Daniel Guerrier, « Le rendez-vous manqué et ses coulisses », décembre 2013

Il aurait peut-être fallu faire plus attention à la Marche…

Déjà trente ans de passé depuis la « Marche des beurs » de Marseille à Paris comme l’ont dénommée les journalistes au grand dam des principaux intéressés qui l’avaient,  eux, appelée « Marche pour l’égalité », comme en témoigne le tract de l’appel initiateur du 1er août 1983 signé par 4 jeunes Français d’origine maghrébine de SOS Avenir Minguettes, dont Toumi Djaidja (tout juste remis de la balle tirée dans le ventre par un policier alors qu’il tentait de défendre un jeune des crocs d’un chien policier) et par 4 membres de la CIMADE de Lyon dont Christian Delorme, prêtre et Jean Costil, pasteur, avec le soutien du MAN (Mouvement pour une alternative non-violente). Qui s’en souvenait encore avant le curieux élan de commémoration quasi officielle de ces dernières semaines, à part « ceux et celles qui marchent encore » ?

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« 1984 : la Marche pour l’Égalité et l’antifascisme radical », La Horde, 15 octobre 2013

À l’occasion des trente ans de la Marche pour l’Égalité, voici un extrait de « Comme un Indien métropolitain », aux éditions No Pasaran (un ouvrage qui retrace l’histoire de l’antifascisme des années 1984-1992) qui revient sur les liens étroits entre les luttes de l’immigration de cette époque et les Scalp (Sections Carrément anti-Le Pen), groupes fondateurs de l’antifascisme radical contemporain dont nous nous réclamons.

Le combat pour l’égalité des droits et la citoyenneté a été un des plus significatifs de la lutte antifasciste. Le développement des forces d’extrême droite a conduit à une légitimation politique et idéologique du racisme, de la xénophobie et des lois discriminatoires ; on ne peut évidemment réduire à la seule extrême droite ces idées et pratiques. Cela se traduit en effet dans le quotidien par une augmentation des passages à l’acte (insultes, harcèlements…) qui peuvent aller jusqu’à l’assassinat.

Pour les Scalp (Section Carrément Anti-Le Pen), la solidarité avec les immigrés était donc un engagement naturel. Avant l’arrivée des jeunes issus du rock alternatif, les militant-e-s antifas radicaux de la fin des années 1970 sont souvent issus des nombreuses luttes autour des immigrés (foyers Sonacotra, lutte des OS dans les usines, lutte des sans-papiers des années 1972-1974), avec une jeunesse immigrée engagée dans la lutte contre les expulsions, contre les violences policières, notamment au travers du mouvement Rock against Police, et enfin dans les facultés autour des étudiants étrangers… Pour les scalpeuses et scalpeurs de la génération Mitterrand, la Marche des Beurs en 1983 et ensuite Convergence 84 pour l’égalité en novembre ont été des événements fondateurs. Les manifs antifas se font dorénavant au son des slogans « Première, deuxième, troisième générations, nous sommes tous des enfants d’immigrés. »

Pendant que les discours de Le Pen sont relayés par les médias et légitiment les agissements des Dupont Lajoie, les enfants des immigrés qui ont « reconstruit la France » sortent au grand jour. En 1981, le pouvoir de gauche avait procédé à des régularisations. En 1984, changement de décor, les premières mesures restrictives voient le jour (limitation du regroupement familial, développement de centres de rétention). On ne peut que souligner la concomitance du changement politique au niveau économique et social et du changement qui concerne l’immigration et l’insécurité. Pierre Bourdieu écrit à ce sujet : « il y a deux façons de mentir, l’une de gauche, l’autre de droite. La gauche transforme les problèmes politiques en problèmes moraux. Quand un pouvoir politique fait de la morale et non plus de la politique, c’est suspect : pas de prêchi-prêcha, il faut transformer les conditions économiques et sociales. » (in Chroniques métissées, Ahmed Boubeker et Nicolas Beau Ed. A. Moreau, 1986).

Tout cela s’inscrit dans un climat difficile. Les crispations entre communautés sont de plus en plus fréquentes dans les quartiers, et des incidents graves qui se déroulent lors d’une grève des ouvriers OS immigrés à Talbot-Poissy en 1983-1984 sont pour le moins révélateurs de ce racisme ambiant. La « maîtrise » (c’est-à-dire l’encadrement), liée au syndicat CSL (Confédération des Syndicats Libres), elle-même proche des idées de droite extrême, s’en prend aux Maghrébins avec une haine féroce : « Au four, à la Seine ». Dans les cités, les jeunes sont pris pour cible par des beaufs qui tirent à la carabine et se justifient en invoquant le bruit et la chaleur… Racisme, violences policières et discriminations ont donc été les soubassements des deux grandes marches de 1983 et 1984. Ces dernières soulèvent un enthousiasme extraordinaire tant d’un point de vue humain, avec le concept d’égalité des droits, l’idée de la multiculturalité/interculturalité, que politique avec la volonté d’auto-organisation de la deuxième génération et le foisonnement de centaines d’associations. Pour ne prendre qu’un exemple, c’est après le passage des marches en octobre 1985 que se crée à Lille le collectif de mobilisation contre les centres de rétention, qui regroupe de nombreuses associations et individus, dont les militants antifas, et qui place son action sur les contrôles d’identité au faciès, les rapports entre police et justice, le suivi des procès par rapport aux expulsions…

