Fériel Alouti, « L’histoire oubliée de la marche pour l’Egalité », Med’in Marseille, 29 octobre 2013

Trente ans après la marche pour l’Egalité et contre le racisme, partie le 15 octobre 1983 de Marseille et arrivée le 3 décembre à Paris, peu de Français se souviennent encore de ce long périple, lancé par des enfants d’immigrés qui revendiquaient l’égalité des droits et voulaient en finir avec les crimes racistes. Malgré l’intérêt des médias de l’époque et l’engouement suscité par la marche qui a rassemblé près de 100 000 personnes dans les rues de la capitale, la société française a vite oublié cet événement.

Selon Yvan Gastaut, historien et maître de conférence à l’université de Nice, la plupart de ses étudiants ignorent l’existence de la marche de 1983. Rien d’étonnant à cela puisque, comme il l’indique, son « histoire de la marche n’a jamais été écrite ». Jamais inscrite dans l’histoire de France, oubliée des manuels scolaires et des professeurs, il y a, depuis 1983, comme une amnésie générale.

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Marilaure Mahé en 2003 au 20 ans de la Marche à Marseille. © Med In Marseille/Ahmed Nadjar

Seuls les militants de gauche et ceux qui y ont participé se souviennent encore de cet événement, pourtant majeur dans l’histoire de l’immigration française. « La marche a été oubliée car les acteurs sont tous repartis chez eux dans l’anonymat le plus complet, certains dès le lendemain », se souvient Marilaure Mahé, marcheuse permanente.

Pour les dix ans, une dizaine de marcheurs se sont rassemblés à Lyon, à l’initiative d’un journaliste de Libération, le temps d’un dîner. « C’était pour faire vivre la mémoire mais j’avais un sentiment de tristesse, les marcheurs avec qui j’avais vraiment tissé des liens n’étaient pas là », explique Marilaure Mahé. Pour Zoubida Menguenni , soutien actif à la Marche de 1983, la responsabilité de cet oubli revient aussi à ceux qui y ont participé. « On n’a pas transmis le souvenir de cette marche à nos enfants peut-être parce qu’on l’a vécue comme un échec mais aujourd’hui, il ne faut plus qu’elle passe inaperçu », dit-elle. Effectivement, les principaux acteurs, déçus par la gauche qui leur a vite fermé ses portes, se sont vite tus et repliés sur le local.

La déferlante SOS Racisme

Selon Saïd Boukenouche, fondateur de Radio Gazelle, « il y a eu une volonté de la part des partis politiques et des gouvernements de faire disparaître l’histoire de la Marche ».

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18-10-2013 Caravane Marche d’AC le Feu. De gauche à droite : L’animatrice, le réalisateur Mogniss Abdalah et Saïd Boukenouche. © Med’in Marseille

L’ancien militant rappelle ainsi la création, en 1984, de l’association SOS Racisme qu’il compare à une « bataille de missiles » pour « faire couler la Marche ». Au lendemain de l’événement, c’est effectivement SOS Racisme, créée par des militants socialistes rassemblés autour de Julien Dray et Harlem Désir avec le soutien de l’Elysée, qui récupère habilement la mise médiatique et politique et s’approprie ainsi la Marche. A l’époque, le Parti socialiste, méfiant à l’égard des militants issus des banlieues, a préféré soutenir cette association, considérée comme plus présentable quand le Front national a commencé à remporter ses premiers succès électoraux.

« Ces militants ont créé l’association pour gagner du poids au sein du PS », assure le sociologue Abdellali Hajjat, auteur de La marche pour l’égalité et contre le racisme . Une stratégie qui semble avoir fonctionné puisque Harlem Désir est aujourd’hui Secrétaire général du PS. Résultat, trente ans plus tard, l’opinion publique a du mal à faire la distinction entre la marche de 1983 et SOS Racisme. « Contrairement aux marcheurs, SOS Racisme s’est beaucoup intéressé aux médias », indique Yvan Gastaut. Même les plus apolitiques connaissent ainsi le fameux slogan « Touche pas à mon pote ».

