foued NASRI (Sciences Po Paris) : « Le ‘collectif Rhône-Alpes’ : la tentative de construction d’un espace de représentation à l’échelle locale et nationale (1983-1985) »

Victor COLLET (Univ. Paris-Ouest) : « Entre critique et soutien : la participation ambivalente du comité Gutenberg (Nanterre) à la Marche pour l’égalité des droits et contre le racisme de 1983 »

Vincent GAY (Univ. d’Evry) : « Sur le mouvement beur et les travailleurs immigrés »

Abderahmen MOUMEN (Univ. de Perpignan) : « Participation et mobilisation des ‘enfants de harkis’ à travers la Marche pour l’égalité et contre le racisme »

13h Déjeuner
14h30 Session 2 : « La Marche et le champ politique »

Présidence : Bernard PUDAL (Univ. Paris-Ouest)

Abdellali HAJJAT (Univ. Paris-Ouest) : « La gauche de gouvernement et la Marche »

Angéline ESCAFRÉ-DUBLET (INED) : « Faire génération. Le rôle des artistes et l’écho culturel donné à la Marche »

Table-ronde en présence d’Ahmed BOUBEKER (Univ. de Saint-Étienne, modérateur), Christian DELORME, Djamel ATALLAH, Farid L’HAOUA (anciens marcheurs), Jean BLOCQUAUX (ancien membre de cabinet du secrétariat d’Etat chargé des immigrés), Kaïssa TITOUS (comité parisien d’accueil de la Marche), Zouina MEDDOUR (Femmes d’ici et d’ailleurs).

Jeudi 5 décembre 2013, Salle des conférences, bâtiment F (3e ét. – s.358)

Université Paris Ouest Nanterre la Défense (RER A – Station Nanterre Université)

Entrée libre dans la limite des places disponibles

9h Accueil des participants
9h30 Session 3 : La « génération de la Marche » et la société française

Présidence : Michelle ZANCARINI-FOURNEL (Univ. Lyon 1)

Ahmed BOUBEKER (Univ. Saint-Étienne) : « La Marche et l’avènement d’un espace public multiculturel ? »

Stéphane BEAUD (ENS Ulm) : « La génération sociale des ‘Beurs’ : des outsiders frappant à la porte du ‘club France’ »

Éric MARLIÈRE (Univ. Lille) : « Les héritiers des quartiers populaires : trois décennies depuis la ‘marche’ entre émeutes urbaines et désillusion politique »

Adèle MOMMÉJA (Univ. Paris-Ouest) : « Gérer l’héritage de la Marche pour l’égalité : les leaders associatifs entre distance et proximité à la ‘jeunesse issue de l’immigration’ »

13h Déjeuner
14h30 Session 4 : « La mémoire de la Marche »

Présidence : Marie-Claire Lavabre (ISP)

Farid TAALBA (Écho des Cités/BDIC) : « Transmission de la mémoire des luttes : itinéraire d’un militant de l’immigration »

Franck VEYRON (BDIC) : « Sauvegarder les archives des luttes de l’immigration et des habitants des quartiers populaires »

Table-ronde en présence de Nicolas BEAU (ex-journaliste au Monde), Nabil BEN YADIR (réalisateur de La Marche, sous réserve), Tarik KAWTARI (Écho des cités) et Louisa ZANOUN (Génériques).

17h30 Conclusion

Ahmed BOUBEKER (Univ. Saint-Étienne)

« 1984 : la Marche pour l’Égalité et l’antifascisme radical », La Horde, 15 octobre 2013

À l’occasion des trente ans de la Marche pour l’Égalité, voici un extrait de « Comme un Indien métropolitain », aux éditions No Pasaran (un ouvrage qui retrace l’histoire de l’antifascisme des années 1984-1992) qui revient sur les liens étroits entre les luttes de l’immigration de cette époque et les Scalp (Sections Carrément anti-Le Pen), groupes fondateurs de l’antifascisme radical contemporain dont nous nous réclamons.