À l’arrivée de Convergence 84 pour l’Égalité, on voit poindre dans le cortège des calicots avec une main jaune portant : « SOS Racisme » « Touche pas à mon pote ». Pilotée par le Parti socialiste, cette association bénéficie d’un énorme soutien médiatique et politique. Telle une mante religieuse, elle étouffe tout le vivier associatif et assourdit les revendications politiques au profit de grandes déclarations antiracistes. SOS est la championne des concerts géants (avec parfois dans le service d’ordre des éléments peu fréquentables pour une association qui se veut championne de la lutte antifasciste)… Pour répondre à SOS Racisme, le Scalp transforme la petite main en poing rageur qui dit : « Si tu touches à mon pote… » Bien évidemment, cette opération politique n’est pas le fruit du hasard, mais participe bien de ce que le pouvoir socialiste compte mettre en avant dans la lutte anti-Front national. SOS gomme toutes les aspérités pour présenter une France unie sous les couleurs d’un antiracisme moralisateur : disparues les luttes des sans-papiers (SOS Racisme ne participe qu’épisodiquement aux différents mouvements de sans-papiers), enterrées les revendications sur la fermeture des centres de rétention (SOS est adepte des quotas et d’une gestion rigoureuse des flux migratoires), envolées les luttes contre les lois sécuritaires (SOS veut réconcilier la police avec les jeunes), etc. En mars 1987, dans RÉFLEXes n°6, un des membres des Jeunes Arabes de Lyon et sa Banlieue (JALB) résume bien l’action de cette association : « Nous sommes très réticents par rapport aux grandes messes antiracistes. L’unité, c’est du flanc…. SOS ne veut pas se mobiliser sur les expulsions car il ne veut pas se mouiller par rapport à la délinquance, sur le code de la nationalité, oui. SOS fait le tri des cas défendables et ceux qui ne le sont pas. »

Face au rouleau compresseur médiatique, les associations autonomes ont beaucoup de mal à trouver un espace politique pour faire exister leur concept d’égalité des droits et de citoyenneté. La Marche de 1985, la troisième, est un échec. SOS Racisme fait son tour de France en scooters et une troisième entité, France Plus, vient ajouter son grain de sable avec pour mot d’ordre : « Tous aux urnes, inscrivez-vous sur les listes électorales. »

Source: La Horde

Albano Cordeiro, « Les jeunes Portugais et Convergence 84 pour l’Egalité – Ce qui s’est joué : Retour sur un échec », Plein Droit, n°65-66, juillet 2005

Albano Cordeiro, membre de la Coordination nationale de Convergence 84 pour l’Égalité

Convergence 84 pour l’égalité est parfois citée lorsque l’on énumère les Marches des années 80. Cela se résume à l’intitulé de cette initiative ou à ajouter une date : le 1er décembre 1984, jour où environ 30000 personnes ont défilé à Paris, avec les « rouleurs » en tête. Ces mentions extrêmement sommaires, sans entrer dans des détails, laissent supposer que cette initiative partage les caractéristiques de ces marches. La difficulté à mieux en rendre compte ne tient pas uniquement au fait qu’elle est tombée dans l’oubli. C’est aussi parce que, par ses objectifs, bien que parfaitement intégrables dans ceux du dit « mouvement beur », cette initiative tenta d’infléchir ce mouvement dans une autre direction. Parler de Convergence équivaut à revenir sur des débats internes que la littérature sur les marches évite en général d’aborder.

 

Convergence 84 pour l’égalité est parfois citée lorsque l’on énumère les Marches des années 80. Cela se résume à l’intitulé de cette initiative ou à ajouter une date : le 1er décembre 1984, jour où environ 30.000 personnes ont défilé à Paris, avec les « rouleurs » en tête. Ces mentions extrêmement sommaires, sans entrer dans des détails, laissent supposer que cette initiative  partage les caractéristiques de ces marches.

La difficulté à mieux en rendre compte ne tient pas uniquement au fait qu’elle est tombée dans l’oubli. C’est aussi parce que, par ses objectifs, bien que parfaitement intégrables dans ceux du dit « mouvement beur », cette initiative  tenta d’infléchir ce mouvement  dans une autre direction. Parler de Convergence équivaut à revenir sur des débats internes que la littérature sur les marches évite en  général d’aborder.

 Les enjeux du mouvement 

1) D’abord, cette initiative avait comme but, entre autres,  de changer l’image du mouvement « des jeunes issus de l’immigration » que la « Marche des Beurs » avait laissée : celle d’un mouvement anti-raciste porté par des jeunes d’origine algérienne, voire maghrébine, en tant que cibles de ce même racisme.