Incapable de signer un chèque en blanc

Mais la commémoration des trente ans pourrait changer la donne et faire entrer la Marche dans l’histoire de France. Une multitude d’initiatives célèbrent cet anniversaire. Des conférences sont organisées dans toute la France, plusieurs livres sont publiés et un film grand public, La Marche de Nabil Ben Yadir avec Olivier Gourmet et Djamel Debbouze, sort le 27 novembre dans 500 salles. Ce premier long métrage autour de l’événement à être soutenu par l’industrie du cinéma (EuropaCorp, fondé par Luc Besson, produit et distribue le film) pourrait ainsi, comme ce fut le cas avec le film Indigène, créer un débat et refaire émerger la question de la Marche.

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Toumi entouré des acteurs du film « La Marche » et du réalisateur Nabil Ben Yadir. Med’In Marseille tous droits réservés.

De nombreuses associations et collectifs se sont montés pour rappeler cet événement. Il y a quelques jours, le collectif AC LeFeu, soutenu par la Fondation Abbé Pierre, a lancé une « caravane de la mémoire » qui a sillonné des villes, telles que Marseille, pour soutenir les nouvelles formes d’engagements dans les quartiers populaires et pousser les jeunes à s’inscrire sur les listes électorales. Au total, 450 000 euros ont été débloqués par le gouvernement pour financer 70 actions commémoratives. Un engagement pris lors du comité interministériel des villes qui s’est tenu en février dernier. Un plan de 27 décisions avait été arrêté pour « intégrer dans les politiques publique les spécificités des banlieues ». La dernière proposait de « conduire un travail de mémoire collective dans les quartiers prioritaires » et notamment «  soutenir les initiatives engagées à l’occasion de 30e anniversaire de la marche de l’Egalité ».

François Lamy ministre de la Ville a d’ailleurs déclaré dans Le Monde vouloir « rendre hommage à un temps fort d’initiative citoyenne qui doit s’intégrer dans l’histoire de France » et a reconnu qu’il « serait utile d’avoir une parole forte sur cet événement fondateur qui a réveillé la société française ». Après un long silence de la part des gouvernements successifs sur la situation des quartiers populaires, le ministre a tenu à se rendre le 14 octobre dernier dans celui des Minguettes à Vénissieux, dans la banlieue lyonnaise. L’objectif était d’aller à la rencontre des anciens membres de l’association SOS Avenir Minguettes, organisatrice de la marche de 1983. Mais Toumi Djaidja, initiateur de la marche et président de l’association, a refusé de recevoir le ministre. Dans un communiqué, l’ancien militant s’est dit incapable de « cautionner l’inaction politique en signant un chèque en blanc au gouvernement ». « Si certains cherchent à capter l’héritage sympathie suscité par la Marche à travers cette commémoration, cela ne peut se faire à moindre frais. (…) Beaucoup d’entre nous vivent dans des conditions inadmissibles, laissés non pas sur le bas-côté de la route mais dans le fossé des inégalités », a-t-il écrit. Comme quoi, certains n’ont pas la mémoire courte.

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Toumi Djaidja, initiateur de la Marche pour l’Egalité. ©Med In Marseille – AN
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Fériel Alouti, « Trente ans après, que reste-t-il de la Marche pour l’égalité? », Les Inrocks, 14 octobre 2013

Photo prise dans « La Marche », livre écrit par le marcheur Bouzid Kara

Partis en octobre 1983 de Marseille, arrivés à Paris deux mois plus tard, ils sont des milliers à manifester pour l’égalité des droits. Trente ans plus tard, cette revendication est toujours d’actualité.