Le combat pour l’égalité des droits et la citoyenneté a été un des plus significatifs de la lutte antifasciste. Le développement des forces d’extrême droite a conduit à une légitimation politique et idéologique du racisme, de la xénophobie et des lois discriminatoires ; on ne peut évidemment réduire à la seule extrême droite ces idées et pratiques. Cela se traduit en effet dans le quotidien par une augmentation des passages à l’acte (insultes, harcèlements…) qui peuvent aller jusqu’à l’assassinat.

Pour les Scalp (Section Carrément Anti-Le Pen), la solidarité avec les immigrés était donc un engagement naturel. Avant l’arrivée des jeunes issus du rock alternatif, les militant-e-s antifas radicaux de la fin des années 1970 sont souvent issus des nombreuses luttes autour des immigrés (foyers Sonacotra, lutte des OS dans les usines, lutte des sans-papiers des années 1972-1974), avec une jeunesse immigrée engagée dans la lutte contre les expulsions, contre les violences policières, notamment au travers du mouvement Rock against Police, et enfin dans les facultés autour des étudiants étrangers… Pour les scalpeuses et scalpeurs de la génération Mitterrand, la Marche des Beurs en 1983 et ensuite Convergence 84 pour l’égalité en novembre ont été des événements fondateurs. Les manifs antifas se font dorénavant au son des slogans « Première, deuxième, troisième générations, nous sommes tous des enfants d’immigrés. »

Pendant que les discours de Le Pen sont relayés par les médias et légitiment les agissements des Dupont Lajoie, les enfants des immigrés qui ont « reconstruit la France » sortent au grand jour. En 1981, le pouvoir de gauche avait procédé à des régularisations. En 1984, changement de décor, les premières mesures restrictives voient le jour (limitation du regroupement familial, développement de centres de rétention). On ne peut que souligner la concomitance du changement politique au niveau économique et social et du changement qui concerne l’immigration et l’insécurité. Pierre Bourdieu écrit à ce sujet : « il y a deux façons de mentir, l’une de gauche, l’autre de droite. La gauche transforme les problèmes politiques en problèmes moraux. Quand un pouvoir politique fait de la morale et non plus de la politique, c’est suspect : pas de prêchi-prêcha, il faut transformer les conditions économiques et sociales. » (in Chroniques métissées, Ahmed Boubeker et Nicolas Beau Ed. A. Moreau, 1986).

Tout cela s’inscrit dans un climat difficile. Les crispations entre communautés sont de plus en plus fréquentes dans les quartiers, et des incidents graves qui se déroulent lors d’une grève des ouvriers OS immigrés à Talbot-Poissy en 1983-1984 sont pour le moins révélateurs de ce racisme ambiant. La « maîtrise » (c’est-à-dire l’encadrement), liée au syndicat CSL (Confédération des Syndicats Libres), elle-même proche des idées de droite extrême, s’en prend aux Maghrébins avec une haine féroce : « Au four, à la Seine ». Dans les cités, les jeunes sont pris pour cible par des beaufs qui tirent à la carabine et se justifient en invoquant le bruit et la chaleur… Racisme, violences policières et discriminations ont donc été les soubassements des deux grandes marches de 1983 et 1984. Ces dernières soulèvent un enthousiasme extraordinaire tant d’un point de vue humain, avec le concept d’égalité des droits, l’idée de la multiculturalité/interculturalité, que politique avec la volonté d’auto-organisation de la deuxième génération et le foisonnement de centaines d’associations. Pour ne prendre qu’un exemple, c’est après le passage des marches en octobre 1985 que se crée à Lille le collectif de mobilisation contre les centres de rétention, qui regroupe de nombreuses associations et individus, dont les militants antifas, et qui place son action sur les contrôles d’identité au faciès, les rapports entre police et justice, le suivi des procès par rapport aux expulsions…

