« Marche de 1983: on n’oublie pas, où en est-on aujourd’hui? », Blanc Mesnil, 22 février 2014

En passant

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Ceux qui marchent encore – Exposition, débat et concerts, La Bellevilloise, Paris, 7-8 décembre 2013

En passant

Ceux qui marchent encore – Exposition, débat et concerts

7 décembre 2013 à 10:30

Il y a bientôt trente ans, une marche improbable traversait la France comme une traînée de poudre, malgré l’arrière-cour des petits calculs politiciens, les tentatives de détournement et de récupération. Symboliquement, elle atteste de l’entrée des jeunes issus de l’immigration dans le paysage politique, de la France. Elle aura touché le cœur des quartiers et valorisé des jeunes vécus comme des boulets par les institutions.
La marche a marché bien au-delà du mois de décembre 83, bien au-delà des marcheurs, des manifestants, des militants venus donner un coup de main. Si trente ans après, on reparle d’elle, ce n’est pas pour la congeler dans un consensus antiraciste mou, mais pour perpétuer les traditions de luttes contre l’ordre social qui relègue définitivement nos quartiers à la périphérie du droit et de l’égalité politique. Il ne s’agit pas de faire le énième bilan d’une initiative qui s’inscrit dans une histoire qui commence bien avant 1983 et qui se perpétue jusqu’à aujourd’hui.
Il s’agit d’interroger ceux qui ont continué à marcher dans les décennies 80, 90, 2000, et jusqu’à nos jours.

On les a surnommés « les beurs », « jeunes immigrés », « musulmans » et « diversité », peu importe. Ils interrogent la société sur la relégation sociale des banlieues, et sur les discriminations toujours persistantes dans le pays.  La république a manqué son rendez-vous avec les banlieues.
Ces quartiers sont riches de multiples initiatives qui ont suscité l’espoir d’un devenir meilleur de plusieurs générations. Notre devoir est de les transmettre aux plus jeunes et a ceux qui ne savent pas afin de leur éviter des parcours piégés d’avance. A l’occasion de cette initiative nous voulons valoriser le patrimoine des luttes politiques, sociales et culturelles de ces territoires.
Les 7 et 8 décembre 2013, à la Belleviloise, en proposant deux jours de rencontres, débats et programmation culturelle autour de cette histoire collective, il s’agit de mettre en évidence les expressions contemporaines, politiques, artistiques, sociales, des acteurs des quartiers.

Au programme samedi  :
Vernissage de l’exposition « Ceux qui marchent encore… »
Rencontre/débat : « Les années immigrées »
« Les années marches »
Concert de CASEY, ROCE, PRODIGE, AL, VIRUS…

Source: La Bellevilloise

Farid Taalba, « Donner l’envie aux plus jeunes comme aux anciens d’aller à la rencontre de leur histoire », L’Humanité, 31 mai 2013.

Que reste-t-il de la Marche et des luttes trente ans après au moment où se prépare activement la célébration de son 30e anniversaire dans les coulisses ministérielles ? Comment contribuer à l’écriture de notre histoire dans un contexte où ceux qui prétendent la célébrer estiment que Jean-Marie Le Pen pose « les bonnes questions » (1). Comme si la nouvelle citoyenneté n’en était pas une.

Pour répondre à la première question, on pourrait avancer que la Marche n’est jamais arrivée à Paris le 3 décembre 1983 si ce n’est en rêve et que, parmi les rescapés de cette période, on marche et on roule toujours inlassablement. Faisons un premier constat : depuis les indépendances acquises par les anciens pays colonisés par la France, et sans que cette nouvelle situation historique n’ait entraîné la fin de l’émigration, fruit direct de la colonisation, les ressortissants de ces pays, entre-temps devenus étrangers et non plus sujets ou indigènes si ce n’est en tant que Français à l’image de ceux que l’on appelle les harkis ou des enfants d’étrangers nés sur le territoire français, ont continué à émigrer vers la métropole entraînant à leur suite l’arrivée des femmes et des enfants en nombre important.

Ces populations sont alors cantonnées dans des espaces de vie spécifiques situés aux périphéries des agglomérations urbaines ou rurales et dégradants pour la personne humaine (bidonvilles, cités de transit, camps de regroupement, hôtels meublés, garnis, foyers, HLM, voire aujourd’hui à la rue tout court ou dans les squats). Vouées aux emplois les plus précaires et pénibles, et soumises à un ensemble de discriminations persistantes et diffuses, ces populations vont malgré tout progressivement s’installer et participer à la vie sociale, politique, économique et culturelle de ce pays. Toutefois elles ne bénéficieront pas du respect et de la reconnaissance dont elles peuvent s’estimer légitimes contre une opinion publique qui continue, au-delà des clivages politiques traditionnels, de voir en elles le bouc émissaire confortable des maux rongeant l’ensemble du pays marqué par la crise économique et le chômage depuis la fin des Trente Glorieuses.

Face à cette situation, contrairement aux idées reçues, ces hommes et ces femmes, aux statuts divers et variés jusque parfois entre les membres d’une même famille, ne sont pas restés dans la passivité mais ont mené des luttes auxquelles on n’a pas accordé l’intérêt et la visibilité qu’elles auraient mérités malgré la richesse des acteurs, de leurs actes et des configurations originales dans lesquelles ils se sont impliqués. Depuis la fin des indépendances jusqu’à aujourd’hui, en passant entre autres par la grande grève générale du MTA de 1973 aux marches des années 1980, il se déroule une histoire que l’on ne peut plus tenir dans l’ombre.

Aussi, devant un tel constat replaçant la Marche comme un moment d’une chaîne d’événements liés entre eux sur une longue période, nous avons décidé de créer l’association l’Écho des cités qui regroupe des acteurs de ces différentes luttes. Sa création dans un cadre intergénérationnel est un moyen de répondre à la deuxième question. Ainsi l’Écho des cités entend, d’abord, contribuer à contrecarrer l’idée courue de « désert politique des banlieues » et, en ce sens, lutter contre l’amnésie et la confusion qui règnent sur le domaine de l’histoire des luttes de l’immigration et des quartiers populaires. Deuxièmement, nous souhaitons rendre visibles, par toutes sortes de manifestations culturelles et sociales, la mémoire des luttes des quartiers populaires et l’apport des acteurs/actrices issu-e-s de l’immigration. Enfin, donner l’envie aux plus jeunes comme aux plus anciens d’aller à la rencontre de leur histoire et de l’établir par la recherche et l’enquête, l’histoire des résistances des quartiers populaires étant partie prenante de l’histoire des mouvements sociaux de France. Le but sera d’assurer un service d’éducation populaire, de formation et d’information en direction de tous les publics et avec un intérêt particulier pour les habitants des quartiers ouvriers en organisant toutes sortes de manifestations culturelles et sociales. La route, l’avenir durent longtemps : on verra qui pose les bonnes questions.

(1) En référence à la formule du premier ministre Laurent Fabius lancée en 1984 : 
« Le Front national pose les bonnes questions, mais leur donne de mauvaises réponses. »

Farid Taalba

Source: L’Humanité.