Le 15 octobre 1983, une trentaine de jeunes partent à pied de Marseille pour entreprendre ce qu’ils appellent la Marche pour l’égalité et contre le racisme. L’objectif est d’aller à la rencontre de la France profonde pour dire stop aux crimes racistes qui ne cessent de se multiplier et réclamer l’égalité des droits. “Pour nous, la seule chose importante, c’est de marcher, de rencontrer des gens et de vivre cette expérience. On veut faire quelque chose d’audacieux et de déterminé. On s’en fout du résultat”, se souvient Marilaure Mahé, marcheuse permanente. Et pourtant, lorsque les “marcheurs” atteignent Paris, le 3 décembre, ils sont près de 100 000, keffiehs autour du cou et cheveux en bataille, à se rassembler dans les rues de la capitale. Toumi Djaidja, initiateur de la Marche et président de l’association SOS Avenir Minguettes, lance un “Bonjour à la France de toutes les couleurs”. Le journal Libération titre alors en une “Paris sur beur”, François Mitterand reçoit une délégation à l’Elysée et annonce la création d’une carte de résident de dix ans.

“La marche est le symbole de l’immigration de peuplement”

Avec la Marche, la France prend enfin conscience de sa diversité et de la présence durable des immigrés sur son territoire. C’est la première fois que la deuxième génération apparaît dans l’espace public national. Les artistes d’origine maghrébine deviennent “bankable”. Smaïn devient la vedette du théâtre Bouvard, le chanteur Karim Kacel sort l’album Banlieue, Farida Khelfa devient la muse de Jean-Paul Gauthier. “C’est la fin du mythe du retour. Il y a une rupture avec l’image du travailleur immigré célibataire, explique Abdellali Hajjat, sociologue et enseignant à l’université Paris-Ouest Nanterre. La marche est le symbole de l’immigration de peuplement.

Une immigration qui refuse désormais les discriminations et revendique l’égalité des droits. “On prend conscience que l’on va construire notre avenir en France. Les familles n’acceptent donc plus de vivre dans des logements insalubres et demandent à ce que leurs enfants puissent faire des études”, explique Saïd Boukenouche, soutien actif à la Marche et fondateur de Radio Gazelle. En 1983, le Marseillais, alors âgé de 25 ans, vit à Bassens, une cité des quartiers nord, peuplée à l’époque de familles maghrébines et gitanes. Surnommé l’intello car il est le seul de son quartier à fréquenter le lycée, Saïd Boukenouche subit, comme ses camarades, le racisme. “C’était infernal. Les policiers nous connaissaient mais venaient quand même nous contrôler dix fois par jour. Ils nous faisaient entrer dans le fourgon, nous gardaient une demie-heure et nous relâchaient. Les contrôles étaient devenus une institution”, ironise-t-il.

Justice et espoir

Le 15 octobre, quelques heures avant le départ pour Paris, Saïd Boukenouche participe, avec une centaine de personnes, à une marche entre la cité la Cayolle et celle des Flamands. Dans la première, la même année, un enfant est tué par une bombe qui explose, l’affaire ne sera jamais élucidée, dans la deuxième, en 1980, Lahouari Ben Mohammed est abattu lors d’un banal contrôle d’identité par un CRS qui avait lancé “ce soir, j’ai la gâchette facile”. Zoubida Menguenni se souvient de cette nuit-là.

“Il a été tué pas loin de chez moi. Il y a eu trois nuits d’émeutes. La cité brûlait, les CRS venaient, lâchaient les chiens et enfermaient les jeunes dans des mâles avec les chiens”, raconte-t-elle, calmement.

En 1983, la jeune femme, déjà active sur le terrain associatif, se rend à Paris pour accueillir les marcheurs. “Nos parents ne voulaient pas que l’on manifeste. Pour eux la France ce n’était pas leur pays, il ne fallait donc pas se faire remarquer”, dit-elle. Comme beaucoup, Zoubida Menguenni a grandit dans le mythe du retour au pays. Pour ses parents, elle et ses frères et soeurs seraient les futurs cadres de l’Algérie post-coloniale. Mais il n’en sera jamais ainsi. La famille s’installe définitivement en France et, en 1984, Zoubida Menguenni monte Schebba, une association pour femmes.

Photo prise dans “La Marche”, livre écrit par le marcheur Bouzid Kara.