La reconnaissance de la paternité du mouvement revenant formellement « aux beurs », cela circonscrivait la thématique au racisme. A travers cette présentation des choses, c’était bien la société française qui se rachetait de l’accusation de raciste, en reconnaissant aux victimes le droit d’être porteuses du sentiment anti-raciste également présent dans la société française.

La Marche de 1983 était partie de Marseille dans l’indifférence des médias. A son départ elle affichait ses objectifs sur la banderole de front (« Marche contre le Racisme et pour l’Egalité »). L’événement qui projeta la Marche sur les devants de la scène médiatique se produisit un peu plus de deux semaines avant l’arrivée à Paris, lorsque la défenestration d’un jeune marocain du train Bordeaux-Vintimille par des jeunes militaires français, souleva  une vague d’indignation dans toute la France. Le gouvernement et le parti socialistes décidèrent d’apporter un soutien appuyé à la Marche, vue comme un symbole du rejet du racisme en France. Sollicités, récupérés, les leaders du « mouvement beur » vont s’entre-déchirer, après le défilé des 100.000 à Paris. A Paris également, le Comité des jeunes issus de l’immigration qui avait préparé et mobilisé les militants de la région parisienne, éclata dans les premiers mois de 1984.

Une des analyses faites sur la cause de cet échec est justement le fait d’avoir laissé la Marche devenir un symbole de l’anti-racisme, au détriment de l’affirmation du principe d’égalité, ce qui ouvrait la porte à la récupération, en particulier par les forces politiques au pouvoir.

Convergence 84 va essayer de mettre l’accent sur l’égalité et éviter ainsi l’étiquetage en tant que mouvement exclusivement anti-raciste. Ceci passait par le refus d’une forme de soutien qui pouvait provenir du parti socialiste alors au pouvoir. Ce soutien, si tant est qu’il se présentait, devait être discret et non-récupérateur.

2) La nécessité d’une riposte à la montée du Front national

Après quelques percées aux élections municipales de 1983, l’année 1984 est celle de la prise de conscience du danger de la montée du Front national. Une montée qui défiait directement le « mouvement beur » : celui-ci semblait bien, dans le contexte d’alors, une force issue de la société civile qui se devait de faire face à ce danger qui menaçait directement les valeurs pour lesquels il se battait.

Or, la crise du « mouvement beur » devint notoire aux Assises des jeunes issus de l’immigration à Villefranche-sur-Saône à la Pentecôte 1984, alors même que le Front national confirmait sa percée aux élections européennes de juin 1984. Déchiré, le mouvement va s’avérer incapable d’apporter une réponse. C’est en réaction à cette incapacité qu’un petit groupe issu des divisions qu’a connues le Comité des jeunes issus de l’immigration se proposa de faire une marche, prenant comme slogan de ralliement « la France est comme une mobylette. Elle marche au mélange », phrase affichée par un manifestant anonyme à la manifestation du 3 décembre 1983. D’où l’idée de parcourir la France en mobylette. Les marcheurs devinrent des « rouleurs ».

3) Le changement de la représentation de la France d’aujourd’hui.

L’accent mis sur l’idée d’ «égalité» était un point majeur. Mais Convergence se voulait aussi une démarche visant à populariser l’idée que la France était devenue un pays multi-ethnique et pluri-culturel, battant en brèche le républicanisme jacobin qui présuppose que la France est « à ses nationaux » puisque la France est et doit rester un Etat-Nation englobant des populations non-françaises pour les franciser. Au contraire, les « rouleurs » étaient les messagers d’une France appartenant à ses résidents de toutes nationalités et origines culturelles.

C’est bien de là qu’est venue l’idée de faire cinq trajets convergeant vers Paris. A chaque trajet était associée une  communauté (ou plus) de la France d’aujourd’hui: le trajet français-maghrébin, le trajet portugais, le trajet africain, asiatique, turc, etc. Ces trajets symbolisaient les diverses composantes du peuplement de la France. L’objectif était de rendre une représentation proche de la France-pays réel d’aujourd’hui et de la France de demain.

4) L’élargissement de la lutte des jeunes issus de l’immigration.

L’initiative de la marche de 83 s’inscrivait dans un conflit qui concernait au premier chef une partie de la population de France. Certes, les valeurs pour lesquelles les marcheurs se sont mobilisés étaient universelles et à ce titre l’initiative concernait bien d’autres segments de la population de France, et l’image même de la France. L’explicitation de ces valeurs pour qu’elles soient plus largement répandues et produisent des résultats politiques intéressant toute la société française, était nécessaire mais problématique.

Paradoxalement, la crise du dit « mouvement beur » allait faciliter cette diffusion de la thématique de l’égalité et de l’antiracisme auprès d’autres composantes de la population française susceptibles de s’y reconnaître et d’y adhérer. Il y avait là une suite logique à l’initiative des la « marche des beurs ». De fait, cette démarche fut aisément comprise par des militants provenant de divers horizons, peu mobilisés ou mobilisés très tardivement pour le succès de la marche de 1983.