À l’arrivée de Convergence 84 pour l’Égalité, on voit poindre dans le cortège des calicots avec une main jaune portant : « SOS Racisme » « Touche pas à mon pote ». Pilotée par le Parti socialiste, cette association bénéficie d’un énorme soutien médiatique et politique. Telle une mante religieuse, elle étouffe tout le vivier associatif et assourdit les revendications politiques au profit de grandes déclarations antiracistes. SOS est la championne des concerts géants (avec parfois dans le service d’ordre des éléments peu fréquentables pour une association qui se veut championne de la lutte antifasciste)… Pour répondre à SOS Racisme, le Scalp transforme la petite main en poing rageur qui dit : « Si tu touches à mon pote… » Bien évidemment, cette opération politique n’est pas le fruit du hasard, mais participe bien de ce que le pouvoir socialiste compte mettre en avant dans la lutte anti-Front national. SOS gomme toutes les aspérités pour présenter une France unie sous les couleurs d’un antiracisme moralisateur : disparues les luttes des sans-papiers (SOS Racisme ne participe qu’épisodiquement aux différents mouvements de sans-papiers), enterrées les revendications sur la fermeture des centres de rétention (SOS est adepte des quotas et d’une gestion rigoureuse des flux migratoires), envolées les luttes contre les lois sécuritaires (SOS veut réconcilier la police avec les jeunes), etc. En mars 1987, dans RÉFLEXes n°6, un des membres des Jeunes Arabes de Lyon et sa Banlieue (JALB) résume bien l’action de cette association : « Nous sommes très réticents par rapport aux grandes messes antiracistes. L’unité, c’est du flanc…. SOS ne veut pas se mobiliser sur les expulsions car il ne veut pas se mouiller par rapport à la délinquance, sur le code de la nationalité, oui. SOS fait le tri des cas défendables et ceux qui ne le sont pas. »

Face au rouleau compresseur médiatique, les associations autonomes ont beaucoup de mal à trouver un espace politique pour faire exister leur concept d’égalité des droits et de citoyenneté. La Marche de 1985, la troisième, est un échec. SOS Racisme fait son tour de France en scooters et une troisième entité, France Plus, vient ajouter son grain de sable avec pour mot d’ordre : « Tous aux urnes, inscrivez-vous sur les listes électorales. »

Source: La Horde

Colloque « L’héritage de la Marche pour l’Égalité et contre le Racisme de 1983 ou les épreuves d’une affirmation publique de la diversité culturelle », Université de Lorraine (Metz), 12-13 novembre 2013

En passant

Programme (téléchargeable ici)

Journée du Mardi 12 novembre 2013

Lieu : Amphi Pilâtre, UFR Sciences Humaines et Arts

Campus Saulcy, Université de Lorraine

09 h 30 – accueil des participants et allocution officielles

  • Présentation du colloque par Ahmed Boubeker et Piero Galloro

Table ronde 1. Présidence Ahmed Boubeker – La marche pour l’égalité et les luttes de l’immigration

10 h 00 : Foued Nasri, CERI IEP Paris, Zaâma d’Banlieue et la Marche ou la pluralité des scènes locales au sein de l’agglomération lyonnaise.

10 h 30 : Abdellali Hajjat, Paris 10, La marche et les générations de lutte en banlieue

11 h 00 : Yoshimi Tanabe, Paris Nord/13 Travail de mémoire autour des luttes de l’immigration postcoloniale

11 h 30 : Boualam Azahoum, Université de Saint-Etienne et Chadia Arab, Université d’Angers, D’une génération à l’autre de l’immigration, de la question des jeunes à celle des chibani.