A la même époque, se tiennent un peu partout en France des “Forums justice”, organisés par des militants de la cause anti-raciste qui soutiennent les familles de victimes et réclament une justice équitable. “La Marche en tant que telle n’a pas stoppé les crimes racistes, après, ils sont aussi nombreux mais les condamnations sont plus dures”, indique Abdellali Hajjat*. Petit à petit, les non-lieux laissent place à du sursis puis à de la prison ferme et le caractère raciste de ces crimes est enfin reconnu par la justice.

Un vent de liberté souffle alors sur cette jeunesse française, sur cette deuxième génération qui réclame l’égalité que leurs parents n’ont jamais réclamée. Mais au lendemain de la Marche, l’espoir retombe. En 1984, le Front national fait une percée aux élections européennes. La question de l’islam fait son apparition. En 1983, les travailleurs immigrés du secteur de l’automobile font grève dans plusieurs usines dont l’usine Talbot dans les Yvelines. Le pouvoir socialiste qui voit que les Maghrébins sont en première ligne, ne sait plus quoi faire pour stopper le mouvement.

“Pierre Mauroy explique à l’opinion publique qu’il y a sûrement des groupes religieux venus d’Iran qui se cachent derrière les grévistes. C’est la première fois que l’on pose la question de l’islam comme un problème alors qu’auparavant l’islam était absent des débats”, explique Yvan Gastaut**, historien de la marche.

Discriminations et relégation 

Trente ans après, les revendications, portées par les marcheurs, paraissent toujours d’actualité. Comme le rappelle Abdellali Hajjat, les statuts de l’association SOS Avenir Minguettes réclamaient le traitement égal devant la justice et la police, le droit au travail et le droit au logement. Aujourd’hui, la situation des quartiers populaires s’est dégradée, la tension sociale est forte et le taux de chômage est encore plus élevé qu’à l’époque, il atteint les 50% dans certains secteurs. “La population immigrée qui est restée dans les quartiers subit la même relégation. Pour les gens qui ont pu gagner le centre-ville, les choses sont différentes”, estime Marilaure Mahé. L’enfermement qui empêche la jeunesse de se projeter et la population de se battre, c’est ce que pense également Zoubida Menguenni. “Les classes moyennes sont parties, les communistes ont disparu et le vote FN est apparu“, dit-elle.

Pour Saïd Boukenouche, devenu depuis professeur d’anglais, “il ne faut pas donner une importance démesurée à la Marche. A cette époque, il y avait déjà une crise qui s’est depuis aggravée. Les jeunes qui ont réussi vont dans la fonction publique, dans le privé, il y a toujours des discriminations.”

“Marseille est un bon exemple, c’est la métropole la plus inégalitaire de France”

Nassurdine Haidari, 35 ans, peut en témoigner. “J’ai intégré Science po, je suis sorti major de ma promotion mais ça ne m’a pas empêché d’être, pendant plusieurs années, agent de sécurité”, raconte le fondateur du collectif national, Nous ne marcherons plus. Initié en 2011, avant la campagne présidentielle, ce collectif a formulé cinq propositions aux candidats. Parmi celles-ci, la distribution d’un récépissé à chaque contrôle de police attestant de la qualité, contraindre les entreprises qui travaillent avec l’Etat à justifier de leur politique de lutte contre les discriminations et la création d’un ministère de l’Egalité et de la lutte contre les discriminations. A ce jour, aucune a été concrétisée. “Les maux de 1983 se sont amplifiés, les inégalités se sont intensifiées. Marseille est un bon exemple, c’est la métropole la plus inégalitaire de France, fustige Nassurdine Haidari. A gauche, comme à droite, la classe politique française n’est pas encore à même de lutter contre les inégalités car elle n’y comprend pas grand chose”.