Si Farida Belghoul, du Comité des jeunes issus de l’immigration de la région parisienne alors en pleine crise, est partante pour une nouvelle initiative en 1984, elle n’a pas réussi à réunir autour d’elle un groupe suffisamment significatif d’anciens marcheurs de 1983 et de ceux qui s’étaient mobilisés pour le succès de l’opération, comme par exemple le père Christian Delorme et le pasteur Jean Costil, et avec eux les réseaux  paroissiaux ou simplement chrétiens qu’ils avaient su stimuler en 1983. Delorme et Costil ont fait le choix de rester aux côtés de la majorité des anciens marcheurs qui, faute d’entente large entre eux, resteront en retrait de l’initiative «de Farida ».

Malgré ce handicap, Farida et le petit groupe favorable à une nouvelle initiative, réussirent à constituer une équipe et une coordination pour lancer Convergence 84. Y seront représentées des organisations déjà présentes comme soutiens dans la préparation de la manifestation du 3 décembre 1983, des militants sympathisants de la démarche du « mouvement beur », et de nouveaux apports presque absents de l’initiative précédente. C’est le cas, par exemple, des associations communautaires nationales (AMF, ATMF, UTIT, ATF, ATT[1] ). Des organisations «franco-immigrées» de solidarité et de défense des droits des étrangers, déjà présentes (MRAP, LDH)  dans la mobilisation de 1983, s’impliquèrent également.

Sont aussi présents des militants d’organisations politiques de la gauche extra-parlementaire française, des travailleurs sociaux de sensibilité de gauche et des militants anti-racistes.

Parmi ces apports, celui de militants portugais a été déterminant. Ils constituaient potentiellement des relais pour une mobilisation  plus large et plus diversifiée que celle de décembre 1983, puisqu’ils étaient insérés dans la plus importante communauté étrangère de France. Mobilisés par l’intermédiaire de deux associations franco-portugaises, le CEDEP et Centopeia[2],  ils auront un rôle important dans l’organisation de Convergence et dans la préparation des cinq trajets. José Vieira est le principal organisateur de ces cinq trajets, et il devint ainsi une des chevilles ouvrières de Convergence 84.

Une alliance objective entre deux communautés d’origine immigrée

Parmi les jeunes d’origine algérienne au premier plan lors de la marche de 1983, nombreux sont ceux qui, tout en étant socialisés en France, avaient des obstacles d’ordre psychologique à assumer l’identité française. Leurs parents et tout un peuple, celui auquel ils avaient appris à se sentir appartenants, avaient lutté et sacrifié des centaines de milliers de vies pour que leurs enfants ne soient pas français. Et si l’identité française leur était offerte, le racisme auquel ils étaient confrontés leur rappelait que même s’ils étaient prêts à la prendre et à l’assumer, il n’était pas certain que cette situation serait bien acceptée par les Français, du moins par une partie d’entre eux.

D’un autre côté, la communauté portugaise – et grâce, en partie, à l’émergence du racisme anti-maghrébin qui va la faire oublier – avait connu des circonstances exceptionnelles pour construire une « invisibilité » propice à l’objectif du maintien à long terme de leur identité collective sur le territoire français. Pour les jeunes portugais socialisés en France et au regard de cet effort gigantesque mené par les parents, la logique était de ne pas liquider sans résistance un tel acquis.

Entre la fin des années 70 et la moitié des années 80, ces deux grandes communautés du nouveau peuplement de la France issu de l’immigration étaient, en situation – au moins au plan théorique – de poser les termes d’un débat sur le dépassement de la conception centraliste, unitaire et jacobine de l’organisation sociale et politique française. Mais, comme on vient de le voir, les facteurs qui y contribuent dans chacun des deux cas sont de nature totalement différente.

Les jeunes militants portugais qui ont rejoint Convergence sont nés au Portugal dans les années cinquante et soixante. Ils ont les mêmes âges que les militants « beurs » du début des années quatre-vingts. Mais, démographiquement, ils sont relativement peu nombreux. Ceux qui se rapprochent du mouvement sont fils et filles de militants associatifs ou antifascistes, de militants de la gauche catholique, eux-mêmes ont milité dans des associations plus ou moins politisées et  des organisations catholiques, comme la JOC ou la JEC[3].

S’ils s’étaient sentis concernés par le mouvement beur, en quelque sorte, ils n’y voyaient pas bien leur place. Convergence 84 leur donnait une opportunité de s’impliquer.

Le retournement du 15 novembre 1984 : un changement d’orientation politique est opéré.

Les objectifs de Convergence pour l’égalité étaient définis dans l’Appel de l’été 84. Il y était fait référence au repli des communautés minoritaires croyant par là « défendre [leur] statut et [leur] identité » . Il y était question également de l’intolérance croissante indiquée par la montée du Front national. Mais c’est autour de l’idée de « mélange », comme fondement de la nécessité de l’égalité, que s’était créée la dynamique principale. Le slogan « vivons égaux avec nos ressemblances, quelles que soient nos différences » exprimait également cette aspiration. Ce slogan devait signifier que nous nous positionnions d’égal à égal face à l’Etat français et dans les débats de société; la logique était celle de changer la représentation de la nation française où un « pacte républicain »  ne concernerait que des citoyens-nationaux et tendrait à ne pas reconnaître la diversité culturelle du pays. L’insistence sur une necessaire « intégration », de nature culturelle, en était la démonstration.