12 h 00 : discussion avec la salle

13 h 00 : Déjeuner

Lieu : Grand Salon de l’Hôtel de Ville de Metz

Table ronde 2. Présidence Piero Galloro – Médiatisation, espace public et dimension multiculturelle

15 h 00 : Ahmed Boubeker, Université Saint Etienne. La marche et le traitement médiatique de l’immigration et des banlieues

15 h 30 : Louisa Zanoun, association Génériques, La presse associative et la Marche pour l’égalité et contre le racisme : l’exemple de Sans Frontière

16 h 00 : Alain Battegay, CNRS, L’accès des beurs à l’espace public : la dimension multiculturelle.

16 h 30 : Mogniss Hamed Abdallah, journaliste. La dimension multiculturelle à l’épreuve des luttes urbaines. L’expérience de l’agence IM’média.

17 h 00 : Discussion avec la salle

18 h 00 : Fin des activités scientifiques de la journée

20 h 00 : Activité théâtrale et table ronde : Lieu : Grand Salon de l’Hôtel de Ville de Metz

Journée du 13 novembre 2013

Lieu : Grand Salon de l’Hôtel de Ville de Metz

09 h 30 : accueil des participants

Table ronde 3. Présidence Piero Galloro – L’héritage de la marche dans l’histoire culturelle française.

10 h 00 : Dr Nadia Kiwan, MCF Etudes Francophones, Université d’Aberdeen, Ecosse, Diversité ou exemplarité ? La Fédération Nationale Mosaïc et l’héritage de la Marche des Beurs

10 h 30 : Samia Langar, Lyon II, l’héritage de la marche pour l’égalité et contre le racisme et la question éducative

11 h 00 : Vincent Ferry. Laboratoire 2L2S, La marche pour l’égalité et l’action sociale et culturelle en Lorraine

11 h 30 : Eric Marlière. Université de Lille 3. Trente années d’émeutes.

12 h 00 : discussion avec la salle

13 h 00 : Déjeuner

Lieu : Grand Salon de l’Hôtel de Ville de Metz

Table ronde 4. Présidence Ahmed Boubeker, L’héritage de la marche, vue d’ailleurs, d’ici et de là-bas

15 h 00 : Farid Lhaoua. Témoignage d’un marcheur 30 années après

15 h 30 : Serge M’boukou, Université de Lorraine, Les anamorphoses culturelles

16 h 00 : Benoit Goetz, Université de Lorraine, Que pourrait-vouloir dire habiter pour les Arabes en France du point de vue philosophique ?

16 h 30 : Mohamed Charef, Université d’Agadir, Marche en France et prise de conscience au Maroc

17 h 00 : Discussion avec la salle

18 h 00 : Fin des activités scientifiques de la journée

20 h 00 : Activité théâtrale et table ronde

Lieu : Grand Salon de l’Hôtel de Ville de Metz

Sylvia Zappi, « Les « beurs », acte III », Le Monde, 11 octobre 2013

Les premiers pensaient être simplement de passage, ils ont subi leur destin d’opprimés. Les deuxièmes ont dû faire face à l’ignorance et s’imposer pour rester. Pour les troisièmes, ils sont d’ici, c’est comme une évidence, mais subissent toujours des discriminations. Trois générations d’immigrés et d’enfants d’immigrés maghrébins cohabitent désormais dans la société française. Parfois quatre.

Depuis la Marche pour l’égalité de l’automne 1983, le chemin parcouru semble énorme. Pour la première fois, des jeunes issus de l’immigration donnaient de la voix pour dénoncer le racisme et demander l’égalité. Qu’en reste-t-il, trente ans plus tard ? En suivant une famille sur trois générations, du grand-père à la petite-fille, on mesure l’évolution du sort fait à ces « étranges étrangers » et celle de leur perception par la société française. Une société qui, en dépit de l’égalité proclamée, porte encore sur eux un regard empreint d’ambivalence.