Et pourtant, depuis 1983, les enfants d’immigrés ont fait leur entrée dans les arcanes du pouvoir. Fadela Amara, Jeanette Bougrab, Rachida Dati, Nora Bera et les autres ont, pendant un temps, symbolisé pour l’opinion publique la réussite de cette génération. “Leur intégration est anecdotique. Il y a certes de plus en plus d’élus issus de l’immigration mais ils n’apportent pas grand chose à l’égalité des droits”, soutient Saïd Boukenouche. Abdellali Hajjat estime que “l’engagement politique et social de la population est important. Il est faux de dire que les quartiers sont devenus des déserts politiques”. Aujourd’hui, les collectifs et les associations pullulent. A Marseille, celui des Quartiers populaires, auxquels appartiennent Marilaure Mahé, Saïd Boukenouche et Zoubida Menguenni, réclament toujours l’égalité des droits. “Ce sont des gens qui veulent prendre en main leur destin et qui ne comptent plus sur les politiques pour y arriver”, lance le professeur d’anglais. Trente ans après la Marche, les problèmes sont les mêmes et l’envie de se battre, toujours là.

Fériel Alouti

* La Marche pour l’égalité et contre le racisme d’Abdellali Hajjat, éd Amsterdam. En librairie le 22 octobre.

** ”L’opinion française et l’immigration sous la cinquième république” d’Yvan Gastaut, paru en 2000 aux éditions du Seuil

Amélie Meffre, « Marcher pour l’égalité », Nouvelle voie ouvrière, 6 octobre 2013

De la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, plus connue sous le terme de Marche des Beurs, on retient généralement le grand show médiatique de l’arrivée sur Paris, le 3 décembre. Si l’histoire de la marche a été faite jusqu’ici par les témoins et les marcheurs eux-mêmes, trente ans après, les historiens commencent à se pencher sur le dossier.

Chronologie________________________________

Mars 1983
Le FN fait une percée
aux municipales de Dreux (28).

27 avril 1983
Création de SOS Avenir Minguettes,
présidée parToumi Djaïdja

        9 juillet 1983
Toufik Ouanès, 9 ans, est tué à
La Courneuve par un habitant.

15 octobre 1983
Départ, de Marseille, de la marche pour l’égalité et contre
le racisme.

          14 novembre 1983
Habib Grimzi est défenestré
par des légionnaires du train Bordeaux-Vintimille

3 décembre 1983
Arrivée des marcheurs à Paris, accueillis par 100 000 personnes.

Juillet 1984
Instauration de la carte de séjour de dix ans.

1er décembre 1984
Arrivée à Paris des mobylettes de Convergence 84.

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L’été 1981, le quartier des Minguettes à Vénissieux (69) focalise les médias alors que les rodéos s’y multiplient ; le terme de « violence urbaine » fait son apparition. Pour l’historien Yvan Gastaut, c’est aussi à ce moment-là que certains comme Gaston Defferre, ministre de l’Intérieur, mettent en parallèle le développement de l’insécurité et de l’immigration. Le climat est tendu, au moment où le FN fait une percée, lors des élections municipales de 1983 à Dreux (28).

Un climat de violence
À cette époque, la France connaît aussi une explosion sans précédent des crimes à caractère raciste, comme le rappelle le chercheur Abdellali Hajjat : 203 Maghrébins tués entre 1971 et 1989. Radio Beur, créée en 1981, dans la mouvance des radios libres, se fait l’écho de la longue litanie des assassinats qui débouchent bien souvent sur des non-lieux. Une liste de 40 crimes est établie par la radio et le nouveau journal Sans Frontière (1). De nouveaux médias apparaissent qui se font l’écho de ces questions, comme l’agence de presse IM’média. Aux Minguettes (69), les tensions entre la police et la jeunesse sont extrêmes. Le 22 mars 1983, une descente de police provoque un sit-in de quelque 350 habitants devant le commissariat de Vénissieux. Une semaine plus tard, une grève de la faim pour dénoncer les violences policières est lancée par quelques jeunes du quartier de Monmousseau, soutenus par des militants pro-immigrés, tels le prêtre Christian Delorme et le pasteur Jean Costil, de la Cimade.
Le 27 avril, ils créent SOS Avenir Minguettes, présidée par Toumi Djaïdja, entouré de Farouk Sekkaï, Mohamed Khira, Patrick Henry, Djamel Mahamdi et Mohamed Ouzazna. Parmi leurs reven­dications, une égalité de traitement par la police et la justice, le droit au travail et au logement. Comme le révèle Abdellali Hajjat, une discrimination était établie par les bailleurs sociaux, avec un « seuil de tolérance » vis-à-vis des familles maghrébines aux Minguettes.