Toutefois, à la réunion de la coordination nationale de Convergence du 15 novembre 1984, Farida Belghoul et une partie de la coordination proposèrent de donner un autre contenu à la manifestation d’arrivée à Paris le 1er décembre, et ce,  malgré les engagements de l’Appel et en dépit du fait que l’initiative avait été prise en charge par de multiples composantes et par des militants d’origines diverses. Le contenu et le message de Convergence seraient désormais l’«autodéfense des quartiers» et la dénonciation des « faux anti-racistes ».

Dans la crise qui s’en est suivie, la préparation matérielle de la manifestation de l’arrivée à Paris fut compromise et celle-ci faillit être déprogrammée. C’est devant la perspective d’un échec irrécupérable que des militants se sont mobilisés vingt-quatre heures sur vingt-quatre, à quelques jours de la date de cette manifestation. Les militants portugais ont fourni une contribution majeure pour assurer un minimum de réussite à celle-ci.

Quelle est l’origine de ce volte-face ? En fait, Farida et ses compagnons du trajet franco-maghrébin venant de Marseille, avaient subi de plein fouet les conséquences de la désaffection des réseaux les plus actifs qui avaient apporté le soutien à la Marche de 1983.

Si le trajet était à peu de choses près identique à celui de l’année précédente, cette fois en revanche, ces réseaux s’étaient peu mobilisés. Les « anti-racistes » n’ont pas fait la publicité nécessaire et les « rouleurs » s’entendront dire que « de toute façon », s’adresser aux militants anti-racistes ne valait pas la peine, puisqu’ils étaient des « convaincus ».

A la veille du défilé, Farida Belghoul a fait connaître le texte de son intervention Place de la République à Paris, terminus de la manifestation. Intitulé « Lettre aux Convaincus » – il fallait lire, naturellement « Lettre aux Cons Vaincus »  – le texte non seulement confirmait l’orientation du 15 novembre, mais il allait même au-delà, en dénonçant les « faux anti-racistes ». Alors qu’en  tout état de cause, il s’agissait d’alliés dans la lutte anti-raciste, au-delà et en dépit de tous les reproches d’engagement mou ou d’opportunisme qui pouvaient leur être adressés.

Si la plupart des militants engagés jusque-là dans l’organisation, quoiqu’en  désaccord avec la nouvelle orientation de dernière minute, participèrent à la manifestation, certains cependant n’ont pas pu cautionner le volte-face. Parmi ceux-ci, l’organisateur des trajets en province, José Vieira, qui ce jour-là resta introuvable.

Cette initiative aurait pu être le point de départ d’un travail commun entre jeunes militants associatifs maghrébins et portugais, en faveur d’une conception nouvelle de la France. A un moment historique particulièrement propice à cette « convergence », la manière dont elle s’est terminée, en a fait une occasion ratée. Par la suite, d’autres raisons aidant, comme l’entrée en jeu de SOS Racisme, la crise prolongée du mouvement beur qui ne se remettra plus, cette possibilité ne s’est plus présentée.

D’une manière plus générale, ce fut aussi une occasion perdue de valoriser la diversité du peuplement de la France et des atouts variés qu’elle apporte. Certes, il est n’est guère possible d’affirmer que le succès de Convergence aurait modifié substantiellement l’état de la société, mais le mouvement aurait pu participer à accroître la contestation de l’idéologie de « l’intégration », devenue plus difficile. L’enjeu qui consistait à faire reconnaître que les migrations du XXème siècle avaient changé significativement le peuplement de la France avec des composantes « non-françaises » d’origine, est resté irrésolu. La reconnaissance de cette nouvelle identité de la France était nécessaire pour que tous se sentent partie du même pays.

L’échec de Convergence, même s’il fut  relativement camouflé, ne pouvait pas aider  le « mouvement beur » à se relever de la crise dans laquelle il avait plongé en 1984. Le vide sera ainsi rempli par SOS Racisme qui a repris à son compte un type de «lutte anti-raciste» qui « dénonce » des «faits concrets» type «l’ascenseur en panne » et oppose un discours antithétique à celui du Front National, sans remettre en cause les représentations en cours sur la société française. Au delà de SOS Racisme, plus généralement, la «lutte anti-raciste», dont on sera témoin, conjugue un militantisme de proximité, par récupération des «leaders de quartier», le grand spectacle (les Concerts), les «fêtes interculturelles» et une valorisation béate des «valeurs de la Nation Française », la première desquelles celle d’une République généreuse vocationnée à intégrer «tous ceux qui viennent chez elle».