MAIN-D’ŒUVRE BON MARCHÉ

Quand les premiers arrivent dans la France des années 1950, rien n’est fait pour les accueillir. Au lendemain de la guerre, l’industrie a besoin de main-d’oeuvre bon marché. Elle la trouve dans son empire colonial. Ces hommes dans la force de l’âge ont débarqué, fuyant la misère, d’Algérie ou du Maroc. Ce sont souvent des Bédouins, des paysans, appelés à travailler dans les mines et la sidérurgie. Comme ceux-là, Djilani Kaki arrive en 1956 de Biskra, une région d’oasis dans les hauteurs des monts du Zab, à 400 kilomètres d’Alger. Il vivait avec les siens dans la palmeraie, aux portes du désert, loin de la ville. Pour lui, les Français sont les colons. Méprisants, voire violents. Il revient au pays pour la guerre d’indépendance, puis repart en France en 1960. Durant huit ans, il fait des allers et retours et envoie chaque mois un mandat à sa femme, Takia, qui l’attend avec son fils, M’hamed. Il vit seul dans le bidonville de Sartrouville (Yvelines), un amas de taule et de briques où il fait froid et humide, au bout des champs de patates.

LE RÊVE DU RETOUR

En 1968, il fait enfin venir sa femme et son fils, âgé de 8 ans. Djilani travaille de l’aube à la nuit tombée dans une déchetterie de Villeneuve-la-Garenne où il décharge des camions. Il parle peu, et comprend mal cette femme qui veut travailler, ce petit grandi loin de lui. Son rêve est de rentrer au pays, où il construit « sa » maison. Sa femme fait des ménages. Souvent, elle met en garde ses enfants contre les Français, « après tout ce qu’ils nous ont fait… » Mais de leurs souffrances, des humiliations qu’ils subissent quotidiennement, ils ne parlent pas.

Pour eux, l’immigration n’est qu’une parenthèse destinée à améliorer leur situation, amasser un pécule pour faire construire une maison au bled avant de rentrer. C’est pour ce rêve qu’ils endurent les « sales bicots », les nuits sans chauffage, la boue dès qu’il pleut et ce robinet que la mairie refuse de déplacer, même si les enfants risquent leur vie en traversant la route nationale chaque fois qu’ils sont de corvée d’eau. « Dans cette France, on n’était pas chez nous, donc on ne réclamait rien », se souvient Mehdi Lallaoui. Le réalisateur, auteur notamment d’une série de documentaires sur l’immigration (Un siècle d’immigration en France, 1997), poursuit : « C’est le rêve du retour sur la terre natale qui leur a fait tenir l’exil, confrontés au racisme brut au quotidien. » Même si ce retour est repoussé après la fin de la scolarité des enfants, puis après la retraite. « La perspective d’une immigration temporaire a été une forme de protection face à la somme des difficultés auxquelles ces immigrés devaient faire face. Comme ils ne devaient pas rester, ils n’ont pas posé leurs marques », ajoute la sociologue Emmanuelle Santelli, chercheuse au centre Max-Weber de l’université de Lyon et à l’Institut national d’études démographiques (INED). Djilani repartira en Algérie en 1984, Takia restera auprès de ses fils.

IMPLACABLE DESTIN SCOLAIRE

C’est avec ces « fils de », cette génération arrivée très jeune ou née sur le sol français, que tout bascule. Les pouvoirs publics ne s’attendaient pas à ce que ces Maghrébins restent et fassent venir leur famille. Pourtant, les enfants d’immigrés représentaient, dans les années 1970, environ 12 % de la population française, dont 28 % d’origine maghrébine, estime l’enquête « Trajectoires et origines » 2008, réalisée conjointement par l’INED et l’Insee. « Les autorités se sont retrouvées face à un processus de peuplement qu’elles n’avaient pas anticipé. Dans les années 1970, l’immigré est un travailleur, un ouvrier défini par son espace de travail : l’usine ou la mine. Des femmes et des enfants, on ne parle pas. Ils sont déjà là mais ils n’entrent pas encore dans les représentations collectives », explique Patrick Simon, sociodémographe à l’INED.