Une démarche pacifiste
Le 18 juin 1983, Toumi Djaïdja reçoit une balle tirée à bout portant par un policier. L’idée d’organiser une marche pacifiste de Marseille à Paris est lancée. Le 9 juillet, l’assassinat à La Courneuve (93) de Toufik Ouanès, 9 ans, par un habitant fait grand bruit. C’est dans ce climat de violence qu’une trentaine de personnes part de Marseille le 15 octobre dans une indifférence quasi générale. Parmi eux, le groupe de SOS Minguettes, dont une majorité de fils de harkis, mais aussi des militants pro-immigrés. « Nous marchions pour notre sécurité, pour ne plus nous faire flinguer dans les rues de Lyon ou d’ailleurs », se souvient Marie-Laure Mahé, marcheuse, lors d’une rencontre organisée par le journal Presse et cité, le 31 mai dernier.

Nous marchions pour ne plus nous faire flinguer
dans les rues de Lyon ou d’ailleurs

Au fil des six semaines de marche, une montée en puissance va s’opérer, à partir de Valence (26). La presse nationale commence à couvrir l’événement. La médiatisation va aller crescendo, à partir de Strasbourg (67) avec la venue de Georgina Dufoix, secrétaire d’État à la Famille, alors que le 14 novembre, Habib Grimzi est défenestré par des légionnaires dans le train Bordeaux-Vintimille. À l’arrivée sur Paris, le 3 décembre, c’est l’apothéose, 100 000 personnes se rassemblent pour accueillir les marcheurs. François Mitterrand reçoit neuf d’entre eux, qui annoncent, à leur sortie de l’Élysée, la carte de séjour de dix ans pour les étrangers ; elle sera instaurée en juillet 1984. Une réponse pour le moins décalée, alors que ces enfants de la deuxième génération sont pour la plupart français…

Si, bien souvent, on ne garde de l’événement qu’une initiative antiraciste, c’est que les revendications ont changé entre la création de SOS Minguettes et l’appel à la marche. « Le but de la marche était de sortir de l’isolement, de faire pression auprès du gouvernement socialiste pour montrer qu’une France fraternelle existait. D’où une revendication plus générale que celles de SOS Minguettes sur le droit au travail et au logement », explique Abdellali Hajjat. La revendication de la carte de séjour de dix ans, portée par les associations de soutien aux travailleurs immigrés, est ainsi popularisée à cette occasion, d’autant qu’en juillet 1983, la Cimade lance une campagne. Le chercheur rappelle encore que le Conseil des ministres du 31 août 1983 lance une étude sur le sujet. En d’autres termes, bien avant l’arrivée de la marche sur Paris, la carte de séjour de dix ans est déjà dans les tuyaux.

L’impact de l’événement
Alors que l’année suivante, Convergence 84 réitère la traversée de la France, en mobylette cette fois, mettant en avant les revendications pour l’égalité, à l’arrivée, les « petites mains jaunes » de SOS Racisme apparaissent. Une véritable machine médiatique et politique, orchestrée par le parti socialiste qui servira de marchepied à bien des militants, Harlem Désir en tête.

Bientôt, la vague « Beur is beautiful » déferlera, mettant en avant la richesse d’une différence culturelle à travers les succès de Smaïn, Karim Kacel ou du groupe Carte de séjour. Les problèmes toujours prégnants que rencontrent les enfants d’immigrés, eux, sont mis de côté. En ce qui concerne les crimes racistes, difficile de dire que la marche a eu un réel impact en la matière. Si on observe une baisse en 1985, un pic est de nouveau atteint en 1988, qui dépasse celui de 1983. Par contre, la mobilisation a influencé les jugements. Ainsi, le 18 octobre 1980, à Marseille (13), Lahouari Ben Mohamed est tué par un CRS. Ce dernier ne sera condamné qu’à dix mois de prison dont quatre avec sursis. Le 28 septembre 1982, Ahmed Boutelja est tué à Bron (69). Le meurtrier, jugé en 1985, écopera de cinq ans de prison, dont deux avec sursis. Après 1983, le ministre de la Justice Robert Badinter adresse une instruction aux parquets, demandant une plus grande sévérité dans les jugements de crimes racistes.