Le seul ouvrage existant sur cette initiative est « Convergence 84 pour l’égalité/ La ruée vers l’égalité »,  (1985, 108 p.), réalisé par un Collectif de militants actifs de Convergence 84 : Nelson Rodrigues, Josée Chapelle, Olga Najgeborn  et José Vieira. Mise en page de José Vieira. L’ouvrage rassemble les textes produits avant, pendant et après cette expérience, ainsi que des reproductions d’articles de presse.  Epuisé, l’ouvrage est disponible au CIEMI, 46, rue de Montreuil 75011 Paris : http://www.ciemi.org

Dans la vaste littérature dite « sur les Marches », nous signalons le livre « Dix ans de marche des Beurs » (Epi / Habiter, Desclée de Brouwer, 1994, 232 pp.), de Saïd Bouamama, qui aborde Convergence 84 pour l’égalité (p. 99 à 112).  Militant actif de Convergence 84, Bouamama rappelle que cette initiative s’adressait bien à la société civile plutôt qu’à l’État, et que «malgré elle» Convergence a pris l’allure d’une action «de Maghrébins pour des Maghrébins».

« Contribution à la mémoire des banlieues » (co-édition de Culture & Liberté –Ile-de-France et Edition du Volga), de Saïd Bouamama avec la collaboration de Mokhtar Djerdoubi et Hadjila Sad-Saoud, porte sur des témoignages d’acteurs du « mouvement beur ». Cet ouvrage est précieux pour évaluer l’héritage laissé dans la mémoire des débats qui ont traversé la « communauté » des militants intervenus dans les mouvements de la décennie 80.

Convergence 84 y est rarement rappelée. De la lecture on retire surtout l’idée que cette expérience est absente de la mémoire, voire refoulée, puisque les témoignages en font que rarement référence. A se demander si cette expérience fait ou non partie de la mémoire du « mouvement beur », ou s’il s’agissait d’une expérience « atypique ».

A Stephane Beaud, 21/5/09

Je reprends la conversation – pour ainsi dire- parce que je me suis aperçu d’une petite erreur (pour ne pas être exigeant), en télescopant deux événements lors de Convergence.
La rupture avec Farida se fait en réalité en deux temps. Le premier est celui donc de la coordination nationale du 15 novembre 84, où Farida annonce un changement des objectifs de Convergence  qui seraient publicisés à l’arrivée à Paris. Il y a une réaction de ma parte : une lettre que j’écris de Grenoble que je croyais se trouver dans le livre de José (Ruée vers…), mais elle n’y est pas. J’ y faisais une critique du virage de Farida.
Le clash définitif se produit à la veille (avant-veille?) de la manif de Paris. Les « marcheurs » dorment dans des aparts de l’immeuble où se trouvait alors la FASTI. Dans la nuit Farida glisse sur la porte des chambres des membres de la coordination (je n’y étais pas), le texte du Discours de la République. C’est bien ce texte  qui va provoquer la colère de José Vieira, qui ira chez lui s’enfermer jusqu’à la fin de la manifestation. De là aussi la réaction -semble-t-il immédiate- des copains maos de Badiou (dont Olga Najborn et « Leopold », c.a.d. Christian Dutertre) qui se dissocient, ainsi que d’autres membres de la coordination et marcheurs….. (ce sera avec eux qui sera créée l’Université Alternative Anti-Raciste pour l’Egalité (UAARE) qui durera environ deux ans. Dans celle-ci il n’y a pratiquement pas de maghrébins (je me rappele d’un : Mustapha Hadjarab), mais il y a d’autres gens.
Dans les jours qui suivèrent la Coordination du 15 novembre, l’exécutif de la Coordination qui travaillait au Relais de Menilmontant s’est largement disloqué du fait d’un certain désarroi qui s’est installé. On allait à un désastre. Ce sont essentiellement des copains du CEDEP, en particulier Manuel Dias et aussi Carlos Bravo, également alors président (ou Secrétaire, à voir) de la FASTI, qui sont venus donner un coup de main à temps plein pour l’organisation de la manifestation prévue, puisque dans le désorganisation qui régnait celle-ci semblait même compromise.
Il y avait un soutien de l’UTIT et de l’ATMF à Convergence ( là encore, ils ne se sentaient pas avoir eu leur place lors de la marche de 83). Après Convergence, nos rapports (entre le CEDEP et eux), s’est renforcé, d’autant plus que, le CAIF étant crée (Janvier 84) nous y participions (en devenant Président du CEDEP, fin 85, sauf erreur, je participe en personne à la direction)
Mémoire Fertile peut encore être considérée une initiative dans la foulée de Convergence, mais c’est un autre sujet.
En feuilletant le livre de José, j’ai vu une interview à Jean Pierre Worms, député socialiste d’alors. Il est un cas particulier. Je l’ai contacté au début de Convergence, ou même dans la phase de préparation-  à la suite d’une interview sur Libé ( je crois, mais presque sûr) où il défendait clairement le pluriculturalisme (en tout cas avec une vision en rupture avec l’idéologie « républicaine »). Un jour, en montant à Paris, je suis descendu à Macon (où il était député) pour le rencontrer et en effet l’idée de Convergence l’a emballé. C’est le seul appui qu’il y a eu de la part des gens du PS. Mais, je disais, c’est bien un cas particulier … JPWorms sera rapporteur auprès du Conseil de l’Europe pour rédiger la Charte européenne des langues Régionales, qui se prononce pour leur protection et reconnaissance. Le gouvernement français jusqu’à aujourd’hui n’a pas encore ratifié la Charte citée (je suis sûr, mais ce serait à vérifier) … Ceci pour dire qu’il était un peu un mouton noir…
Je rappelle le nom du chargé de mission de Georgina Dufoix pour s’occuper des marcheurs : Blocquaux.
Encore une épisode. Malgré des apparentes bonnes relations entre nous et Eric Favereau qui suivait Convergence pour Libé, ses articles se positionnaient la plupart des fois sur la vision « continuiste  » de la marche de 83 et sur le registre anti-raciste. Mais ce qui nous a énervé de la part de Libé est son parti pris pour une vision Blanc-Black-Beur-Embrassons-nous-Folleville qui devenait une caricature quasi-ludique de l’initiative Convergence.
Je connaissais le responsable de rubrique Société de Libé à l’époque, un ex-mao de Grenoble, René Boullu. J’ai eu l’occasion de le rencontrer par hasard dans un bar, je lui ai fait part de mes critiques quant à la forme dont avait été traitée Convergence dans leurs colonnes. Il m’a répondu illico : c’était une décision de section Société ( lui-même) de mettre l’accent sur le slogan « blanc-black-beur »….   sous-entendu : c’était accrocheur. On n’est pas allé plus loin.