M’hamed Kaki se souvient de cette période où « il fallait raser les murs, ne pas se faire attraper par la police parce qu’elle faisait peur ». L’école, fréquentée par les seuls enfants du bidonville (maghrébins et gitans), ne laissait pas beaucoup d’espoir. « En CP, l’instituteur, un ancien d’Algérie, nous frappait avec une trique en nous traitant de « têtes de béton ». On en sortait tous fracassés », explique le quinquagénaire. Son destin scolaire sera, comme celui de beaucoup de ses copains, émaillé d’échecs et d’humiliations. « Au collège, notre classe était dans un préfabriqué, à côté des bâtiments en dur où étudiaient les « vrais » élèves. Nous, on savait qu’on allait à la casse. »

RACISME QUOTIDIEN

Orienté en 4e préprofessionnelle, puis en CAP de maçonnerie, il sort à 15 ans du système scolaire et va travailler comme couvreur. Là, il est confronté au racisme quotidien des ouvriers blancs : « Le mec avec qui je bossais ne m’appelait jamais par mon nom. Il disait « Eh, toi ! » pour ne pas prononcer mon prénom. » M’hamed ne supporte pas, se bagarre, démissionne et galère dans d’autres petits boulots, jusqu’à ce job de veilleur de nuit à la fac de Nanterre. C’est là qu’il va se fabriquer son éducation culturelle, à travers des rencontres, des cours du soir, le théâtre et un acharnement qui lui fera passer l’examen spécial d’entrée à l’université, puis une licence et un DEA de sociologie. Il est aujourd’hui cadre territorial.

Comme lui, ils sont quelques-uns à s’en sortir. Mais la plupart ont eu un destin de fils et de filles d’ouvriers. Quand ils arrivent sur le marché du travail, les emplois d’ouvriers se raréfient. Les usines et les mines ferment et leur peu de qualification est dévaluée.

Leurs parents quittent les cités de transit pour s’installer en HLM au moment où la petite classe moyenne française en sort, accédant en masse à la propriété grâce au crédit pas cher. Le climat se fait encore plus violent : pas un mois sans qu’un crime raciste défraye la chronique. « Notre présence était insupportable pour certains. Les policiers et les beaufs avaient la gâchette facile. Quand on était contrôlé, il fallait montrer sa carte de séjour et ses fiches de paie », se souvient M’hamed Kaki.

LE TEMPS DE LA FRANCE « MULTICULTI »

A Vénissieux (Rhône), dans la cité des Minguettes, les premières émeutes opposent les jeunes aux forces de l’ordre. Toumi Djaidja se fait tirer dessus. C’est lui qui lancera, en 1983, l’idée de la Marche pour l’égalité, que l’on appellera très vite « Marche des beurs ». Départ de Marseille le 15 octobre, avec un cortège qui compte quelques dizaines de personnes. Deux mois plus tard, ils sont 100 000 à défiler à Paris pour dénoncer le racisme : finie l’image du vieux, isolé dans son foyer Sonacotra, la France découvre ses enfants d’immigrés, keffieh autour du cou et coiffure à la James Brown ou Angela Davis. La Marche va devenir la métaphore de ce que vit toute une génération : ils sont d’ici et clament qu’ils vont y rester.

Pour ces jeunes issus de l’immigration, c’est une renaissance : ils peuvent s’inventer un avenir et découvrent une France plus ouverte qu’ils ne l’imaginaient. Ceux qui ont milité à cette époque se souviennent : « Tout d’un coup, on pouvait exister, on investissait l’espace public. On revendiquait notre part de Français », assure M’hamed Kaki. « Ce fut le moment de la visibilité de toute une génération, et de la diversité de la société française », souligne Saïd Bouamama, sociologue à l’association Intervention, formation, action et recherche (IFAR). « C’est un horizon de reconnaissance qui s’ouvrait. Et c’est aussi une France nouvelle qui apparaissait, jeune et métissée. Même si cela n’a rien changé dans les quartiers, c’est un acquis fondamental », renchérit Ahmed Boubeker, professeur de sociologie à l’université de Saint-Etienne. La génération qu’on a appelée « beur » explose alors : elle investit les associations, la culture, apparaît pour la première fois à la télévision et dans la littérature. La France se découvre multiculturelle et ses immigrés deviennent eux aussi des acteurs. Cela ne va pas durer.