Un anniversaire médiatique
Trente ans après, alors que les historiens se penchent sur l’événement, ce dernier constitue toujours un enjeu mémoriel. L’anniversaire promet d’être médiatisé quand le ministre délégué à la Ville, François Lamy, annonce le 27 juin, dans Libération, « un programme national sur la mémoire collective dans les quartiers populaires ». Le 27 novem­bre, sortira dans les salles La Marche, un film de Nabil Ben Yadir avec, notamment, Jamel Deb­bouze. De nombreuses initiatives vont saluer l’événement (2) ; certaines associations dénoncent déjà une instrumentalisation (voir encadré). Une histoire qui n’en finit pas de faire débat, quand les revendications d’hier sont toujours d’actualité et que le FN bat plus que jamais des records électoraux.

(1) Les numéros de Sans Frontière sont consultables sur http://www.odysseo.org
(2) Voir le blog d’Abdellali Hajjat qui recense les événements liés à la marche : https://marcheegalite.wordpress.com. À noter, du 3 au 6 octobre, le Festival images de la diversité et de l’égalité au musée de l’Histoire de l’immigration (75012). Avec La Marche, de Nadir Ben Yadir, d’autres films sur les luttes de l’immigration, des rencontres avec les marcheurs et la première exposition sur la marche. www.lefidel.com

 

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La marche continue
Mi-juin 2013, le collectif national Égalité des droits/Justice pour tou-te-s lançait un appel pour que les revendications d’hier ne soient pas enterrées dans une commémoration sans lendemain. Signé par une centaine d’associations parmi lesquelles Au nom de la mémoire, l’agence IM’média, le Forum social des quartiers populaires (FSQP), Droit au logement (DAL), le MRAP, ­Attac France ou la Ligue des droits de l’homme, le texte souligne ainsi : « Notre marche ne s’est pas terminée le 3 décembre 1983. Nous n’avons jamais cessé de marcher et de lutter. Même si nous avons remporté des victoires ou obtenu quelques avancées, la situation des immigrés et de leurs descendants, dont beaucoup sont français, n’a cessé de se dégrader. Les habitants des quartiers populaires d’aujour­d’hui sont confrontés à des situations plus dures qu’en 1983. Trente ans pour arriver à ce constat amer : les violences policières comme les crimes racistes n’ont pas cessé et restent impunis. […] La promesse du président de la République d’alors, celle du droit de vote pour les étrangers extracommunautaires n’a jamais été tenue […]. »
Le collectif organise deux rencontres : le 15 octobre et les 18 et 19 octobre à Vaulx-en-Velin (69), ainsi que plusieurs manifestations dans toute la France du 25 novembre au 8 décembre. nx
Pour contacter le collectif : marche30egalite@gmail.com

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  A lire

« La Marche pour l’égalité et contre le racisme », de A. Hajjat, éd. Amsterdam.

Le n° 41 de la revue Migrance rassemble témoignages et analyses sur la marche
de 1983 (13,13 euros, frais de port inclus).
Génériques, 34, rue de Cîteaux, 75012. Tél. : 01 49 28 57 75.
www.generiques.org.

« Rengainez on arrive ! » Chronique des luttes contre les crimes racistes et sécuritaires, de Mogniss H. Abdallah,
éd. Libertalia, 2012, 192 p. 12 euros.

« Histoire politique des immigrations (post)coloniales ».
France 1920-2008, sous la direction de A. Boubeker et A. Hajjat,
éd. Amsterdam, 2008.