J’ai cherché dans mon ordi actuel et je n’ai rien trouvé qui puisse apporter du nouveau par rapport à l’article publié dans la revue du GISTI. Il faudrait fouiller dans les archives papier ou dans des anciens disques durs. Si j’ai une piste, entre-temps, je ne manquerais pas de faire savoir.

Un mot encore sur le premier article que j’ai fait après Convergence pour faire connaitre le rôle des jeunes Portugais dans l’initiative. Je l’ai fait pour « Presença Portuguesa », mensuel lusophone patronné par la Diocèse de Paris et le SITI (n’existe plus, je crois).  Je l’avais intitulé  » Le rôle des jeunes issus de l’immigration portugaise dans … ». Quand je reçois le journal, le titre sorti était « Le rôle des jeunes issus de l’immigration dans …. « . Le mot « portugaise » était disparu….ce qui retirait d’emblée tout intérêt à l’article puisqu’il ne voulait pas parler, comme à l’habitude du rôle des « jeunes issus de l’immigration » (qui était et est sous-entendu « d’origine maghrébine »), mais bien des jeunes d’origine PORTUGAISE. Même un journal pour des Portugais était perméable à l’idée que si l’on parle de ce que font des  jeunes issus de l’immigration, cela ne concerne pas les Portugais.
C’est bien le fait d’avoir été témoin de la manière dont la presse, en particulier, a ignoré de façon systèmique l’apport déterminant des Portugais au projet et à la réalisation de Convergence, observation corroborée par maints contacts avec des personnes censées être au courant des mouvements qui traversaient le monde  de l ‘immigration, qui m’ont amené à écrire dans la revue Travail (publiée par l’ AEROT, de Benjamin Coriat, Catherine Levy, etc),  un article intitulé « La communauté portugaise. La plus grande communauté invisible de France » (Travail, n°7/1985).

article publié dans la revue du GISTI Plein Droit,  n° 65-66, juillet 2005, pp. 60/63.


[1] AMF, association des Marocains en France ; ATMF, association des travailleurs marocains en France (devenue depuis  association « des travailleurs maghrébins ») ; UTIT, union des  travailleurs immigrés tunisiens ; ATF, association des Tunisiens en France ; ATT, association des travailleurs turcs.

[2] CEDEP, Collectif d’études et de dynamisation de l’émigration portugaise ; Centopeia, association de jeunes d’origine portugaise.

[3] Jeunesse ouvrière catholique, Jeunesse étudiante catholique.

Source: blog Changement & Société

« La marche des Beurs: il y a 30 ans, « le Mai 68 des enfants d’immigrés », AFP, 21 juin 2013.

Paris – Le 20 juin 1983, la police tire sur un jeune des Minguettes. L’incident, qui aurait pu dégénérer en émeute dans un climat de tension vive, lance la « Marche des Beurs », acte de naissance politique des enfants d’immigrés.

La marche des Beurs: il y a 30 ans, "le Mai 68 des enfants d'immigrés"
Les « marcheurs pour l’égalite et contre le racisme » arrivent le 2 décembre 1984 à Paris

afp.com/Dominique Faget

Au début des années 80, « c’était dur d’être basané« , se rappelle Toumi Djaïdja. Président de l’association de quartier SOS Minguettes, dans la banlieue de Lyon, c’est lui qui est blessé par la police en cette veille d’été 1983.

« La tension était arrivée à un paroxysme » avec une série d’agressions racistes, de rodéos et d’affrontements avec les forces de l’ordre, poursuit-il. « L’idée de la Marche a germé pour désactiver ce cercle de violences. »

Sur fond de percée du Front national, qui a recueilli 10% des suffrages aux municipales de mars, les jeunes font aussi « une déclaration d’amour à la France« , qui découvre, éberluée, la diversité de sa jeunesse.