Lire l’entretien : « Les discriminations ethniques excluent davantage en France qu’en Allemagne »

LA MONTÉE DU FRONT NATIONAL

La parenthèse de cette France « multiculti », qui semble prendre en compte d’autres manières de trouver sa place dans la société, se referme assez vite. Face à la montée du Front national aux élections municipales de 1984, la gauche revient sur ses promesses de droit de vote des étrangers aux élections locales et d’abolition de la « double peine », cette mesure selon laquelle un étranger condamné est également expulsé du territoire une fois sa peine purgée. « Plutôt que de prendre acte que la question immigrée était d’abord sociale – la pauvreté l’articulant à l’origine -, la gauche a pensé qu’on pouvait régler la question avec un discours d’intégration par la réussite », note le sociologue Saïd Bouamama. A partir des années 2000, avec le retour de la droite au pouvoir, le discours se durcit encore, soulignent tous les acteurs. La méfiance vis-à-vis des politiques et des institutions s’installe. « D’une vision où c’est à l’Etat qu’il incombe de créer les conditions d’une bonne intégration, on est passé à un constat d’échec et à la désignation des immigrés comme responsables de cet échec », remarque Abdellali Hajjat, maître de conférences en sciences politiques à l’université de Nanterre.

Aïssa Kaki témoigne de cette ambiguïté. Fille de M’hamed, petite-fille de Djilani et Takia, la jeune femme de 23 ans, apprentie comédienne, se sent « complètement » française. Et quand on lui parle d’égalité, elle répond qu’elle a les mêmes problèmes qu’un jeune Français habitant en banlieue, les mêmes galères pour trouver un logement, un emploi. « On ne trouve pas notre place, on n’est pas entendus », explique-t-elle simplement. Mais elle sent aussi les préjugés que suscitent sa peau mate, ses cheveux frisés et son nom : « Il y a toujours cette petite question sur mes origines. Je ne comprends pas pourquoi on me demande d’où je viens alors que je suis née à Argenteuil ! », dit-elle de sa voix déterminée. Elle sent bien le raidissement de la société française mais préfère l’ignorer. « Dans cette crise qui dure, j’ai l’impression qu’on essaie de mettre l’accent sur les origines. Mais ce sont les autres qui veulent me coller une étiquette. Moi, je m’en fiche ! », lance-t-elle. Elle voit son histoire familiale comme « une richesse ». « Quand je vois ma grand-mère et mon père, je n’arrive pas à me plaindre. Ils ont eu tellement de courage. Aujourd’hui, ils sont fiers de moi », dit la jeune femme, qui a obtenu une bourse de la Fondation France Télévisions.

DES ORIGINES QUI FONT ÉCRAN

Aïssa tourne avec la troupe de l’école Miroir, à Epinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis), où elle étudie désormais. Après avoir passé deux ans au prestigieux cours Simon, à Paris, elle a préféré intégrer ce lieu qui promeut les talents « issus de la diversité culturelle et sociale des quartiers populaires ». « J’avais besoin de quelque chose qui me ressemble plus », glisse la jeune femme, qui assure qu’elle sera « au même niveau qu’une comédienne parisienne ». Une manière pudique de dire qu’il n’est pas facile de se faire une place quand les origines font écran.

Pourtant, Aïssa semble aussi se détacher de l’histoire familiale. Ou tout du moins affirmer son rapport à la société française d’une manière moins douloureuse. Quand son père avoue encore avoir « l’impression d’être un indigène », persuadé qu’il n’est pas assez reconnu sur son lieu de travail ou comme acteur politique dans sa ville, elle répond qu’elle est fière de lui, mais que les combats de son père ne sont plus les siens : « Je reviens d’une tournée à Berlin, et là-bas j’étais française, tout simplement. » A ses yeux, il faut juste que « les jeunes de banlieue aillent là où on ne les attend pas et y excellent ». Père et fille donnent un aperçu de ce que ressentent ces héritiers de l’immigration : les contradictions existent dans leurs regards comme dans celui que la France porte sur eux. « Il y a dans la société française un mouvement de flux et de reflux où rien n’est définitivement acquis. Plus il y a de gains vers l’égalité, plus il y a de secteurs qui se crispent », résume Mogniss Hamed Abdallah, journaliste et cofondateur de l’agence de presse IM’média, spécialisée dans l’immigration et les cultures urbaines.

REJET ET DISCRIMINATIONS

En ce début de XXIe siècle, l’immigration a donc diffusé dans toutes les strates de la société. Le visage de la France a continué à se transformer, accueillant plus d’immigrés, d’origines plus diverses, Afrique subsaharienne, Turquie ou Chine. Il n’y a désormais pas un secteur professionnel ou artistique qui n’ait inclus des noms à consonance arabe. Mais dans le même temps, la paupérisation et la relégation spatiale que subissent les banlieues sont des fractures vécues de plein fouet. De plus, depuis les attentats du 11-Septembre et le regain du terrorisme islamiste, un climat de suspicion collective semble s’être installé. L’actualité internationale présente l’islam comme un danger et, désormais, nombreux sont les Français qui le regardent comme tel. Comme le note le sociologue Stéphane Beaud, « le club France s’est rétréci ». « La société française est dans cette tension entre sa réalité multiculturelle et la tentation du repli national qui construit les difficultés d’adaptation des immigrés et focalise sur la menace supposée de l’islam », renchérit le sociodémographe Patrick Simon. Deux phénomènes témoignent douloureusement de cette crispation : le rejet des musulmans et les discriminations raciales.

Une barrière à l’embauche s’est confirmée dans les bassins d’emploi : les jeunes sont pénalisés au faciès ou lorsqu’ils portent un nom à consonance étrangère. « Alors que, pour eux, il va de soi qu’ils veulent vivre dans la société française, ils continuent d’être renvoyés à leur origine. Des décennies après, on recueille toujours, à travers leur histoire, des épisodes discriminatoires envers eux-mêmes ou leurs proches », témoigne la sociologue Emmanuelle Santelli.

« SOCIÉTÉ RACIALISÉE »

La France fait comme si l’égalité était un acquis, puisque ce principe est affiché depuis plus de trente ans. Mais ce discours n’est plus audible tant les pratiques sont discriminatoires, particulièrement pour les plus diplômés. Selon une enquête du Bureau international du travail (2007), quatre employeurs sur cinq choisissent, à diplôme égal, un candidat d’origine métropolitaine de préférence à un candidat d’origine maghrébine ou noire. « Si les discriminations augmentent, c’est parce que, du côté des « majoritaires », des élites administratives et politiques, on a un refus de l’égalité », analyse Abdellali Hajjat. « L’égalité est perçue comme inaccessible, un privilège de certains, les autochtones « , relate Nacira Guénif, sociologue à l’université Paris-VIII. « Depuis trente ans qu’elle se répète, la structure inégalitaire s’est durcie : les jeunes d’aujourd’hui grandissent dans une société racialisée », analyse Patrick Simon. Une raison, aux yeux de ces observateurs, pour que ces jeunes descendants d’immigrés ne veuillent plus entendre parler d’intégration ou d’égalité des chances. Ils veulent qu’on leur fasse une place.

Source : Le Monde