« C’est un peu le Mai 68 des enfants d’immigrés » décrit Abdellali Hajjat, maître de conférences en science politique, qui prépare un livre sur le sujet. « C’est la première fois qu’ils ont une audience nationale, qu’une mobilisation va les unir avec un discours positif« .

Le groupe était pourtant très divers, souligne Toumi Djaïdja: « il y avait des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, des Gaulois et des immigrés. » Un mélange « de lascars et de prêtres« , décrit avec ironie une autre marcheuse, Marilaure Mahé.

Encadrée par le père Christian Delorme et le pasteur Jean Costil, qui défendent les droits des immigrés au sein de la Cimade, les marcheurs quittent Marseille le 15 octobre dans une relative indifférence.

Un mois plus tard, la mort d’un touriste algérien tabassé et jeté d’un train par des légionnaires lui donne une nouvelle ampleur, et le cortège grossit progressivement.

D’abord intriguée et méfiante, la gauche au pouvoir prend progressivement la mesure de l’événement et dépêche des émissaires à chaque étape.

« Sur les écrans, la tête de Toumi, Djamel, Malika… »

Sept semaines et 1.000 km après leur départ, les marcheurs sont accueillis à Paris par près de 100.000 personnes. Une délégation triée sur le volet est reçue à l’Elysée par le président François Mitterrand.

« Ca a été le moment où la France a découvert que sa population avait changé« , souligne le père Delorme. Sur les écrans de télévision, il y avait la tête de Toumi, Djamel, Malika… qui apparaissaient comme des Français. »

Le chef de l’Etat annonce alors la création d’une carte de séjour de dix ans pour les immigrés. Malgré la fatigue, « c’était une émotion énorme« , « de la fierté« , se souvient Marilaure Mahé.

Pourtant, la carte de séjour « n’était pas une revendication » pour les marcheurs, souvent de nationalité française, rappelle Toumi Djaïdja.

Leur principale demande – la lutte contre les crimes racistes et contre les violences – prendra plus de temps à trouver un écho. Quatre ans plus tard seulement, « des directives sont données aux parquets pour qu’ils poursuivent les auteurs et les mettent en détention« , rappelle le père Delorme.

Parallèlement, des questions se posent sur le suivi à donner à la marche. Le noyau dur s’efface rapidement. Toumi Djaïdja, un jeune homme timide en proie à des démêlés avec la justice, ne veut pas jouer le rôle de leader.

Plus politiques, les membres des collectifs qui avaient essaimé dans toute la France pour accueillir les marcheurs tentent de prolonger l’action, mais « se déchirent rapidement sur la question du leadership« , selon le père Delorme.

Certains organisent tout de même une seconde marche un an plus tard. Avec le slogan, « la France, c’est comme une mobylette, elle fonctionne aux mélanges« , Convergence 84 rassemble près de 60.000 personnes à son arrivée.

« Le rouleau compresseur SOS Racisme »

Dans la foule, à l’insu des organisateurs, de petites mains jaunes « Touche pas à mon pote » circulent. Julien Dray, un militant socialiste passé par les réseaux trotskystes, est en train de lancer SOS Racisme avec « le soutien des plus hautes sphères du pouvoir« , selon Jean Blocquaux, à l’époque membre du cabinet de Georgina Dufoix, secrétaire d’Etat aux travailleurs immigrés.

Il en suivra une frustration profonde chez les acteurs de la marche, qui se sentent « récupérés« , « broyés » par le « rouleau compresseur SOS Racisme » et les importants moyens financiers rapidement mis à sa disposition.

« Les leaders de la marche ont créé un événement qui a marqué, mais n’ont pas donné suite« , rétorque Julien Dray, se défendant d’être « un prolongement direct » de la marche.

Ce scénario était « inévitable, on était trop jeunes, pas assez aguerris« , reconnaît Djamel Attalah, un autre marcheur historique. A l’inverse, SOS « était composé d’intellectuels habiles avec les médias« , souligne Jean Blocquaux. « Mais SOS ne s’implantera jamais au plus profond des banlieues. »

Les marcheurs retomberont eux dans l’anonymat.

Et pendant 30 ans, la situation sociale des banlieues continuera de se dégrader. Le taux de pauvreté (part des habitants vivant avec moins de 964 euros par mois) y dépasse aujourd’hui 36% et celui du chômage 22%.

Abdelaziz Chaambi, qui avait accueilli le cortège à Valence (Drôme), ne s’en remet pas. « La marche est une blessure qui ne cicatrise pas: un grand vent d’espoir s’était levé…. On y a cru, à l’époque on était tous quasiment de gauche, ils nous ont trahis… »

Toumi Djaïdja, dont les cheveux frisés ont disparu mais qui conserve son sourire serein, ne veut pas baisser les bras. Après des années de silence, il s’associe aux multiples initiatives lancées pour les 30 ans de la marche, qui culmineront fin novembre par la sortie d’un film avec Jamel Debbouze.

Pour lui, il faut qu' »on parle de la marche dans les écoles » et que les nouvelles générations s’emparent de ce « combat« . Aux jeunes, Toumi Djaïdja n’a qu’un message: « Engagez-vous ! Continuez à marcher ! »

Source: L’Express.